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“Ni gauche, ni droite” : en marche vers le renouveau… vraiment ? La longue et éclairante histoire de la stratégie remise au goût du jour par Emmanuel Macron
©Reuters / Philippe Wojazer

Rien de nouveau

“Ni gauche, ni droite” : en marche vers le renouveau… vraiment ? La longue et éclairante histoire de la stratégie remise au goût du jour par Emmanuel Macron

UMPS ou alliance au centre, la remise en cause du clivage gauche-droite est un fait accepté et reconnu par tous. La fondation du groupe d'Emmanuel Macron correspond à cet esprit, mais n'a pas forcément tout l'avenir politique à en juger par les projets similaires lancés par le passé. Cependant, il semble qu'une réelle dynamique trans-partisane soit en marche.

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Yves Roucaute

Yves Roucaute

Yves Roucaute est philosophe, épistémologue et logicien. Professeur des universités, agrégé de philosophie et de sciences politiques, docteur d’État en science politique, docteur en philosophie (épistémologie), conférencier pour de grands groupes sur les nouvelles technologies et les relations internationales, il a été conseiller dans 4 cabinets ministériels, Président du conseil scientifique l’Institut National des Hautes Etudes et de Sécurité, Directeur national de France Télévision et journaliste. 

Il combat pour les droits de l’Homme. Emprisonné à Cuba pour son soutien aux opposants, engagé auprès du Commandant Massoud, seul intellectuel au monde invité avec Alain Madelin à Kaboul par l’Alliance du Nord pour fêter la victoire contre les Talibans, condamné par le Vietnam pour sa défense des bonzes.

Auteur de nombreux ouvrages dont « Le Bel Avenir de l’Humanité » (Calmann-Lévy),  « Éloge du monde de vie à la française » (Contemporary Bookstore), « La Puissance de la Liberté« (PUF),  « La Puissance d’Humanité » (de Guilbert), « La République contre la démocratie » (Plon), les Démagogues (Plon).

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Atlantico : La remise en cause du clivage gauche-droite est de plus en plus mise en avant, Raffarin saluant l'action de Macron, Marine Le Pen critiquant l'UMPS. Pourtant, l'échiquier ne bouge pas et les places suivent toujours cet ordre à l'Assemblée et dans les têtes. Peut-on se passer de cette dichotomie en politique en France ?

Jérôme Fourquet : Cette volonté de transcender le clivage n'est pas vraiment récente. Rappelez-vous par exemple la candidature de quelqu'un comme Jean-Pierre Chevènement en 2002, qui voulait rassembler les Républicains des deux rives et s'affranchissait du coup du clivage gauche-droite. Regardez quelqu'un comme Bayrou en 2007. Les votes écologistes aux échéances européennes ou régionales ont eu aussi cet effet-là quand il s'agissait de Génération Écologie (avant les Verts), où il s'agissait de s'adresser aux électeurs quelque soit leur sensibilité écologique. Il ne s'agit pas de quelque chose de nouveau, mais parallèlement, il faut constater qu'au regard de nos traditions politiques, à la nature de nos institutions et plus spécifiquement à nos lois électorales, à notre scrutin à deux tours qui favorise la bipolarisation, il est très compliqué pour des forces qui revendiquent un dépassement du clivage de s'implanter durablement dans le paysage politique. Les différents cas que nous avons évoqués précédemment ont tous fait long feu ou se sont orientés : les Verts ont poussé l'écologie à gauche, Bayrou est devenu un candidat de centre-droit dans la mesure où il a fait alliance avec l'UDI à toutes les dernières élections.

Nous avons donc une appétence et une demande réelle de dépassement qui répond au fait que l'alternance de la gauche et de la droite s'est traduite par la conversion de la gauche à l'économie de marché et de la droite à un certain libéralisme tempéré. La ligne de contact entre la gauche et la droite, et les divergences dans les politiques menées, sont devenues moins évidentes.

On a donc laissé entendre à beaucoup de Français que le temps était venu de dépasser tout cela. L'histoire récente montre que cela demeure très difficile. Le clivage gauche-droite a certes perdu de sa vitalité, et son caractère structurant est certes moins important que par le passé, mais il n'est pas suffisamment affaibli pour permettre son dépassement définitif.

Yves Roucaute : Paradoxalement, il faut dire que l’on ne se passera pas d’un clivage gauche-droite mais que l’on se passera du clivage gauche-droite actuel et du système politique qui en découle. Quelque chose est en train de se produire qui se poursuivra, soit rapidement et brutalement, soit plus lentement. Et Emmanuel Macron a raison de foncer car la situation est pour lui inespérée. C’est le moment où les grandes ambitions peuvent tirer leur épingle du jeu. Pour saisir cela, il faut appréhender, je crois, deux processus différents à l’œuvre.

Le premier est connu. Sauf de ceux qui sont concernés au sommet du système politique. Le premier processus est celui d'un refus du système politique et du rejet des élites politiques  présentes sur la scène actuelle par la population. Il ne suffit pas de dire que la population ne pense pas que ces élites actuelles soient en mesure de régler leurs problèmes. La vérité, c’est qu’une immense majorité de la population pense que ces élites sont LE problème. C’est cela la crise de représentation. Ce ne peut être pensé par les élites en raison de leur propre itinéraire et de leur formation. Ecoutez les, François Hollande en premier, ils ne comprennent pas ce qui se passe. Ils continuent comme si de rien n’était. Cela ne rentre pas dans les plans à deux fois deux parties où ils excellent, appris à l’ENA, plans qui ont la particularité d'accorder le loup et le chien au lieu de penser la rupture, comme peuvent le faire les plans en philosophie. Drôle comme la formation formate les esprits, surtout quand ils sont faibles. C'est dans ce contexte là que le phénomène Emmanuel Macron peut arriver et emballer la machine. En effet, mais l’avenir le dira, il peut "péter" la baraque comme il le dit. Le système est fissuré, prêt à l’explosion, c’est-à-dire aussi à l’élection d’un candidat anti-système. Et je voudrais insister à nouveau sur ce point : non pas parce que le système ne répond pas aux problèmes mais parce que la population pense de plus en plus qu’il est le problème comme est le problème l’élite qui le soutient et le maintien en vie.

Sur ce premier point donc, Jean-Pierre Raffarin a, de fait, raison de regarder attentivement ce phénomène Macron au lieu de le mépriser comme le font certains prétendants au trône. Croit-il vraiment à un ticket Juppé-Macron comme il le dit ? Je ne le pense pas. L’homme est trop fin. En vérité, Emmanuel Macron est un candidat évidemment anti-Juppé. Cela peut même être un coup tactique de François Hollande. Mais sans lire dans le marc de café pour y découvrir les tactiques de François Hollande, plus redoutable qu’on ne le croit à droite, il est en tout cas certain qu’un Emmanuel Macron ne va pas se brûler les ailes en se mettant derrière Juppé. C’est, pour l’opinion, un candidat du système, quand bien même certains croient que c’est le moins mauvais possible, qui a déjà été Premier ministre, et qui n’a pas montré alors des capacités, ni la volonté de renverser le système, et dont les propositions actuelles, intéressantes au demeurant, ne semblent pas à la hauteur du rejet actuel et des demandes.

Ce que je crois avec une quasi certitude, c’est qu’Emmanuel Macron joue sa propre carte. Et les calculs de François Hollande doivent tenir compte de cette équation car ce qu’il a enfanté pourrait bien l’ingérer. Et si Emmanuel Macron a l’ambition que je crois, il jouera sa carte jusqu’au bout, car la situation est inespérée : aucun candidat actuel n’a un vrai soutien de la population. Après, il sera trop tard :  si un candidat à droite est élu, il occupera la place 5 ans, voire 10 ans, et le système sera alors  en position d’avoir fermé les failles si quelqu’un d’autre, type Marine Le Pen, ne l’a pas fait sauter avant. Remarquez, et c’est assez amusant, c’est aussi peut-être pour le système une façon de se protéger en jouant la carte anti-système. Car un étranger pourrait s’exclamer : "Emmanuel Macron ? N’est-ce pas encore un énarque ! Hollande, Juppé, Aubry, Fillon, Ségolène Royal, Copé, Le Maire, quelle démocratie, vous n’avez donc que des énarques pour remplacer des énarques. Après l’énarque Chirac,  croyez-vous que ce soit dans ce vivier des 88 meilleurs apparatchiks de l’Etat que l’on peut recruter des politiques qui doivent transformer l’Etat ?". Néanmoins, cette exigence anti-système est si forte que je sus à peu près certain que l’on verrait un mouvement de sympathie similaire se produire si Nicolas Hulot décidait de passer la vitesse supérieure. Daniel Cohn-Bendit, qui ne manque pas de perspicacité, a parfaitement bien vu la chance qu’il représente de sortir l’écologie de son aspect groupusculaire. Les groupuscules, il connaît et il n’aime plus. Nicolas Hulot ramasserait à gauche, au centre gauche, et une partie de l’extrême-gauche, en particulier écologiste. Il casserait lui aussi la baraque. On aurait peut-être un phénomène semblable si une Valérie Pécresse, énarque aussi au demeurant, se mettait en marche. Veut-elle attendre ? 10 ans ? Mauvais calcul.

Le problème est que les partis politiques traditionnels sont en train de mourir car ils sont incapables de produire eux-mêmes de nouvelles offres. Les apparatchiks croient s’en tirer en fermant le jeu et le système. Du coup, la pression monte et la marmite est prête à exploser. C'est en raison de cette pression et des failles qu’elle produit sur les murs du système que Macron et consorts peuvent surgir. Que Marine Le Pen ou Marion après demain, ont quelques chances de l’emporter. C’est aussi pourquoi je trouve intéressantes les candidatures de Geoffroy Didier, de Frédéric Lefebvre, d’Hervé Mariton et de quelques autres auxquels le système ferme les portes et qui tentent de les forcer. L’avenir n’appartient pas aux hommes du système. Et, pour parler à la façon du philosophe Hegel, quand bien même le vieux monde parviendrait à imposer ses hommes à la fin, il démontrerait simplement ainsi qu’il est bien mort.

Mais, votre question soulève un second problème bien différent: est-ce que ces ambitions, nouvelles ou anciennes, peuvent dépasser les clivages gauche-droite ? Cela, je n'y crois pas. Et c’est bien le problème de ces ambitions : une occasion fantastique leur est donnée de l’emporter mais il va falloir qu’elles existent en réinventant l’opposition droite-gauche.  La volonté politique n’y peut rien, c’est un phénomène structurel. On pourrait imaginer un système où le président et le Premier ministre, qui serait alors président du Conseil, soient élus par l’Assemblée nationale, mais ce n’est pas le cas. Le clivage gauche-droite va donc perdurer.

Le régime politique français,  voulu par le Général de Gaulle, malgré le retour en marge à un système des partis constaté ces derniers temps, produit un clivage droite-gauche. Et lorsqu'on essaye de s'en affranchir, l’échec est certain. Car ce modèle d'élection du président de la République au suffrage direct à deux tours oblige un candidat à obtenir 50% des voix des votants. Le système politique contraint donc la France à se fractionner en deux pôles.

C’est cela que Jean-Marie Le Pen ou l’extrême-gauche n’ont jamais compris : gagner, en raison de ces 50%, impose de trouver des alliés. Donc, dans notre République, la question des alliances n’est pas tactique mais stratégique.

Alliances à gauche ou à droite ? Selon la réponse, vous tombez d’un côté ou de l’autre, c’est ce qui arrêta l’envolée de Jean-Pierre Chevènement, en 2002, quand il ambitionnait d’être président. Dés qu’il fut contraint de déclarer ses alliances à gauche, les soutiens patriotes qu’il avait reçus à droite et au centre se retirèrent et il s’effondra dans les sondages. Et pourtant, la qualité de son programme - que l’on songe à sa défense de la laïcité ou de la place de la France dans le monde qui avaient un goût de prédiction - méritait assurément mieux que les 5% de voix obtenues alors. Je ne parle même pas de son extrême rectitude et de la grandeur d’âme de son caractère. Même quand on se prétend centriste, il faut choisir, à la façon de Valery Giscard d’Estaing en 1974, qui gagna en s’alliant avec la droite. Un Emmanuel Macron devra réinventer cette coupure et trancher dans ses alliances sous peine de s’effondrer comme le fit Gaston Defferre qui, lui aussi, prétendit dépasser les clivages alors qu’il était issu, comme lui, du sérail socialiste.

En revanche, ce qui va changer, et doit changer pour que ces nouvelles ambitions l’emportent,  c'est le contenu du clivage. Le Figaro insistait dernièrement sur les dégâts que l'émergence de la candidature Macron allait faire à gauche. Il me semble qu'il peut faire tout aussi mal, sinon plus, à droite. Une grande partie des libéraux de droite se sentent plus prêts d’Emmanuel Macron que d’Alain Juppé ou de Nicolas Sarkozy, et, bien entendu, que de l’ensemble de l’héritage Chirac. Emmanuel Macron, en se tenant fermement sur une position de type social-libérale, c’est-à-dire aussi sociale, à l’anglaise ou à l’américaine, avec une connaissance et une reconnaissance de l’économie de marché, contre la droite actuelle et le Front national, peut l’emporter. Cette position ne peut craindre les pôles archaïques de gauche. Il est clair que la gauche Mélenchon et communiste, à 7% de voix environ, est condamnée à jouer les perroquets des mouvements d'Athènes et de Madrid. Ils n'arriveront à rien, sinon à gesticuler, car ils sont condamnés par l'Histoire. Nous n'avons, de fait, rien en commun avec la Grèce et l'Espagne.

Qu’a-t-il à perdre à changer de logiciel ? De toutes façons, cette gauche archaïque, issue de la veille révolution industrielle et du mode de pensée né au XIXème siècle entre Proudhon, Blanqui, Lamennais et Marx, n’a plus gand chose à dire. Et, disons le clairement, en dernière instance, elle se ralliera pour survivre au candidat de gauche plutôt que de rater la soupe. Car depuis un siècle, les socialistes ont démontré que lorsque venait l’heure de l’élection, leurs postes importaient plus que leurs idées. A l'inverse, la gauche dynamique représentée par Macron peut jouer la partie à l'anglaise, à l’allemande, ou à l'américaine. Elle doit prendre en compte la révolution du numérique et les nouvelles formes d'organisation du travail qui sont nées de cette révolution, les nouvelles exigences éthiques et un certain désordre international.

A quel point ceux qui proposent ne se rendent pas compte du rôle structurant dans la vie quotidienne de ce clivage (école, santé ...) ?

Jérôme Fourquet : Il est moins prégnant que par le passé, en terme de politique publique comme en terme de sentiment d'appartenance ressenti comme tel par les Français. La société coupée en deux blogs gauche-droite telle qu'on a pu la connaître jusque dans les années 1970, voire au milieu des années 1980, n'a plus sa force et sa puissance passée. Si l'on prend le cas Macron et qu'on regarde les divergences aujourd'hui, on observe qu'elles sont moins fortes que dans le passé. Des gens de gauche estiment que le gouvernement mène une politique de droite. On peut voir ce phénomène dans les deux sens. D'une part, l'abandon d'une politique de gauche pour aller à droite, ou que les clivages sont moins prégnants et expliquent cette situation.

Les divergences sont beaucoup moins marquées qu'au début des années 1980 où il existait encore une gauche qui revendiquait les nationalisations. Aujourd'hui, on est sur une gauche qui recule l'âge du départ à la retraite, qui baisse les charges des entreprises, et qui réforme le code du travail. Le fossé est immense. C'est aussi lié au fait que l'identité de gauche est moins importante, non seulement en matière de politique, mais aussi en matière d'identification personnelle, de sentiment d'appartenance. Là où les choses se compliquent, notamment en ce qui concerne Macron, c'est qu'on a quelqu'un qui monte un mouvement qui n'est ni de gauche ni de droite, et qui est rattaché malgré tout à un gouvernement de gauche qui à son sens porte ses valeurs.C'est donc la façon dont on arrive à articuler tout cela qui ne semble pas du tout évident.

Le philosophe Alain disait qu'une personne qui remet en cause le clivage gauche-droite est toujours de droite. Cela ne se vérifie-t-il pas aujourd'hui avec l'attrait de la droite pour Macron ? Peut-on imaginer un attrait similaire pour Alain Juppé émergeant de la gauche ? 

Jérôme Fourquet : Il me semble qu'Alain (le philosophe) avait raison à l'époque où il écrivit cela. Il renvoie à l'histoire du centrisme français qui, historiquement, a systématiquement fini par basculer à droite. C'est à cela qu'Alain fait référence. Bayrou est l'illustration de ce phénomène-là. Aujourd'hui, la remise en cause ne passe plus par une voie centrale mais par une tri-polarisation avec l'émergence du Front national. Il y a d'un côté une volonté de dépassement pour sauver la France du marasme économique (crise) et politique (montée du FN) qui est portée par des personnalités comme Macron, Juppé ou Raffarin... Cette alliance des réformistes s'oppose à une autre volonté de le dépasser qui est celle des extrêmes. On est loin du schéma d'Alain, mais plutôt dans la mise en place d'un Front républicain contre un Front national.

Yves RoucauteD’une certaine façon,  si l’on considère l’ancienne vision de ce clivage, je crois qu’Alain avait raison. Car la droite l’a emporté. Et la gauche d’aujourd’hui aurait été à droite il y a quelques dizaines d’années encore. C’est d’ailleurs pourquoi beaucoup de gens de l’extrême-gauche pensent que la gauche américaine, britannique, allemande, danoise etc, ce ne sont pas de "vraies" gauches. Car la "vraie" gauche vit historiquement sous le signe de la lutte des classes, du pouvoir ouvrier, de l’exploitation, de la paupérisation, de la révolution, de la dictature du prolétariat. Et cette gauche est donc bel et bien morte car toutes ces chimères socialistes sont en voie de disparition.

À l’université, certains enseignants de Science politique et d’Histoire persistent à dire que ce vieux clivage existe et à employer des mots creux comme "mouvement ouvrier", "mouvement socialiste" et j’en passe, omettant évidemment les mouvements socialistes britanniques, pourtant les plus puissants historiquement, ou les démocrates américains, parce qu’ils sont réformistes depuis l’origine et refusent la révolution. De ce point de vue, le clivage persiste plus facilement dans ces pays qu’en France où la confusion des intellectuels de gauche conduit à la confusion générale. Ils tiennent à enseigner leur chimérique vision du monde à laquelle peu adhèrent car elle ne correspond à rien dans le réel. Cela permet à certains intellectuels et certains politiques de survivre.

Le nouveau clivage, lui, s’inscrit sur un fond du rapport au social, de la "justice", de l’Etat redistributeur, de la place de la bureaucratie, du rôle associatif, des manières d’intégrer ou d’assimiler, des minorités, des valeurs, de la nation etc. 

 

Quelles sont les circonstances qui viennent remettre en question le clivage selon lequel lorsque tout va bien, les classes moyennes se dirigent vers le centre (comme cela fut le cas avec Giscard, puis Bayrou en 2007), et lorsque la situation tourne mal, elles votent pour les extrêmes ?

Jérôme Fourquet : Dans la période actuelle, il y a un rapprochement programmatique qui fait que la main tendue (ou le franchissement du Rubicon) est plus facile ; si on caricature, il s'agit entre gauche et droite de savoir si on propose une retraite à 67 ou 65 ans. C'est donc plus facile dans ce contexte-là de trouver une entente.

Mais il y a aussi l'urgence de construire ou reconstruire le pays, qui fait qu'on a nécessairement besoin de trouver des forces au centre pour faire front. L'union au centre se fait donc aussi en période difficile. Car en effet, la remise en question du clivage gauche-droite est portée par la montée des extrêmes en période de crise. Ce constat est aussi fort du fait qu'il n'est plus possible de rassembler toute la droite ou toute la gauche (comme l'affirmait Cambadélis). On le voit avec Nuit Debout, la loi El Kohmri, la déchéance de nationalité. En 2012, il faut constater qu'il n'y a pas eu d'entrée de communistes au gouvernement comme en 1981. Quand au FN, nul n'envisage une seule seconde une alliance, telle qu'elles avaient pu exister de façon rare certes, avec Charles Millon par exemple. A partir du moment où l'on dit que l'on a 30 à 40% de FN, il faut pour arriver à 50% aller voir ailleurs, par nécessité absolue et par convergence des programmes.

Yves Roucaute :L’ancienne forme de clivage gauche-droite ne peut plus fonctionner car il faut voir que le pays, et le monde, ont évolué structurellement et sociologiquement. A gauche, par exemple, l'idée d’un pouvoir ouvrier longtemps défendue, et qui était sa marque de fabrique depuis plus d’un siècle, qui peut la défendre ? Son poids a été considérablement réduit, l’origine de ces ouvriers a été transformée, leurs façons de penser leur travail, en particulier quand ils sont immigrés, n’ont plus rien à voir. De même, le poids des ouvriers agricoles est devenu insignifiant. L’alliance de la faucille et du marteau que l’on voit sur les drapeaux rouges agités par des manifestants niais, c’est le symptôme d’un déni du réel. Cela permet à des groupuscules de vivre dans le simulacre et d’accrocher pour quelques mois à leur démagogie des individus ignorants à leurs wagons. Mais ce sont des vieilles lunes. Cela ne vaut plus rien.

Avec la mondialisation et le monde numérique, les anciennes formes d’organisation du travail sont en train de disparaître et les anciens modes de production sont moribonds. Sociologiquement, on voit apparaitre des techniciens, des experts et toute une forêt de métiers qui ne peuvent pas être intégrés dans les catégories utilisées actuellement par les politiciens de gauche et aussi de droite. Les lieux de production eux-mêmes ont changé.

Les anciennes offres politiques ne fonctionnent plus parce que le monde ne fonctionne plus comme cela.  Il faut prendre en compte la révolution numérique. De même, il faut prendre en compte les nouvelles façons de penser. J’ai largement évoqué tout cela dans La Puissance d’Humanité (Contemporary Bookstore). Songez aux exigences de l'éthique. Qui pouvait imaginer que la responsabilité des Etats pouvait être mise en cause au nom du principe de précaution et de prévention ? Que les questions environnementales viendraient sur a scène politique ?

Alors que nombre de candidats semblent proposer un échéancier d'un même libéralisme, qui peut profiter de la nécessaire polarisation de l'électorat ? 

Jérôme Fourquet : Peut-être. Mais celui qui va dire je suis une vraie droite ou une vraie gauche verra du côté de son centre ce réformisme trans-partisan qui essaye de structurer, et mettra sur son aile soit le Front National sur sa droite, soit le Front de Gauche sur sa gauche. Il disposera donc d'un espace réduit.

On voit bien tout ce qui sous-tend toutes ces approches. On a besoin de signaux au moment des régionales, on entend des messages de ralliement (Juppé affirme rallier des soutiens de gauche dans son gouvernement en cas de second tour LR-FN) ; en gros, l'idée est de savoir qui va être capable d'avoir le leadership dans ce gros 60% de la population qui n'est pas aux extrêmes. Affirmer son côté est une bonne chose, mais il faudra nécessairement élargir son audience. Hollande va être obligé d'aller voir du côté de Emmanuel Macron. Si je veux avoir une chance d'aller au second tour, il faut que j'adjoigne des centristes. A droite c'est pareil, surtout avec la présence persistante de Sarkozy. Il est intéressant de voir que Hollande avait rejeté ce clivage en 2012 quand Bayrou lui avait proposé. Mais Hollande pensait que la situation économique n'était pas encore suffisamment dégradée pour qu'il aille chercher le centre. Mais il perd vite la gauche de la gauche et va devoir revenir vers le centre si il veut être élu. Macron, en ce sens, est un poisson-pilote.

Yves RoucauteMarine Le Pen pourrait tirer son épingle du jeu car l’opposition entre les candidats plus ou moins libéraux qui voient dans sa présence au second tour, et la fermeture des partis, une aubaine, va donner lieu à un beau jeu de massacres dans les mois qui viennent. Et il lui sera facile de s’installer dans une posture "sociale", ramassant à gauche après avoir bien ramassé à droite. Un nouvel attentat, une nouvelle crise financière, une nouvelle tension des migrations, beaucoup d’occasions peuvent lui être données sur ce fond de concorde discordante.

Mais ce peut être François Hollande aussi, bien que sa réélection semble aujourd’hui improbable. Car le surgissement d’un Macron permet d’affaiblir Juppé, comme le surgissement d’un Juppé permettait d’affaiblir Nicolas Sarkozy. Et il est possible, et même probable, d’avoir une, voire deux candidatures centristes, même si c’est Alain Juppé le candidat de la droite. Paradoxalement, une candidature Sarkozy ou Fillon est moins sensible à ce jeu hollandais.

À l’inverse, je ne vois guère aujourd’hui qui peut se présenter contre François Hollande au PS. Et l’extrême-gauche est moribonde. Qui peut sérieusement être assuré qu’une Martine Aubry l’emporterait au second tour contre un candidat de droite, voire contre Marine Le Pen?  Battrait-elle un candidat de droite au premier tour ? Très improbable. La présence de François Hollande au second tour n’est donc pas à exclure.

Mais c’est la candidature Macron la plus à surveiller. Il faut attendre de voir son programme "social" et international, ses positions envers l’immigration ou les valeurs laïques. Il pourrait surprendre et, en effet, casser la veille baraque qui craque de partout.

 

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