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Pacte mondial ​de l'ONU ​sur les migrations​ : cette proposition qui pourrait répondre (au moins en partie) aux défis​ du XXIe siècle
©REUTERS/Yannis Behrakis

Crise migratoire

Pacte mondial ​de l'ONU ​sur les migrations​ : cette proposition qui pourrait répondre (au moins en partie) aux défis​ du XXIe siècle

L'économiste Michael Clemens propose la mise en place de plans de formation dans les pays de départ, financés par les pays destinataires et en adéquation avec les besoins, en amont des migrations. Une solution qui pourrait répondre à la complexité de la situation actuelle.

Jacques Lévy

Jacques Lévy

Jacques Lévy est géographe, professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne et à l’université de Reims. Il a reçu le prix international Vautrin-Lud 2018, qui est la plus haute distinction en géographie. Il est le co-auteur de Théorie de la justice spatiale, avec Jean-Nicolas Fauchille et Ana Povoas, paru chez Odile Jacob (2018).

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Atlantico : Dans le cadre de la réunion d'étape concernant le Pacte mondial sur les Migrations organisée à Puerto Vallarta, au Mexique par l'ONU, entre le 4 et le 6 décembre, l'économiste Michael Clemens a pu suggérer la mise en place de "Global Skill Partnerships". (Des partenariats bilatéraux entre états de départ et d'accueil et ayant pour objectif de développer la formation en amont des migrations, et financés par les pays de destination). Une telle proposition peut-elle être à la hauteur des enjeux, au regard des flux anticipés ?

Jacques Levy : Au préalable, il ne faut pas se représenter les flux migratoires comme un simple jeu de vases communicants entre les riches et les pauvres. La plupart des migrations ont lieu soit entre pays pauvres soit entre pays riches, les migrants ne sont pas que des gens qui subissent le poids de la misère. Il y a beaucoup de pauvres qui ne migrent pas vers les pays riches donc il faut prendre les choses de façon plus complexe en intégrant le fait que les migrants poursuivent des stratégies, avec leurs moyens, et ce, sans nier leurs souffrances. 

Mais ce ne sont pas seulement des mesures mécaniques, soit répressives soit par des incitations à rester sur place, qui vont forcément changer fondamentalement les choses. Globalement, il y a une part relativement limitée des gens qui migrent. Beaucoup de gens font comme si les migrations ne pouvaient qu'augmenter en raison de l'augmentation des inégalités. C'est une vision assez courante mais qui mérite d'être mise en question. De plus, la migration n'est pas forcément une punition pour les migrants. Donc, le fait de dire qu'un monde idéal serait un monde sans migrations, se discute aussi. Parce que l'on peut imaginer des mouvements migratoires beaucoup plus complexes dans leurs parcours, c'est d'ailleurs ce que l'on observe, ce sont des mouvements circulatoires. Par exemple, une grande partie de l'économie mexicaine est alimentée par les investissements d'anciens ou de descendants de migrants arrivés aux États Unis et qui créent des entreprises au Mexique ensuite. Il faut savoir quel est l'objectif. Lorsque l'on dit qu'il faudrait développer la formation, et on sait que cela est essentiel pour le développement, il faut quand même savoir qu'il n'y a pas forcément de lien mécanique avec une réussite. On voit des migrants diplômés qui ne trouvent pas d'emplois à la hauteur de leurs diplômes. De la même façon, on peut, par le diplôme, renforcer la propension migratoire.

Mais cette proposition visant à former des personnes sur place, en vue d'une future migration répondant aux besoins du pays de destination, semble effectivement être en phase avec la complexité que l'on peut observer dans la réalité, cela s'inscrit dans des parcours de vie des migrants. Toute la difficulté est de pouvoir mettre en œuvre des politiques globales alors que les situations sont particulières. Mais il y a aussi le cas des réfugiés, qui eux fuient une situation de guerre, mais même dans ces cas-là, on voit qu'il y a des différenciations. On a pu voir que parmi les migrants syriens, certains d'entre eux avaient des niveaux de formation assez élevés. Tout le monde ne peut pas migrer, cela coute cher.

Au-delà de la seule formation, c'est toute l'articulation entre le développement entre le pays d'origine et le développement du pays d'accueil qui compte : comment les migrants peuvent être utiles au développement des pays ou ils se trouvent. Certains pays qui ont beaucoup d'industrie, comme l'Allemagne, n'arrivaient pas, dans un moment de plein emploi, à fournir la main d'œuvre aux entreprises, mais la situation est plus complexe dans les pays ou l'économie est davantage post-industrielle et ou la contribution des migrants au développement du pays d'accueil n'est pas si évidente. Disons qu'elle se discute. Elle est contradictoire parce qu'elle a des aspects certainement positifs, d'ouverture au monde, de diversification des compétences, mais elle peut aussi avoir des aspects négatifs en tirant les salaires vers le bas, par exemple.

Le risque n'est-il pas de considérer les questions relatives aux flux migratoires comme des phénomènes uniquement économiques, tout en laissant de côté les potentielles conséquences politiques ?

Jacques Levy : Absolument. Mais même du point de vue économique, notamment sur les questions des équilibres des États providence ou sur le niveau des salaires. Globalement, est ce qu'une société peut décider d'augmenter de façon volontariste le niveau moyen de qualification ? Et dans ce cas-là, il n'est pas forcément intéressant de faire venir de gens qui vont avoir de faibles qualifications, des bas salaires et qui vont donc pousser les entreprises, finalement, à retarder le moment de leur réorganisation puisque cela coûte moins cher. C'est le syndrome que la classe moyenne brésilienne a encore un peu, c’est-à-dire soit de prendre une "bonne" qui vient du nord est, soit d'acheter une machine à laver. Maintenant, avec la mondialisation des filières, il est aussi possible de bénéficier des bas salaires à distance. Les entreprises peuvent préférer faire travailler un call-center au Maroc plutôt que de faire travailler un migrant marocain dans une société de services en France.

Il n'y a rien de scandaleux à ce que les sociétés aient une politique migratoire dessinée en fonction des modèles de développement qu'elles poursuivent. Cela ne justifie évidemment pas de laisser des migrants dans des situations humaines intolérables mais il n'y a pas de raison, tant qu'il n'y a pas d'État providence mondial, qu'il y ait une totale ouverture des frontières mondiales aux migrations.

Selon Gordon Hanson et Craig Mcintosh, dans une étude publiée par l'AEA (American economic association) ; la population active de l'Afrique sub-saharienne devrait connaître une croissance de 800 millions de personnes entre 2010 et 2040, que les économies des pays concernés seront très probablement incapables d'intégrer. En raison de l'importance des flux, quelles seraient les pistes à explorer pour permettre de répondre à un défi d'une telle ampleur, aussi bien pour les pays de départ que pour les pays d'arrivée ? 

Jacques Levy : On a globalement une situation démographique avec une baisse très nette de la fécondité là où elle était forte mais à la fois dans le temps et dans l'espace, on va avoir une forte augmentation de la population en Afrique sub-saharienne, tout particulièrement dans la zone sahélienne, bien que la fécondité y baisse aussi. Mais il y a une inertie des systèmes démographiques qui fait que si vous avez des gros stocks de populations en âge de procréer. Donc forcément, même si la fécondité baisse, il y aura beaucoup d'enfants. Il y a ici un problème conjoncturel, mais qui va s'étendre sur plusieurs dizaines d'années, puisque justement ce sont les endroits ou le développement est le moins évident. Concernant l'incapacité de ces pays à intégrer économiquement ces nouvelles populations, c'est quand même donner une absence de solution à un problème avant de le poser. La question est donc de savoir comment faire pour ces personnes soient intégrées. Si le développement a lieu, ils pourront être intégrés. La première partie de la croissance chinoise, et des pays d'Asie du sud-est, s'est faite avec encore des taux de fécondité élevés, avec, en tous cas, une augmentation importante de la population. La Chine devait avoir 600 millions d'habitants dans les années 60, sa population a plus que doublé pendant une période de croissance rapide. Disons que si les conditions du développement ne sont pas réunies, il est sûr que la croissance démographique aggrave très clairement le problème. Parce que ce qui fait passer un individu d'une charge potentielle pour la société à un producteur qui fait plus que s'entretenir lui-même et va apporter quelque chose, est tout l'enjeu. Et si cela ne fonctionne pas, on est en difficulté. Il est donc probable qu'il devrait y avoir des aides extérieures, mais toute la question est de savoir si ces aides renforcent les tares du système en finançant des états corrompus, clientélistes, violents, prédateurs de leurs propres sociétés, ou des systèmes mixtes ou l'on joue sur le ONG, les sociétés locales, les entreprises étrangères qui jouent un rôle en palliant la déficience de l'acteur étatique. Depuis une 30e d'année, il y a quand même des solutions qui se sont esquissées pour éviter que l'argent de l'aide publique au développement ne tombe dans un puits sans fond et contribue en fait à entretenir les dirigeants corrompus. Dans cette phase critique dans laquelle on entre du point de vue démographique, il va falloir être extrêmement stricte de ce point de vue-là. Mais on peut être relativement optimiste dans la mesure ou depuis quelques années il y a quand même une amélioration de la gouvernance en Afrique. Il y a plusieurs pays qui ont démontré qu'ils étaient capables d'organiser un système politique avec de vraies alternances, par exemple au Ghana, au Bénin, au Sénégal, qui ont des systèmes plus sains et ont par ailleurs des logiques de développement avec de vrais investissements productifs et des entrepreneurs. Il est par exemple intéressant de noter que l'Afrique n'avait jamais réussi à avoir des téléphones fixes dont la charge revenait à l'État, par contre, le téléphone mobile qui a été mis en place par des sociétés privées, fonctionne très bien. Il y a même eu des innovations intéressantes, comme l'internet n'était pas bien installé encore, le téléphone en Afrique a joué le rôle que joue l'internet, par exemple dans les transactions bancaires individuelles, dans les pays développés. C'est l'existence d'un tissu de la société civile capable de développement. On peut dire que les objectifs du millénaire qui avaient été posés par les nations unies ont quand même été, en gros, réalisés. Par exemple, le niveau d'éducation primaire a été atteint. On peut donc être modérément optimiste. 

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