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Nicolas Sarkozy.
Nicolas Sarkozy.
©Reuters

Trahison politique

Nicolas Sarkozy a-t-il échoué à mettre en place un système de fidèles prêts à se sacrifier pour lui ?

Jérôme Lavrilleux, faisant référence à son rôle dans l'affaire des doubles factures servant à financer les meetings de Nicolas Sarkozy, a déclaré au Monde ne pas vouloir être "le type qui paiera pour tous", se désolidarisant ainsi de l'ancien chef de l’État.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : "Je ne serai pas le type qui paiera pour tous", a déclaré à nos confrères du Monde Jérôme Lavrilleux, faisant référence à son rôle dans l'affaire des doubles factures servant à financer les meetings de Nicolas Sarkozy. Et d'ajouter : "Si on veut trouver un fusible idéal, c'est que certains y ont intérêt." En quoi cette affirmation lourde de sous-entendus constitue-t-elle un exemple de trahison politique ?

Jean Petaux : Je ne considère absolument pas qu’il s’agit là d’un exemple de trahison politique. Lavrilleux se défend et va sans doute chercher à faire quelques moulinets pour impressionner ses détracteurs en les menaçant de les entrainer avec lui dans sa chute. C’est une figure classique, et pas seulement en politique : "Retenez-moi ou je fais tout péter" !

Qu’en est-il vraiment ? On ne le saura réellement que s’il sort ses dossiers et, tel un "repenti" de la mafia italienne, négocie ses révélations contre une certaine impunité. Nous n’en sommes pas du tout là. Cela ne veut pas dire qu’il ne risque pas d’y avoir un grand déballage, tout au contraire. À l’évidence, dans la dramatisation à laquelle il s’est livré, lundi matin ("L’UMP est en danger financier et politique", phrase qui ressemble étrangement à "La gauche peut mourir" de Manuel Valls), Alain Juppé a pleinement conscience des risques d’explosion de la formation qu’il a fondée face aux menaces diverses et variées qui pèsent sur elle. D’où sans doute aussi l’interpellation publique à l’égard de Nicolas Sarkozy qui ressemble à : "On est tous sur le même radeau de la Méduse, si tu penses t’en sortir seul tu te trompes…". Reste à évaluer la réalité du "pétard Lavrilleux". Pour une fois qu’un cadre politique n’est pas issu du "sérail" (il est titulaire d’un BTS de commerce international et héritier d’une PME de réparation automobile dirigée par son père, à Saint Quentin dans l’Aisne :  pas tout à fait le "genre" des cv en vogue à l’UMP ou le profil ENA et Sciences Po est très majoritaire…), il donne le sentiment d’être l’utile serviteur sur lequel on a pu aisément s’essuyer ses mocassins quand on les a crottés… Mais, en politique comme en criminologie, il faut parfois se méfier des "souffre-douleurs"… Ils peuvent devenir de vrais serial-killers à force de vexations rentrées et de honte bue…

Nicolas Sarkozy aurait déclaré un jour "Voilà un homme qui a le talent de ne pas embêter les personnes pour qui il travaille avec des problèmes (qu')elles n'ont pas à connaître", selon Carole Barjon et Bruno Jeudy dans leur livre Le coup monté. Manifestement, il s’est trompé. Pourquoi l’ancien chef de l’Etat n’est-il pas parvenu à se créer un cercle de fidèles prêts à "prendre les coups" lorsque cela est nécessaire ?

Il me semble que pour répondre à cette question essentielle il faut revenir à ce qui est fondamental : qu’est-ce qui "fait" le chef ? Claude Lévi-Strauss dans "Tristes tropiques" (pp. 271 à 284 de la coll. 10-18) écrit que dans la langue nambikwara le chef se dit "ulikandé" ce qui se traduit par "celui qui unit", "celui qui lie ensemble". Il rapporte aussi que dans cette société primitive, le chef ne détient aucun pouvoir de coercition. Il précise : "Il ne peut se débarrasser des éléments indésirables que dans la mesure où il est capable de faire partager son opinion par tous. Il lui faut donc faire preuve d’une habileté qui relève du politicien cherchant à conserver une majorité indécise, plutôt que d’un souverain  tout puissant". "Le principal instrument du pouvoir", dit Lévi-Strauss, "outre l’habileté et la compétence, est la générosité. La générosité est un attribut essentiel du pouvoir chez la plupart des peuples primitifs et particulièrement en Amérique. On attend du chef qu’il satisfasse les besoins et les désirs des membres du groupe". Au final, le groupe va conserver le chef jusqu’au moment où celui-ci n’est plus capable de redistribuer les richesses amassées par le "collectif " ou bien lorsqu’il ne sera plus capable de protéger les femmes du groupe convoitées par un groupe rival et concurrent. Alors il transmettra le pouvoir à celui qui sera apte à conduire ces deux missions vitales pour ce même groupe.

Comment ne pas transposer ? Nicolas Sarkozy a su, pendant toute la période de conquête du pouvoir, fonctionner en "bande organisée" (c’était la fameuse "Firme" que les story-tellers ont mis en scène et que l’on voit à l’œuvre dans le film "La Conquête" de Xavier Durringer, scénario de Patrick Rotman). Sans doute s’est-il montré généreux à l’égard de cette garde-rapprochée qui l’accompagna dans sa (courte) traversée du désert, entre 1995 et 2002 et dans son "irrésistible ascension" de 2002 à 2007. Mais avec la victoire et l’entrée à l’Elysée les choses ont manifestement évolué. Principalement parce qu’au sein-même de la "garde" les dagues sont sorties des fourreaux. Elles l’étaient certainement auparavant mais l’envie de gagner ensemble, la présence du chef et l’anticipation des richesses à partager, après la victoire, tout cela participait à "moucheter" les fleurets… Après la victoire, changement de style… Pendant que le chef était aspiré vers d’autres cieux, les fidèles d’hier se sont joliment entre-déchirés entre "pro" et "anti" Cecilia ; puis entre "pro" et "anti" Carla ; entre "guéantistes", "mignonistes", "bricistes" voire "guainoïstes" (même si, pour ce dernier, le clan s’est résumé à lui-seul, compte tenu du caractère du personnage…). Et le chef, absent ou considérant que ces luttes fratricides n’étaient plus de son niveau, a tout simplement laissé dériver la firme unie et entrepreneuriale jusqu’à ce qu’elle devienne un champ-clos, un cloaque, une arrière-cour, parcouru de trahisons, de jalousies et de meurtres symboliques. Sarkozy, pendant toute la campagne de 2012, a couru après sa propre image subliminale, celle de 2007, sans jamais la rattraper. Celle du chef orgueilleux, ambitieux, généreux aussi, que Yasmina Reza a décrit finement dans" L’Aube, le soir ou la nuit" ou que Philippe Ridet nous a montré si intelligemment dans "Le Président et moi".

Sarkozy séduisait-même jusqu’à ses détracteurs en 2007 ; il a exaspéré jusqu’à ses plus proches soutiens en 2012. Pourquoi ce changement ? Parce qu’entre-temps il n’était plus identifié et reconnu comme le "bon chef", comme celui pour qui on avait envie de se faire tuer, de se sacrifier. Voilà toute la différence. Pas étonnant aujourd’hui que personne n’ait envie de porter le chapeau de Bygmalion à sa place. Ce qui fait dire ce soir à Jérôme Lavrilleux dans les colonnes de vos confrères du "Monde" : "Je ne serai pas le type qui paiera pour tous. Je suis un des rares à avoir eu le courage d'assumer certaines choses mais je ne serai pas le gentil mouton que l'on peut amener à l'abattoir sans rien dire". Autant dire que ça promet…

Alain Juppé, "meilleur d’entre nous", est l’exemple typique de celui qui s’est tu, a "fait son temps" puis est revenu en politique. Comment Jacques Chirac avait-il su, à la différence de Nicolas Sarkozy, se constituer une base de soutiens aussi fidèles ?

C’est une question passionnante et à laquelle il n’existe, à mon sens, aucune réponse définitive. Entre autre raison parce que ce que vous décrivez ici est, littéralement, une interaction complexe dans laquelle on voit bien que les comportements, les "unités-actes" dirait le grand Talcott Parsons, sont totalement "interagies" par les autres. J’inviterais d’abord à cesser définitivement de revenir à cette citation prononcée une fois par Chirac et répétée 100.000 fois par tous les autres, au sujet d’Alain Juppé. C’est ce que l’on appelle un psittacisme qui vient du grec "psittakos" signifiant "perroquet". C’est fréquent chez les enfants et chez les débiles mentaux : ils répètent toujours la même chose… Au sujet d’Alain Juppé cette histoire "du meilleur d’entre nous" relève de cette figure comportementale : les observateurs ressassent toujours cette phrase, comme les perroquets dans les albums d’Hergé… Pour autant, une fois que l’on a fait un sort de la citation chiraquienne, on n’a pas résolu la question de la relation de grande fidélité qui a lié Juppé à Chirac. Les hommes politiques ont ainsi parfois des liens qui sont extrêmement durables et solides et qui peuvent aller jusqu’au sacrifice ou à faire un choix manifestement perdant… Ainsi de Pierre Mauroy au Congrès de Metz du PS en 1979 soutenant Michel Rocard, son ami, avec qui il a fait ses premières armes militantes aux Jeunesses de la SFIO, contre François Mitterrand, quand la cause est pourtant perdue. Ainsi Pierre Sudreau, démissionnant du gouvernement après la fameuse conférence de presse du général de Gaulle sur "L’Europe, l’espéranto et le volapuk", mettant en conformité son idéal européen et ses choix politiques… Ainsi de Jean-Pierre Chevènement quittant le gouvernement pour cause de Guerre du Golfe, en 1991 et, plus tôt encore, Michel Rocard démissionnant du gouvernement Fabius en 1985 pour cause de changement du mode de scrutin législatif qu’il ne voulait pas… Ces choix sont des choix forts dont on peut dire qu’ils sont dictés par l’intelligence de Métis, la déesse de la ruse, mais c’est un peu facile. En réalité ce sont des choix qui tentent de concilier" l’éthique de conviction" et "l’éthique de responsabilité". Et, Max Weber, l’auteur de ces deux types d’éthiques, d’ajouter alors dans "Le Savant et le Politique", "celui qui parvient à associer ces deux éthiques, celui-là, possède vraiment la vocation politique". Peut-être que Chirac, Juppé, Mitterrand, Rocard aussi d’ailleurs, sont-ils parvenus à concilier ces deux formes d’éthiques : l’éthique de conviction dictée par une rationalité en fonction des valeurs (wertra-razional)  et l’éthique de responsabilité dictée par une rationalité en fonction des buts à atteindre (zweck-razional)… Pas certain que cela ait été le cas de Nicolas Sarkozy, du moins jusqu’à maintenant…

La fidélité en politique est-elle une valeur qui se perd ? Assiste-t-on à une crise du leadership qui n’existait pas auparavant ?

Est-ce qu’elle se perdrait plus aujourd’hui en politique que dans les autres « compartiments » de l’existence ?… Si la fidélité fait référence à « la foi », étymologiquement s’entend, alors on peut effectivement parler d’une « crise de foi » en résonnance avec une « crise de la fidélité ». Mais prenons garde à ne pas sombrer dans une forme de nostalgie mélancolique du genre : « C’était mieux avant, tout se perd, jadis les acteurs politiques étaient fidèles, etc… ». La trahison existe en politique bien avant que Brutus ait poignardé son père adoptif… Le meurtre fondateur, celui provoqué par le désir mimétique, René Girard nous a définitivement expliqué qu’il est présent depuis l’origine.. Caïn tuant Abel, Romulus tuant Rémus : la fidélité fraternelle n’a pas vraiment été glorifiée dans les grands mythes. Il n’y a aucun indicateur qui montre que la fidélité en politique est aujourd’hui en régression. Tout processus d’exercice du pouvoir, d’allocation des valeurs, de conquête du trophée au sens où l’entend le grand anthropologue britannique Bailey, comporte sa part d’infidélité, de double voire de triple-jeu. Mazarin nous l’a fort bien dit en son temps. Faut-il voir dans cette infidélité grandissante une crise du leadership ? Peut-être dans le sens où tant que le leader rétribue ses affidés il demeure leader. Quand il n’a plus grand-chose à répartir, il est en voie de dépossession de son pouvoir. On pourrait presque dire qu’il se « démonétise » puisqu’il perd de sa valeur. Mais alors : est-ce la crise du leadership qui provoque l’infidélité de ses sujets, ou cette dernière qui engendre la crise qui fragilise puis abat le leader ? Peut-être qu’en période de crise généralisée (ou de représentation de crise…) les leaders sont fatigués, et leurs fidèles tout autant…

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