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Emmanuel Macron célèbre après sa victoire à l'élection présidentielle française, au Champ de Mars à Paris, le 24 avril 2022.
Emmanuel Macron célèbre après sa victoire à l'élection présidentielle française, au Champ de Mars à Paris, le 24 avril 2022.
©BERTRAND GUAY / AFP

Changements en vue ?

(Non) saut dans l’inconnu : mais qui sera Emmanuel Macron 2 ?

Avec un résultat de 58,6 %, Emmanuel Macron devance Marine Le Pen (41,5 %) après dépouillement complet des bulletins. Alors qu'il a promis de se « réinventer » avec une « nouvelle méthode », ce second quinquennat sera-t-il vraiment différent du premier ?

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Benjamin Morel

Benjamin Morel

Benjamin Morel est maître de conférences en Droit public à l'Université Paris II Panthéon-Assas.

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Atlantico : En 2017 Emmanuel Macron a fait du « en même temps », 2022 a été la campagne de tous les mots clés, très différents entre le premier et le second tour, sans grandes propositions. Est-ce que cela préfigure de ce que sera Emmanuel Macron 2 ?

Christophe Bouillaud : Pour l’instant, vues de l’extérieur de son cercle rapproché, les propositions faites par Emmanuel Macron lors de la campagne électorale manquent singulièrement de souffle. Tout cela parait au final comme un mélange peu réfléchi entre des mesures dans la droite ligne de la précédente mandature (comme celle sur l’automatisation du versement des aides sociales à ceux qui y ont droit, la réforme des retraites ou la suppression de la redevance télévision) et des ambitions nouvelles surtout affirmées pendant la campagne de second tour, en particulier autour de l’écologie. 

De fait, comme le volet de continuité parait bien mieux défini que celui de la novation, il est difficile de ne pas supposer que le second mandat sera dans la continuité du premier. Il y a de toute façon des fondamentaux auxquels on voit mal Emmanuel Macron renoncer, comme par exemple sur la taxation du capital ou sur la relance de l’énergie nucléaire en France. Par définition, un Président réélu incarne tout de même la continuité de sa propre action. 

Benjamin Morel : Le plus étonnant de cette élection est que cette élection est sans surprise, l’électorat s’est comporté comme on le pensait. Le front républicain, érodé, a malgré tout plutôt bien fonctionné. Le centre droite et gauche se sont reportés vers Macron. On observe une abstention assez forte chez les électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Il y a un point d’étonnement sur les résultats de l’outre-mer. 

Dans le discours d’Emmanuel Macron, ce soir et dans sa campagne, il y a en effet probablement une volonté de ne froisser personne. Son électorat est très divers, très divisé, y compris sa base électorale du premier tour. Elle se satisfait donc pour l’instant de mots clés relativement consensuels. Dans ce discours, j’ai entendu une volonté de se mettre au-dessus de la campagne des législatives. Pour cette campagne, qui va forcément nourrir des clivages forts et durant laquelle la majorité va être sous le feu nourri de la gauche et de la droite, Emmanuel Macron a voulu se mettre au-dessus des tirs. Il veut ainsi préserver sa fonction, sa capacité à gouverner et aider ainsi sa majorité en paraissant parler de manière consensuelle à défaut de l’être. Son langage est en effet assez creux et son discours aurait pu être écrit par n’importe quel homme politique sans offenser une quelconque valeur de gauche ou de droite. 

Au premier tour, Emmanuel Macron a fait campagne à droite car il jugeait que le vivier était au centre droit. Et au second tour il a fait campagne à gauche car il sait que son succès dépend du report de l’électorat Mélenchon. C’est une approche très opportuniste. Il est passé de l’anti-assistanat à la planification écologique.

Avons-nous des indices de ce que sera vraiment Emmanuel Macron dans son second quinquennat ? Sur quelles bases politiques, sur quelle méthode, ancienne ou nouvelle, le président réélu pourrait-il entamer son second quinquennat ? Pouvons-nous croire que ce ne sera pas simplement une « continuité » du premier quinquennat, comme il l’a déclaré ? 

Christophe Bouillaud : Pour l’instant, en dehors de ses déclarations de bonnes intentions, nous n’avons rien qui aille dans un tel sens. On ne peut pas dire par exemple que la campagne électorale ait été très participative. Le programme du candidat Macron semble bien être sorti entièrement du travail d’un cercle restreint, et bien malin serait celui qui y discernerait la trace d’une implication plus grande des corps intermédiaires, des syndicats ou des associations. Par ailleurs, les travaux déjà disponibles sur les politiques publiques pendant le premier quinquennat Macron montrent une totale absence de réflexivité sur les orientations prises depuis 2017, orientations qui, portés par des hauts-fonctionnaires « modernisateurs »,  datent en réalité souvent des précédents quinquennats, et qui auraient déjà pu être réévaluées à l’aune de leurs piteux résultats. Il n’y a donc guère d’effet d’apprentissage à attendre venant des tréfonds de la macronie entendue en ce sens d’un cercle restreint de sachant au cœur de l’Etat. Etant certains d’avoir toujours raison en tout,  ce n’est pas une extrême-droite à plus de 40% au second tour d’une présidentielle qui vont les amener avec leur Président réélu à un véritable retour d’expérience sur leur action. Seule une franche défaite aurait eu des vertus éducatives pour ces êtres certains d’être du bon côté de l’Histoire.

Toutefois, sur l’orientation générale du second quinquennat, nous en aurons rapidement une idée à travers la formation d’un nouveau gouvernement. Jean Castex devrait démissionner dans les prochains jours, et, à ce moment-là, Emmanuel Macron devra nommer un nouveau Premier Ministre et choisir ses ministres. On verra dès ce moment s’il y a une inflexion ou pas. Qui restera Ministre ? Quelle sera le périmètre des Ministères ? Comment sera organisée la hiérarchie entre ministres ? Macron a promis un Premier Ministre en charge de mener la transition écologique. Quelle personnalité peut incarner ce tournant ? L’actuelle Ministre de l’écologie ? Un autre ex-d’EELV rallié à la macronie ? Un scientifique un peu connu apportant son prestige à l’aventure ? 

Cette composition d’un nouveau ministère annoncera donc clairement par le choix des hommes et des femmes la  couleur. Il faudra voir quelles personnalités de la société civile se rallieront à Macron à cette occasion, et surtout quels nouveaux ralliements de politiques venus des désormais anciens partis de gouvernement (PS et LR). 

Surtout c’est avec ce nouveau Ministère que Macron devra gagner une majorité parlementaire en juin prochain. C’est ce Ministère qui prendra d’ici les deux tours de législatives les premières mesures ne nécessitant pas de passage parlementaire. Probablement, le choix des ministres sera calibré pour rassembler au maximum et surtout pour colmater les brèches les plus béantes. Je pense en particulier à la situation de l’outre-mer.   

Benjamin Morel : Il y a deux incertitudes. La première sur la méthode de gouvernance. On voit mal comment il pourrait le faire. Le grand débat permanent n’est pas forcément envisageable. Et si cela peut attirer l’électorat mélenchoniste, l’appétence de l’ensemble des Français n’est pas si grande. La deuxième, c’est la majorité avec laquelle il gouvernera ? Je crois assez peu à une cohabitation, en revanche, une majorité gloubi-boulga avec plusieurs groupes politiques dont certains peuvent avoir des députés dont l’histoire les situe plutôt très à gauche, quand d’autres sont clairement issus de chez LR, c’est tout à fait possible. Il faut attendre de voir comment la majorité se restructure. La campagne s’est faite sur un programme extrêmement flou mais demain il va falloir entrer dans le concret. Tout cela fait qu’il ne sera pas forcément évident de gouverner de manière jupitérienne. Pour ces raisons, il est difficile de savoir ce que sera le second quinquennat. Le président va être pris dans un certain nombre de contingences : politiques, économiques, diplomatiques, etc. On peut reprocher beaucoup de choses à Emmanuel Macron, mais il a un sens politique aigu et sait s’adapter. Le résultat de la démocratie participative, comme le grand débat, c’est en fait la reprise du travail législatif pré-gilets jaunes, idem pour crise du Covid. Et je ne parle pas de la convention citoyenne sur le climat. Les changements de gouvernance du quinquennat n’ont été qu’une façon de gouverner selon l’idée d’Emmanuel Macron, tout en tentant de désamorcer une situation de crise. Et il s’y est relativement bien pris. Donc je ne vois pas pourquoi il changerait, surtout pour plus d’horizontalité. Jusqu’à présent, l’horizontalité a été un moyen de renforcer sa propre verticalité. 

On dit souvent qu’Emmanuel Macron n’a pas de colonne vertébrale mais il est plus cohérent qu’on ne le dit. Il a une capacité à tordre la situation pour imposer la vision qui est la sienne. Je suis tenté de penser qu’il va proposer une forme de continuité mais présentée différemment. D’ici les législatives, il donnera des gages aux uns et aux autres sans changer son logiciel.

Pouvons-nous croire que ce ne sera pas simplement une « continuité » du premier quinquennat, comme il l’a déclaré ?

Benjamin Morel : Il devait changer après les gilets jaunes, après la crise Covid, mais il n’a guère changé. Il y a aura sans doute un changement de forme, ne serait-ce qu’en changeant de gouvernement. Il y aura sans doute des consultations sur certains sujets, comme par exemple l’euthanasie, qui n’engagent pas le logiciel politique du gouvernement.

Ce que sera Emmanuel Macron dans son second quinquennat dépend-il nécessairement de la majorité parlementaire qu’il aura ? Quelle forme peut-elle prendre, au vu des éléments composites qui la forment ? 

Christophe Bouillaud : Bien sûr, la Constitution française n’a pas changé : un Président de la République française ne peut gouverner vraiment que s’il dispose d’une majorité parlementaire.  Dans la logique instaurée par le quinquennat, avec la démobilisation des électeurs des perdants de la présidentielle, le vainqueur obtient d’expérience facilement une majorité parlementaire. C’est ce qui s’est passé en 2017 avec un triomphe de l’alliance LREM-MODEM. Il n’est pas certain que cela se reproduise aussi facilement en 2022. 

En effet, à gauche, il est possible qu’une alliance de survie se dessine entre FI, EELV, le PCF et même le PS. A droite, Eric Zemmour propose la même opération au RN, à DLF et aux LR non ralliés à Macron. Cela dessine une concurrence beaucoup plus aguerrie que celle qu’a rencontrée Macron en 2017. Il lui faudra créer de la surprise avec la formation de son nouveau gouvernement. Si ce dernier apparait dans la continuité des gouvernements Philippe et Castex, les opposants auront beau jeu d’appeler leurs électeurs à exprimer un vote-sanction contre les cinq années du premier quinquennat.  Par ailleurs, vu ce qui vient de se passer au second tour, on peut pronostiquer que le vote de « front républicain » de la part d’électeurs de gauche ou de droite pour sauver la mise à un député macroniste (LREM/MODEM/Agir/Horizons) en difficulté face à un candidat RN va être assez inexistant.  Ces électeurs ont déjà sauvé la mise à un Macron au second tour, il est peu probable qu’ils se dérangent une seconde fois.

Macron aura donc sans doute une majorité plus étroite qu’en 2017, et elle sera sans doute renforcée par une fournée de ralliés venus de LR. Il lui faudra gérer un pluralisme partisan au sein de sa majorité, ce qu’il a évité de 2017 à 2022, puisque jamais le MODEM n’a pu vraiment peser sur la décision via son rôle au Parlement. Cela risque d’être la vraie nouveauté du second quinquennat : une majorité parlementaire moins godillot, avec aussi un effet du gain d’expérience au sein même de la délégation parlementaire LREM.  Enfin, pour la première fois depuis 1986, le RN et ses alliés auront sans doute une présence parlementaire significative, avec tout ce que cela suppose de vraies capacités à s’opposer et surtout à apprendre de cette opposition pour accéder ensuite aux affaires de l’Etat. 

Benjamin Morel : La composition de sa majorité peut influer. Si la majorité est absolue autour d’un parti unifié, il peut avoir une présidence impériale, le retour de Jupiter. Si LREM n’a pas de majorité absolue, il devra s’appuyer sur Horizons, sur le Modem, sur l’aile gauche de la majorité avec Territoires de Progrès, avec le parti de Pompili, mais aussi avec le Printemps Républicains, les chevènementistes, les transfuges, etc. Et tous ces partis n'ont pas grand-chose en commun. Si l’attelage est bancal, cela veut dire de faire des concessions sur tous projets de loi et de gouverner à coup d’article 49-3, comme sous Rocard. Une majorité non-unifiée, comme sous Giscard, induit des tensions réelles. Si les étiquetés LREM échouent à se faire réélire mais que les députés Horizons performent, ils peuvent devenir une minorité dans la majorité et rendre le quinquennat douloureux.

Emmanuel Macron 2 sera ce qu’il pourra être. S’il peut être Jupiter, il n’hésitera pas une seconde. Mais s’il est contraint de faire un grand débat permanent, il le fera aussi, en faisant des concessions, mais sans jamais rogner le fond de son programme.

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