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Le tabou des "nés sous x" : quand une jeune femme fait face à la "poésie" de l'administration au sujet de son adoption
©Reuters

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Le tabou des "nés sous x" : quand une jeune femme fait face à la "poésie" de l'administration au sujet de son adoption

À l’âge de 33 ans, Sabine Menet découvre son adoption cachée. Elle met tout en œuvre pour retrouver l’identité de sa mère biologique, alors que tout ou presque l’en empêche en France. Confrontée aux rouages administratifs entourant l’accouchement sous X, elle se rapproche de milieux associatifs, militants et politiques. Son enquête va durer quatre ans. Extrait de "Née sous X - L’enquête interdite", de Sabine Menet, aux éditions Lemieux 1/2

Sabine Menet

Sabine Menet

Sabine Menet, née en 1974, vit à Gujan-Mestras en Gironde. Ingénieur en chimie et physique, elle a changé de voie pour devenir journaliste. Elle travaille depuis dix-sept ans pour le quotidien Sud Ouest.

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Pourquoi déclarer un enfant dans une autre commune que celle de son lieu de naissance et l’affubler d’un faux nom ? Pour brouiller les pistes ? Pour préserver l’identité secrète de sa mère ? Car au final, la seule chose que je retiens, c’est que je suis née sous x. Je ne sais pas encore très bien ce que cela signifie mais c’est ce que je comprends à la lecture du procès-verbal d’abandon qui constitue l’essentiel de mon dossier. Ma mère de naissance se maté­rialise derrière la croix tracée pour renseigner son nom. Dans l’espace imparti au prénom, je lis « Anny » alors que le document est signé « Dany ». Dans celui relatif à sa date de naissance, une année : 1951. Alors, elle avait 23 ans… Ce n’était plus une enfant. Le portrait-robot s’affine.

Je déchiffre les annotations de l’administration et en apprécie toute la poésie. « Étudiante, célibataire, catholique, issue d’un bon milieu, intelligente et évoluée ». Voilà ce que l’on dit de ma mère. Elle était « évoluée ». Évoluée mais qui « ne pense pas pouvoir élever son enfant, très motivée par son milieu pour un abandon et une adoption ». L’évolution me semble bien relative.

À peine existante, ma mère de naissance s’évapore. Je viens juste de découvrir sa réalité et suis avide de toutes les traces qu’elle a pu laisser. Dans ce procès-verbal d’abandon, son empreinte me semble si ténue. Alors, je me raccroche à chaque mot et imagine. Je me figure des petits-bourgeois, opposés à l’avortement clandestin et illégal de l’époque, accrochés à des préceptes judéo-chrétiens, conduisant leur fille à abandonner son bébé avant de reprendre leur vie respectable comme si rien ne s’était passé, effaçant la faute que j’incarne. J’ai besoin de me dire qu’elle n’a pas choisi.

Une case porte l’intitulé suivant : « la mère paraît-elle attachée à l’enfant et y a-t-il lieu de penser qu’elle en deman­dera des nouvelles et sollicitera la remise ? ». Butant une fois de plus sur le vocable administratif (merde, ce n’est pas d’un paquet dont on parle mais d’un être humain), j’ai le coeur serré en découvrant comme réponse : « peut-être ». Peut-être quoi ? Peut-être bien que oui ? Peut-être bien que non ? Et que dire de mon père à qui le procès-verbal ne consacre qu’une ligne et dont la trace est sibylline : « 22 ans, étudiant, en très bonne santé ». Alors c’est ça le sous X ? La seule volonté d’une femme ? Cet homme-là, il sait ? Parce que lui aussi il a laissé du X dans cette nais­sance, et même du y.

– Soyez assurée d’une chose, votre mère n’a jamais cherché à vous retrouver, précise Balgue.

Pourquoi me dit-elle ça ? Pourquoi enfonce-t-elle le clou qui perfore déjà ma poitrine ? Continuant à examiner les documents, je découvre un relevé médical émanant du foyer départemental de l’enfance, la structure où j’ai atterri après mon départ de l’hôpital, sur les terres du comte Eysinoff. Glycémie, calcémie, radio du squelette, du coeur, des poumons, toxoplasmose, test de Brandt, cytobac des urines, test de Lyse : j’ai été passée au crible. Je lis les commentaires des infirmières, celles que l’on appelait « les mères », qui établissent que durant ces neuf mois, j’étais une poupée de chiffon, hypotonique, refusant de s’alimenter, vomissant et chiant en permanence. Ces mots agissent sur moi comme un détonateur.

Ce que je retenais depuis des mois explose et je m’effondre. Dans ce bureau du Conseil général, je m’écroule en larmes et pleure sur l’enfant que j’étais. Un enfant qui après que sa mère l’a abandonné n’a pas cherché à se développer. Au plus profond de moi, je res­sens que ce nourrisson n’a tout simplement pas eu envie de vivre. Pire. Avec ses petits moyens, réduit à un tube digestif, il a cherché à en finir avec une existence qui dès son commencement l’avait laissé sur le bas-côté. Bébé, j’ai donc voulu me suicider. Tentant de réussir là où ma mère avait vraisemblablement échoué.

En apprenant sa grossesse, elle a forcément dû tenter d’y mettre un terme. Sinon, pourquoi m’aurait-elle abandonnée ? Religion, pression familiale, constat tardif de son état : elle n’a pas pu ou pas voulu avorter. Comment a-t-elle subi ses mois de gestation ? Certainement pas le sourire aux lèvres en soulignant son gros ventre. Le foetus que j’ai été n’a pas dû être souvent caressé de l’extérieur. J’ai toujours cru à la transmission générationnelle, à la perception in utero de l’enfant et ce, avant même d’être mère. On ne vit pas dans le corps d’une femme sans recevoir en partage son ADN, ses goûts, ses sons, ses émotions, son histoire. Quel est mon héritage ? De la haine ? Du dégoût ? De la colère ? Des regrets ? Tout, certainement tout sauf un hymne à l’amour.

– Elle a l’air ému, dit Balgue à l’attention de mon ami qui pour toute réponse se contente de serrer ma main encore plus fort.

J’ai l’air ému. Oui, je le suis. Je suis même au-delà de l’émotion. Je suis passée de la théorie à la pratique. Je ne suis plus seulement adoptée. J’ai aussi été abandonnée. Un accident, une erreur, une contrainte, une fatalité. Voilà ce que j’ai été. Voilà ce que je deviens. Voilà ce que je suis.

– Votre dossier est incomplet, poursuit Balgue en m’expliquant qu’il ne contient pas le nom de ma mère.

Elle me demande si je veux en savoir plus. Je renifle, déglutis et acquiesce. Elle me dit qu’il me faut en faire la demande auprès d’un autre organisme, le seul habilité à faire des recherches plus poussées : le CNAOP, le centre national de l’accès aux origines personnelles1. Bercée d’états civils fictifs, de mère évoluée et de bébé hypoto­nique, je donne mon accord pour que le centre d’accès aux origines perdues soit mis sur l’affaire. Les RG, la DGSE, le Mossad et le MI6 peuvent aussi être activés. Moi, je suis bien trop occupée à pleurer sur la suicidaire poupée de chiffon d’Eysinoff.

 

Extrait de "Née sous X - L’enquête interdite", de Sabine Menet, aux éditions Lemieux, septembre 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici

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