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Le prince Philip, photographié en 2017.
©Matt Dunham / POOL / AFP

Noblesse oblige

Prince Philip : le dernier des Mohicans d'un monde qui savait s'imposer plus de devoirs qu'il ne réclamait de droits

Le prince Philip s'est éteint le vendredi 9 avril à l'âge de 99 ans. Pendant 75 ans, il aura été dans l'ombre d'Elisabeth II, qu'il a toujours soutenue.

Jacques Charles-Gaffiot

Jacques Charles-Gaffiot

Jacques Charles-Gaffiot est l'auteur de Trônes en majesté, l’Autorité et son symbole (Édition du Cerf), et commissaire de l'exposition Trésors du Saint-Sépulcre. Présents des cours royales européennes qui fut présentée au château de Versailles jusqu’au 14 juillet 2013.

 

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Atlantico : Le prince Philip s’est éteint vendredi à l’âge de 99 ans. Il a endossé pendant tout le règne d’Elisabeth II le rôle de prince consort, mettant de côté sa carrière dans l’armée. Comment a-t-il occupé cette place à la fois essentielle et en retrait ? Quelles sont les valeurs qui le motivaient ? 

Jacques Charles-Gaffiot : En huit siècles d’histoire, en raison du principe de primogéniture mâle pour fixer le mode de dévolution du pouvoir, la monarchie française n’a jamais rencontré la figure d’un prince consort tout au long son existence. Ainsi, dans la tradition française, cette place spécifique est-elle sans doute plus difficile à considérer dans le cadre de l’exercice du pouvoir et de l’incarnation de l’autorité que de l’autre côté de la Manche.

Selon le propre aveu de Sa Gracieuse Majesté, le prince Philip a été le roc sur lequel la souveraine s’est appuyée au cours de son règne. Si l’on sait que dans un couple, fût-il de dignité royale, les époux se jurent « fidélité et assistance » au moment de leur union - et en l’espèce lors du sacrement de mariage – on peut supposer légitimement que durant les soixante-quinze années de leur union, le prince Philip aura su exposer et faire partager à son épouse quelques-unes de ses opinions.

Mais il faut s’arrêter là. Car depuis son accession au trône, la souveraine s’est bien gardée de faire quelques confidences à ce sujet. Elle seule exerce l’autorité souveraine et ne saurait la partager avec quiconque.

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Il est encore une abstraction que nous ne comprenons plus, établissant ce couple dans une catégorie très particulière.

Par les onctions qu’elle a reçu de l’archevêque de Cantorbéry le 2 juin 1953, la reine est devenue un personnage sacré, justifiant que le protocole n’autorise aucun de ses sujets ou aucun étranger à prendre l’initiative de la toucher. Pour considérer l’importance de cette règle observée aussi par l’Etiquette française, rappelons que les courtisans ayant l’honneur d’approcher le roi pour recevoir un présent ou un objet des mains dégantées du souverain, disaient l’avoir reçu « à mains crues » pour désigner ainsi l’immense privilège dont ils avaient été gratifiés.

Depuis 1953, le prince Philip, devenu l’homme-lige de la Reine, avait donc l’obligation de se tenir à deux pas derrière son épouse lors des cérémonies officielles. Entrée dans son intérieur, la porte de ses appartements refermées, la souveraine a vécu avec son époux et ses enfants une vie familiale dont les tabloïds anglais ont cherché à découvrir le commerce n’hésitant pas à violer parfois leur intimité.

Durant près de soixante-dix ans, le prince-consort s’est plu quotidiennement à se contraindre, à s’obliger, à se plier -bon gré mal gré- à un statut dans lequel le dernier titulaire de cette position singulière, le prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, époux de la reine Victoria, a eu parfois bien du mal à se cantonner. Le caractère autoritaire du prince Philip, son sens du devoir comme son éducation l’auront aidé à soutenir ce rang difficile et durant une période aussi longue.

Difficile de ne pas faire la comparaison avec le couple Meghan & Harry qui a décidé de se détacher de ses obligations royales. Le prince Philip en est-il le contre exemple ?

Le vieil adage noblesse oblige traduit une cruelle réalité de la vie quotidienne des souverains, des princes ou des grands aristocrates qui aspirent à servir leur pays. La vie de cour n’est pas celle évoquée dans les romans ou les séries à l’eau de rose. Si la naissance donne des droits, elle exige bien davantage de ceux qui se veulent « bien nés ».

Ainsi à côté de ses obligations de représentation (22 000 sorties officielles, près d’une par jour en soixante-cinq ans), il convient encore de rappeler le rôle associatif joué par le prince. Près de 800 associations ont reçu son parrainage dont le Fonds mondial pour la Nature dont il a assuré la présidence durant une quinzaine d’années.

Au regard des innombrables engagements de leur grand-père, l’attitude du couple formé par le duc et la duchesse de Sussex semble se présenter aux antipodes de telles exigences. Toutefois, la récente intervention de Meghan à la télévision américaine semble démontrer, aux yeux de la planète entière, qu’à la différence de son époux, préparé depuis sa plus tendre enfance aux obligations incombant à la famille royale, la duchesse de Sussex ne possède aucune disposition à suivre l’exemple donné tant par le grand-père que par la grand-mère de son époux, et qu’elle n’est pas encline à se plier à de pareils efforts.

Peut-on penser que le prince Philip faisait partie de ces dernières personnes à mettre leurs ambitions personnelles derrières leurs dévouement à la Couronne ? 

L’exemple donné par le prince Philip depuis son mariage avec l’héritière du trône britannique n’est, de nos jours, heureusement pas un cas unique, même si l’appât du gain, le mirage de la célébrité conditionnent de plus en plus le comportement d’aventuriers en politique, dans l’industrie, la culture ou les médias et même dans l’univers religieux !

C’est tout le sens qu’il faut donner au terme « vocation » qui offre d’autres perspectives que le profit immédiat et le « vedettariat ».

Au poète Horace auquel nombre d’admirateurs demandaient de qualifier ses vers qu’il « limait » par un travail long et silencieux, conseillant de ne pas se mettre en peine pour être admiré de la foule, le client de Mécène répondit avoir finalement achevé un « monument » plus durable que l’airain (Exegi monumentum aere perennius).

Etalée ainsi sur près d’un siècle, la vie du prince Philip se présente elle aussi comme un monument offert aux générations britanniques futures. Gageons qu’elle inspire aussi le jugement de la duchesse de Sussex, sa petite-fille !

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