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L'ancien chancelier allemand Gerhard Schröder prend la parole lors du Forum ZEIT du journal hebdomadaire "Die Zeit" à Hambourg en 2014.
L'ancien chancelier allemand Gerhard Schröder prend la parole lors du Forum ZEIT du journal hebdomadaire "Die Zeit" à Hambourg en 2014.
©MALTE CHRÉTIENS / DPA / AFP

« Oublions les droits de l’homme pour nous concentrer sur nos intérêts économiques » : sommes-nous prêts à entendre ce que Gerhard Schröder nous dit de l’Allemagne et de sa vision de l’Europe ?

Si la phrase n’a pas été énoncée telle quelle dans l’article publié par l’ancien chancelier allemand dans les journaux du groupe Handelsblatt, le sens de ses déclarations, lui, est bien celui-là.

Cyrille Bret

Cyrille Bret

Cyrille Bret enseigne à Sciences Po Paris.

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Pierre Verluise

Pierre Verluise

Docteur en géopolitique, Pierre Verluise est fondateur du premier site géopolitique francophone, Diploweb.com.

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Atlantico : Dans un récent entretien accordé au journal Handelsblatt, l’ancien chancelier Gerhard Schröder affirme que les relations étrangères de l’Allemagne et de l’UE ne sont pas à voir sous l’angle de la morale, et rompt ainsi avec la position officielle d’Angela Merkel, notamment à propos de l’Accord d’Investissement sino-européen, qui affirme qu’un tel accord permettra des avancées sur le champ des droits de l’homme en Chine par l’instauration d’un dialogue moral. Cette déclaration est-elle une prise de position propre à l’ancien chancelier ou est-elle une simple description sans fard de la réalité des relations étrangères entre l’UE, l’Allemagne et la Chine ?

Cyrille Bret : Pour Gerhard Schröder, c’est un plaidoyer pro domo et une provocation délibérée contre les tradition politiques de la République fédérale d’Allemagne. Parler le langage des intérêts et de la puissance est habituel à Londres, Paris et Rome. Mais à Berlin ou Vienne, c’est presque un scandale. L’héritage historique joue ici à plein : depuis le 19ème siècle, sur la scène internationale, la Prusse, puis l’empire wilhelmien et enfin le IIIème Reich ont promu une politique de puissance fondée sur la promotion des intérêts allemands. Intérêts territoriaux, intérêts militaires, intérêts prétendument raciaux… Après 1945, la grammaire fondamentale de l’Allemagne est celle du droit. Depuis sa création en 1949, la RFA ne considère les relations internationales que sous l’angle de l’Etat de droit, des droits de l’homme et du droit international. Certes, le pays a défendu ses intérêts mais son discours a été juridique, pas cynique. Aujourd’hui, alors même qu’il n’exerce ni charge publique ni magistrature morale, l’ancien Chancelier SPD Schröder revendique pour son pays et pour l’Union européenne dans son ensemble le droit de parler le langage de ses intérêts autrement dit des intérêts légitimes des 400 millions d’Européens.

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Sur le plan politique cette déclaration est anecdotique car Gerhard Schröder est depuis longtemps considéré comme le lobbyiste des intérêts énergétiques germano-russes. Il a présidé en effet aux destinés du gazoduc qui relie la région de Saint Pétersbourg à l’Allemagne du Nord. Cela a permis un approvisionnement à moindre coût des industries allemandes.

Mais cette déclaration – volontairement en rupture avec le moralisme de la Chancelière Merkel – pose à bon droit la question des intérêts européens. Si l’Union européenne veut assumer sa mission géopolitique, elle ne doit pas avoir peur d’affirmer ses intérêts face à la Chine, aux Etats-Unis ou aux autres acteurs. Elle a des intérêts dans la protection de ses brevets, dans le contrôle de ses grandes infrastructures, dans la maîtrise de ses espaces, dans la défense de ses marchés publics, dans la protection de ses médias, etc. L’Union européenne ne peut plus seulement parler le langage des droits fondamentaux. Et cela a des conséquences précises : conclure des accords avec des puissances non démocratiques comme la Chine si le contenu est bon pour les Européens, faire passer au second plan la promotion internationale de la démocraties quand les intérêts européens doivent être ménagés comme en Russie, prendre des positions autonomes face à la diplomatie des droits de l’homme revendiquée par l’administration Biden, etc. Les Etats qui ne parlent que de valeurs se condament à subir la puissance sans l’exercer. A terme, ils perdent la bataille essentielle des principes et le combat substantiel des intérêts.

Pierre Verluise : Il n’y a rien d’étonnant à voir l’ancien chancelier Gerhard Schröder affirmer qu’il ne faut pas considérer les relations étrangères de l’Allemagne et de l’UE sous l’angle de la morale. En effet, il a déjà démontré plusieurs fois qu’il n’en a cure. En 2002, celui a gagné les élections fédérales en collant au refus d’une large part de l’opinion publique allemande d’une marche à la guerre en Irak à la suite des Etats-Unis de G. W. Bush. Puis il participé en janvier 2003 aux côté de J. Chirac à une grand-messe franco-allemande pour le 40e anniversaire de l’Élysée, en stigmatisant la marche à la guerre en Irak. Une fois la guerre déclenchée, il s’est très rapidement rapproché des États-Unis, oubliant Paris, et des soldats allemands ont participé à certaines opérations en amont et pendant cette guerre, notamment dans les airs.

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Deuxième exemple, quelques semaines avant son éviction de la chancellerie, Gerhard Schröder signe à la va-vite avec la Russie un accord pour la construction d’un gazoduc russe – Nordstream I – destiné à démonétiser la position stratégique de l’Ukraine et des Pays Baltes en les contournant. Il savait parfaitement que les Polonais étaient opposés à ce projet qu’ils ont parfois comparé à une « deuxième pacte germano-soviétique ». Ce qui en dit long.

Schröder étant également à la tête du consortium chargé de la construction du gazoduc germano-russe Nord Stream, que nous dit cette conception des affaires étrangères quant au devenir de ce projet ?

Cyrille Bret : Le rôle de Gerhard Schröder dans ce projet n’est ni purement économique ni essentiellement technique. Comme président du consortium avec Gazprom pour la construction et l’exploitation de ce gazoduc, comme responsable au sein de la société Rosneft aujourd’hui, il a joué un rôle politique évident. Il a été l’avocat des intérêts des industries allemandes pour s’approvisionner en énergie à coûts maîtrisés, pour ainsi exporter partout dans le monde les machines outils, les équipements de précision, les automobiles, les produits chimiques, les productions pharmaceutiques de l’Allemagne. Son rôle a été également de rapprocher les intérêts russes et allemands. Cela a été en tension ouverte et assumée avec la politique de sanction de l’Union européenne et de l’Allemagne à partir de 2014 : contre l’annexion de la Crimée par la Fédération et contre ses ingérence en Ukraine orientale, contre le non respect de la souveraineté ukrainienne, l’Union a sanctionné la Russie dans les domaines financiers, militaires, diplomatiques et consulaires. En revanche, les projets énergétiques ont continué, comme Nordstream 1 puis 2 au grand dam de la Pologne et de l’Ukraine.

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Aujourd’hui, l’Union européenne a choisi une solution qui ménage ses intérêts énergéiques et ne brade pas ses principes démocratiques. Ouvrir et exploiter Nordstream 2 n’est pas se renier dans le domaine politique tant que des responsables politiques comme Josep Borell auront le courage de demander à Moscou même la libération des opposants.

Pierre Verluise : A peine avait-il quitté la chancellerie que G. Schröder prenait la tête de ce consortium chargé de la construction du gazoduc Nord Stream I, largement dominé par des intérêts russes. Il ne faut pas se faire des nœuds dans la tête pour savoir ce que cela nous dit de la philosophie politique des relations internationales. Cela nous dit simplement quelles sont les valeurs de G. Schröder et cela met au grand jour la nature de ses relations avec la Russie poutinienne. Si nous avions un minimum de cervelle, nous devrions à cette lumière revisiter les relations qu’il a entretenu avec la Russie durant les années précédentes, et aujourd’hui encore.

En 2021, il ne fait rien d’autre que « le job » que défendre les intérêts russes auprès des Européens. Point barre.  J’ose espérer qu’il est bien payé.  

D'un point de vue économique, l'Europe ne s'illusionne-t-elle pas en signant des contrats avec la Chine ?

Pierre Verluise : Née de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe communautaire vise d’abord à faire la paix, puis un marché commun. L’Europe communautaire n’a donc pas dans son ADN la culture et la quête de puissance. Elle s’est longtemps illusionnée sur sa puissance via les normes commerciales, dont chacun a bien vu les limites face à D. Trump. Trop tard de mon point de vue, l’UE commence depuis quelques années à se questionner au sujet de la puissance. Le thème de l’autonomie stratégique européenne, porté par J. Borrell fait écho à des préoccupations françaises. La présidence française du Conseil de l’Union européenne au premier semestre 2022 sera un moment pour essayer d’avancer en synergie sur ce sujet majeur. Après avoir été bousculée par D. Trump, l’UE a voulu essayer d’encadrer ses relations avec la Chine identifiée comme un rival systémique. Attendons un peu pour voir les résultats.

L’ex-chancelier affirme également concernant la Chine et les objectifs climatiques internationaux qu’il serait absurde de vouloir faire que la deuxième puissance mondiale les atteigne en la contraignant à adopter des valeurs occidentales, une confrontation trop brutale pouvant être contre-productive, mais plutôt par la technologie. Qu’entend-il par là ? Est-ce un aveu de faiblesse de l’occident ou la seule perspective pragmatique d’atteindre ces objectifs ?

Cyrille Bret : C’est l’expression d’un syndrome de Stockholm. Le discours tenu par le Chancelier reproduit les éléments de langage de la République Populaire de Chine revendiquant une civilisation, des valeurs, une vocation et une destinée politique entièrement spécifiques et différente de la démocratie. La question est aujourd’hui de relever des défis qui s’expriment de façon particulière selon les cultures mais qui sont universelles en leur contenu. Contre le réchauffement climatique, les pouvoirs publics doivent-ils agir et les populations doivent-elles être consultés voire associés ? Dans l’élaboration des politiques publiques, les populations doivent-elles seulement obéir ou ont-elles leur mot à dire ? Voilà les défis qui se posent partout dans le monde, y compris en Chine. Là comme partout ailleurs, ce sont les populations pauvres et laborieuses qui ont soulevé la question de la pollution et celle du réchauffement climatique car ce sont elles qui les subissent au quotidien. L’ancien chancelier allemand feint de croire que les aspirations démocratiques sont réservées aux populations européennes car les institutions démocratiques sont instaurées uniquement en Europe. Mais c’est une illusion. Si la stratégique diplomatique doit favoriser les intérêts, les messages politiques, eux, peuvent porter les aspirations des populations locales.

Ce n’est pas parce que la Chine est aujourd’hui dominée par un régime autoritaire qu’il faut en conclure que les Chinois n’aspirent pas à être consultés quand leurs conditions de vie sont en jeu.

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