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Où vivre sa retraite ? Si vous avez peur d’un papy-boom mal préparé en France, la situation est encore bien pire pour les seniors chinois
©WANG ZHAO / AFP

Enfer des Ehpad

Où vivre sa retraite ? Si vous avez peur d’un papy-boom mal préparé en France, la situation est encore bien pire pour les seniors chinois

Le vieillissement de la population chinoise risque de poser un véritable problème au gouvernement central.

Emmanuel Véron

Emmanuel Véron

Emmanuel Véron est géographe et spécialiste de la Chine contemporaine. Il a enseigné la géographie et la géopolitique de la Chine à l’INALCO de 2014 à 2018. Il est enseignant-chercheur associé à l'Ecole navale.

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Atlantico.fr : Dans un récent article, Le New York Times évoque la multiplication à grande échelle d’ “arnaques à la maison de retraite”. De quoi s'agit-il concrètement ? Comment expliquer leur développement ?

Emmanuel Veron : Au regard de la composition de la pyramide des âges chinoise aujourd'hui, la part des séniors est un facteur démographique, social, sanitaire et économique très structurant. Cette part importante de la population chinoise est le fruit des politiques démographiques initiées sous Deng Xiaoping, il y a plus de 40 ans. En effet, la politique de l’enfant unique a drastiquement réduit l’explosion démographique connue sous l’ère Mao et après (d’après le premier recensement en 1953, la Chine comptait un peu moins de 600 millions de Chinois et 1,3 milliard en 2000). La limitation forcée des naissances avait pour principal objectif le développement rapide du pays et une limitation des dépendances fortes dans l’alimentation et autres ressources essentielles. Cette politique coercitive a été très suivie dans le monde urbain, moins dans le monde rural et chez les minorités nationales. Les conséquences démographiques ont été celle d’un creusement des écarts dans le ratio homme/femme (déficit de femme) et surtout le vieillissement de la société. Quelques chiffres montrent bien l’élargissement de la pyramide des âges vers le haut : 20 % de la population chinoise en 2030 et plus de 25 % (soit 330 à 350 millions) en 2050 auront plus de 65 ans, et autour de 500 millions de chinois de plus de 60 ans.

Ainsi, la question des séniors est devenue dès le tournant des années 2000 un sujet majeur de politique intérieure. Comment dans une société confucéenne et en pleine modernisation/urbanisation, les personnes âgées sont-elles prises en charge, sinon « gérées » ? Plusieurs programmes ont vu le jour : maison de retraite, système d’encadrement hospitalier, structures spécialisées ou autres espaces dans les comités de quartiers dédiés au personnes âgées.

Véritablement, le processus de vieillissement s’est fait sentir dans les années 2010, ce qui a encouragé les autorités à stopper la politique de l’enfant unique et une promotion des foyers avec deux enfants… Ce dernier a du mal à décoller…

Le volume démographique est tel qu’il est devenu un véritable business et qui se structure de manière accrue ces 10 dernières années : privatisation de l’accompagnement des personnes âgées, loisirs, santé, soins, logement, alimentation, tourisme, etc. Dans ce cadre, plusieurs sociétés ont vu des opportunités très juteuses, essentiellement situées dans les grandes métropoles chinoises (du littoral ou de l’intérieur) mais aussi dans des lieux a priori plus reculés. Ce qui était peu développé dans les années 2000 et début 2010, s’est multiplié depuis, à savoir des formules douteuses de logements, prise en charge diverses (alimentation, loisirs, etc.). Le tout est corrélé à un maintien d’une activité professionnelle d’une part des séniors, souvent non déclarée, dans les régions intérieures (Hunan, Henan etc.).

Le régime a mis en place beaucoup de programmes d’encadrement, mais continue d’avoir des difficultés pour subvenir aux besoins des séniors et de contrôler les diverses activités très lucratives autour des personnes âgées (démunies ou non).

Atlantico.fr:  A quelles difficultés est confrontée la Chine par rapport à sa population la plus âgée ? Quelles pressions cela peut-il créer sur la société chinoise, sur les familles et les personnes âgées elles-mêmes ?

Emmanuel Veron : Le vieillissement de la population chinoise implique une véritable problématique dans la productivité, l’emploi et plus globalement le dynamisme de la société. D’un côté, la société chinoise vieillie rapidement, entraînant avec elle le lot des difficultés liées aux âges avancés et grands âges : santé, vulnérabilité, dépendance, coût global etc. De l’autre, la compétition pour l’emploi chez les jeunes est toujours plus forte, suggérant frustration et déséquilibre, le tout dans un pays qui s’urbanise intensément.

Ces facteurs des mutations sociales de la Chine induisent une recomposition des liens intra-familiaux et inter-familiaux, autant que des sociabilités, plus largement des relations à l’autre. Le schéma familial classique issu de la politique de l’enfant unique a provoqué une structure que les chinois appellent : 4 + 2 + 1. Quatre grands-parents, deux parents, un enfant. Aujourd’hui les générations de cette politique démographique doivent assumer les quatre grands-parents et les deux parents. La pression financière, matériel et morale est énorme. Alors que la Chine s’est enrichie ses 40 dernières années, la répartition de celle-ci ne s’est pas faite de manière égale et homogène, plus encore, aujourd’hui la Chine n’est plus du tout dans une logique d’enrichissement comme hier. Les tensions inter-familiale sont fortes, les choix et possibilités de plus en plus limités.

Le tout provoque une forme de culpabilisation des anciens, une anxiété des plus jeunes et une remise en question de l’ordre confucéen. La plupart des familles assument les personnes âgées dans leur foyer ou à proximité. Cependant, la modernité, l’urbanisation, le chômage et les autres réalités des sociétés contemporaines mettent de plus en plus à mal la possibilité d’accueillir les séniors. Le développement des structures privées est une réponse, très coûteuse et absolument pas globale, ni généralisée.

A l’échelle du pays, l’inquiétude prote sur la capacité des générations les plus jeunes à supporter le coût d’une tranche importante et en plein épanouissement des plus anciens. Une part de plus en plus réduite de la population en âge de travailler provoque et provoquera des déséquilibres et des faiblesses au sein de la société et plus généralement de la puissance elle-même.


Atlantico.fr:  La question soulevée par le nombre de places en maisons de retraites dans un pays dans lequel la tradition est loin de celle de la famille proprement nucléaire occidentale, est-elle un signe indicateur d’une progressive occidentalisation de la société chinoise ?

Emmanuel Veron : Il y a incontestablement une forme « d’occidentalisation » dans la modernité/urbanisation de la Chine aujourd’hui. Pour autant, ce processus est infime rapporté à la diversité et complexité de la démographie et du corps social chinois. De plus, il y a dans cette « occidentalisation », une sinisation des formes et des processus.  Les structures chinoises (souvent soit inspirées des maisons et groupes occidentaux – Orpea ou Colisée par exemple, soit dupliquant le modèle) ont adapté l’offre à la demande nationale : les places disponibles, les repas, les loisirs etc. Ces derniers sont l’objet de forfait, de points, de garanties. Les logiques de réseaux et de moyens financiers jouent pleinement. En ce sens, les structures sont réservées à une frange mineure de l’immense population vieillissante du pays. Souvent issues des corps prestigieux du système ou des gens fortunés, les personnes âgées dans les structures très modernes, très couteuses résident dans un environnement où les codes sociétaux chinois demeurent. Les loisirs, la gestion, l’équipement des logements, l’alimentation et les diverses activités proposées sont bien inscrites dans un registre culturel et social chinois.

Les maisons de retraites ont plus que triplés sur les cinq dernières années. Ce rapide développement est très fragmenté. Les installations occidentales sont très minoritaires au regard de celles développement par province, encouragées par le régime ou par des opérateurs privés chinois.

Le phénomène des « nids vides », à savoir les logements restés vides après le départ des jeunes générations faisant suite à une mobilité professionnelle (en Chine ou à l’étranger), est important, lié à l’urbanisation et à la modernisation de la société. Ces « nids » sont parfois occupés par les générations plus anciennes et des groupes de citadins ou de ruraux s’organisent à une échelle très locale pour subvenir aux besoins fondamentaux.

Toutes les générations sous un même toit ne sont ni tout à fait évacuées de la réalité sociale chinoise, ni tout à fait la règle, en particulier dans les zones motrices de la puissance chinoise, à savoir les quelques dizaines de métropoles multimillionnaires.

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