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Pâques en famille ou au soleil sur le balcon ? Pourquoi ce que vous avez choisi de faire ce week-end en dit long sur vous (et peut-être même sur l’impact de la crise sur votre entourage)
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Pâques en famille ou au soleil sur le balcon ? Pourquoi ce que vous avez choisi de faire ce week-end en dit long sur vous (et peut-être même sur l’impact de la crise sur votre entourage)

Nombreux sont les Français à se rendre dans leur famille à l'occasion de la fête de Pâques en dépit de l'individualisme et de la sécularisation de notre société. Un besoin de famille expliqué en partie par la crise économique de 2008 qui, en fragilisant la situation de nombreuses personnes, a notamment contribué au resserrement de la solidarité familiale entre générations.

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Gérard  Neyrand

Gérard Neyrand

Gérard Neyrand est sociologue, est professeur à l’université de Toulouse), directeur du Centre interdisciplinaire méditerranéen d’études et recherches en sciences sociales (CIMERSS, laboratoire associatif) à Bouc-Bel-Air. 

Il a publié de nombreux ouvrages dont Corps sexué de l’enfant et normes sociales. La normativité corporelle en société néolibérale  (avec  Sahra Mekboul, érès, 2014) et, Père, mère, des fonctions incertaines. Les parents changent, les normes restent ?  (avec Michel Tort et Marie-Dominique Wilpert, érès, 2013).
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Atlantico : A l'occasion du week-end de Pâques, beaucoup de Français voyagent pour se retrouver en famille. Comment expliquer que cette tradition perdure malgré l'explosion de l'individualisme et la baisse de la pratique religieuse dans notre société ? 

Gérard NeyrandLa solidarité familiale a toujours été importante. Une sociologue comme Agnès Pitrou a particulièrement insisté sur le fait que la montée de l'individualisme dans la société de consommation n'a pas remis en question l'importance des liens familiaux et de la solidarité entre les différents membres d'une famille, a fortiori dans une période de montée de la précarité comme la nôtre. Les grandes fêtes traditionnelles comme Noël, et dans une moindre mesure Pâques, continuent à représenter les moments forts des retrouvailles en famille, même si la pratique religieuse a très fortement diminué. En fait, le caractère symbolique de ces fêtes a gardé toute son importance, notamment du fait qu'il repose sur une valorisation du lien familial, un lien qui apparaît d'autant plus important que la situation économique et politique est préoccupante. Et ce d'autant plus qu'aujourd'hui la mobilité géographique des membres des familles est beaucoup plus grande, sous l'effet notamment des contraintes professionnelles, et qu'il y a peu de moments dans l'année où il est possible de reformer le groupe familial. Ce qui occasionne ces migrations massives au cours des périodes de fêtes à contenu familial.

 

La solidarité familiale semble s'être davantage affirmée depuis la crise économique de 2008, et notamment en France (cf. sondage Ifop de novembre 2015 sur ce sujet précisément : 73% des Français affirment qu'ils seraient prêts à accueillir leurs parents âgés à leur domicile si ces derniers rencontraient des difficultés financières ou étaient en perte d'autonomie). Comment se manifeste-t-elle concrètement ? Constate-t-on une évolution à ce propos ?

Eric Deschavanne : Le sondage en question porte sur les intentions, et témoigne de l'intensité du sentiment de solidarité intra-familial. Dans la réalité, néanmoins, la solidarité intergénérationnelle joue essentiellement dans l'autre sens : des parents en direction des enfants. Ce sont les aînés qui donnent et qui accueillent à domicile les jeunes en difficulté d'insertion, ou bien qui connaissent une mauvaise passe professionnelle ou familiale. Un grand basculement s'est, à cet égard, opéré durant le dernier demi-siècle : on est passé d'une norme sociale (les jeunes doivent soutenir leurs vieux parents) à une autre (les parents doivent durablement aider leurs enfants). Ce basculement est la résultante de trois processus concomittants.

Le premier est la mise en place, après-guerre, de la protection sociale, notamment d'un système de retraites généreux, lequel a globalement mis un terme à la dépendance des vieux vis-à-vis des jeunes au sein des familles, en socialisant la dépendance. Le deuxième processus est lié à la démocratisation de l'enseignement secondaire et supérieur (qui s'est opéré en deux temps, les années 1960, puis les année 1980 du siècle dernier) : l'allongement de la durée moyenne de la scolarité a créé une dépendance nouvelle, celle des jeunes vis-à-vis de leurs parents. Un nouvel âge de la vie est apparu, la jeunesse nouvellement entendue comme une période qui conduit de la fin des études secondaires à l'acquisition du statut adulte, avec l'installation dans la vie professionnelle et familiale. Cette période de la vie qui tend à s'allonger (si on prend pour critère l'arrivée du premier enfant, on ne devient adulte que vers 29 ou 30 ans) est difficile pour les familles, surtout dans les moments de crise au cours desquels le problème du chômage des jeunes s'accentue. Le soutien des parents est alors indispensable. Le troisième fait social est relatif à la répartition des richesses entre les générations : les plus de 60 ans sont désormais les "possédants". Lorsqu'elle publie son livre sur la vieillesse au début des années 1970, Simone de Beauvoir peut encore présenter la vieillesse comme l'âge misérable. Ce n'est plus le cas aujourd'hui : les générations qui ont connu les Trente Glorieuses ont un destin privilégié par rapport à celles qui se sont succédées depuis 1974. L'entrée dans la vie professionnelle est plus difficile, et elle est déterminante pour la suite de l'existence économique et sociale. Les familles ont parfaitement conscience de cette situation, d'où naît le sentiment d'une obligation morale de redistribution des parents en direction des enfants, et ce, bien après que ceux-ci soient entrés dans l'âge adulte.

Gérard NeyrandElle se manifeste de multiples façons, par un maintien sur une période beaucoup plus longue de la vie chez les parents pour les jeunes adultes, qui est lié non seulement à l'allongement de la durée des études mais aussi à la précarisation de l'entrée dans la vie professionnelle et dans la vie conjugale. Elle se manifeste ensuite par un hébergement lors des périodes de la vie qui sont difficiles pour un membre de la famille comme le chômage. Celui-ci entraîne à terme une chute des revenus, et dans les grandes villes particulièrement le prix des loyers est si élevé qu'il devient difficile de garder son logement. De la même façon, une séparation conjugale entraîne toujours une baisse des revenus, et dans un nombre croissant de cas une entrée dans la précarité (aujourd'hui plus du tiers des femmes en situation monoparentale vivent en-dessous du seuil de pauvreté). Avec l'accroissement de l'espérance de vie, un nombre croissant de personnes voient leur vie s'allonger (un quart des Français ont plus de 65 ans soit la même proportion que les moins de 18 ans), et se pose la question du quatrième âge, celui de la dépendance pour beaucoup d'octogénaires ou nonagénaires. Si certains peuvent être maintenus au domicile avec des aides appropriées, d'autres doivent entrer en maisons de soin spécialisées (EPHAD); d'autres enfin peuvent être obligés de retourner vivre chez leurs enfants ou leurs proches...

La solidarité se manifeste aussi par de multiples transferts financiers lorsque cela s'avère nécessaire, depuis les jeunes qui cherchent à s'installer jusqu'aux vieux qui voient leurs revenus s'amoindrir, en passant par les pertes d'emploi ou les séparations à tout âge. Bien-sûr, la situation a connu de grosses évolutions comme l'indique ce qui vient d'être dit. Par exemple aujourd'hui, l'héritage "saute une génération" en quelque sorte, et va plus servir aux petits enfants qu'aux enfants eux-mêmes qui souvent, au moment de la mort de leurs parents, sont déjà bien installés dans la vie. Et on pourrait multiplier les exemples...

 

Au sein d'une famille, les générations comptent de plus en plus les unes sur les autres en cas de difficultés, faisant apparaître une solidarité verticale. Dans quelle mesure la dépendance réciproque entre générations explique-t-elle ce besoin d'entretenir une proximité avec sa famille ? 

Gérard Neyrand : Je ne ferais pas seulement dépendre la proximité avec sa famille du constat d'une dépendance croissante de certains à l'égard de leur famille, mais j'ajouterais que c'est la proximité caractéristique du lien familial qui alimente la dépendance des générations entre elles. Comme l'ont montré un certain nombre d'auteurs, l'enfant qui naît se retrouve placé dans une double position de dette de vie, d'une part, à l'égard de ses parents qui l'ont mis au monde, d'autre part, à l'égard de la société qui l'accueille. C'est d'ailleurs un douloureux problème de ne pas se sentir suffisamment bien accueilli, que ce soit par ses parents ou par sa société... L'attachement aux parents, mais aussi aux autres membres de la famille avec lesquels on est élevé (frères et soeurs notamment), est d'autant plus fort qu'il est largement inconscient, et tout un chacun peut ressentir à un moment ou à un autre ce besoin de "renvoyer l'ascenseur", d'acquitter en quelque sorte une partie de la dette contractée à la naissance.

La dépendance intergénérationnelle est un fait de nature (le bébé humain est de loin le petit qui naît le plus immature de tous les mammifères), qui est très largement codifié et encadré par les différents systèmes sociaux. Il est logique que cette dépendance puisse se retrouver en jeu à différents moments de la vie, et qu'au moment de la vieillesse, si nécessaire, l'être humain puisse envisager de s'occuper de ses ascendants comme ils se sont occupés de lui. Si certains ne manifestent pas ce désir, cela s'avère bien souvent corrélé avec un déficit de soins durant leur propre enfance...

Eric DeschavanneLa famille est la valeur cardinale des sociétés individualistes. Cette affirmation peut sembler paradoxale, mais le paradoxe n'est qu'apparent. Tocqueville qui fut le premier au début du XIXème siècle à employer ce concept pour qualifier la nature du lien social au sein des sociétés démocratiques a bien pris soin de distinguer individualisme et égoïsme : l'individualisme désignait principalement à ses yeux l'affaiblissement du lien unissant l'individu à la "grande communauté" - la communauté politique - et le privilège accordé à la petite communauté de proximité constituée par les liens familiaux et amicaux. La famille s'est de surcroît totalement métamorphosée avec l'individualisme, en vertu d'un phénomène que Tocqueville avait déjà perçu mais qui a pris depuis une ampleur considérable.

La famille comme institution sociale et comme statut permanent à travers la succession des générations n'est plus. Seuls demeurent les liens de proximité temporelle, avec les vivants, et ces liens ne sont plus fondés que sur l'amour. On est passé de la famille élargie à la famille nucléaire, puis de la famille nucléaire à la famille décomposée et, au bout de ce processus, il apparaît que seul l'amour crée du lien. Il faut ajouter un autre constat : au sein des sociétés individualistes (autre paradoxe), l'État prend en charge les fonctions sociales ou politiques autrefois dévolues à la famille (l'éducation des enfants et la dépendance des vieux), si bien que la famille est perçue exclusivement comme la sphère de l'intime, des sentiments et de l'épanouissement des individus. Cocon protecteur, espace de solidarité indéfectible parce que fondé sur le lien d'amour, la famille constitue désormais la "cellule de base de l'individu", la ressource ultime, ou la plus grande misère quand on en est privé.

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