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La mort de Zawahiri met fin à l’existence d’un symbole.
La mort de Zawahiri met fin à l’existence d’un symbole.
©SITE INTELLIGENCE GROUP / AFP

De Charybde en Scylla

Mort de Zawahiri : l’autre guerre contre l’islamisme qui se joue en Occident

Et contrairement à celle que les Etats-Unis ont mené à grands coups de drones et d’espions à travers le monde, celle là se joue à domicile.

Emmanuel  Razavi

Emmanuel Razavi

Emmanuel Razavi est Grand reporter. Spécialiste de la géopolitique du Moyen-Orient, il fait partie des quelques journalistes français à avoir enquêté au sein de la mouvance jihadiste. Auteur de livres et de documentaires sur le sujet, il s’est fait remarquer pour ses scoops au sein de l’Organisation islamiste des Frères Musulmans (pour Arte et le Figaro Magazine), chez les talibans (pour Paris Match) ou avec les combattants d’al Qaida (M6). Également conférencier auprès d’institutions internationales, il a fait partie, en 2019, des spécialistes de terrain qui ont été invités à témoigner devant la commission d’enquête sénatoriale sur l’islam radical. Il a notamment vécu et travaillé en Afghanistan et au Qatar. Dernier ouvrage publié : « Grands reporters, confessions au cœur des conflits » (Éditions Amphora, collection Bold, 2021).

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Emmanuel Razavi : Depuis le 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont entamé une “guerre contre la terreur”. Plus largement, tout l’Occident s’est impliqué. Avec la mort de Zawahiri, peut-on considérer qu’une page s’est définitivement tournée ?

Non. Je ne crois pas qu’une page soit tournée avec la mort de Zawahiri. Je dirai même que le laisser supposer serait une erreur. Bien sûr, d’une certaine manière, son exécution met fin à l’existence d’un symbole, en ce sens que Zawahiri est l’un des chefs et cofondateurs historiques d’Al Qaida. Il en est aussi l’un des idéologues les plus influents et, comme je l’ai raconté dans un livre-enquête en 2005, il est sans aucun doute le véritable cerveau organisationnel du 11 septembre 2001. Cependant, le fait qu’il ait été abattu à Kaboul où il résidait avec sa famille doit nous interpeller. Car selon les propos même de Joe Biden en aout 2021, al Qaida avait soi-disant été « vaincu » en Afghanistan. Bien sûr, la mort de Zawahiri est une victoire en matière de lutte contre le terrorisme. Mais elle met en relief l’échec de la guerre menée en Afghanistan par les Américains et les forces de la coalition puisqu’Al Qaida y perdure, quoi qu’en dise Joe Biden... Et même affaiblie, al Qaida reste une organisation pyramidale. Le successeur de Zawahiri est donc déjà sur les rangs, et il fera monter derrière lui de nouveaux cadres.

Justement, quel est le lien entre Zawahiri et l’organisation des Frères Musulmans ? Tous les experts ne semblent pas d’accord sur cette question.

En reportage au Caire en 2007, accompagné de l’un de mes confrères, j’avais interviewé pour l’émission Arte reportage Mahfouz Azzam, l’oncle et confident d’Ayman al Zawahiri. Mémoire vivante de l’organisation islamiste des Frères musulmans, il avait collaboré avec Seyed Qutb, l’un des théoriciens les plus agressifs de la confrérie, avant de devenir son conseiller. L’entretien fut court car nous avions refusé de lui verser de l’argent en contrepartie de son témoignage. Cependant, ses explications nous avaient permis de faire le lien entre Zawahiri et la confrérie islamiste à une époque où certains tendaient à le nier. Azzam nous avait raconté la jeunesse de son neveu, sa rencontre avec les Frères musulmans à l’âge de 14 ans.  Voici ce qu’il m’avait dit, face caméra : « Les Frères musulmans ont beaucoup compté dans l’éducation politico-religieuse d’Ayman. Pourtant, il n’appartenait pas leur organisation. En réalité, il pensait qu’ils étaient trop pacifistes, pas assez combatifs et qu’ils ne pouvaient rien changer au système. Pourtant, comme d’autres jeunes en Égypte, il a subi leur influence, comme celles d’autres organisations islamistes (...). Il a beaucoup milité pour que les Frères se métamorphosent en mouvement jihadiste politique ayant pour but d’organiser un coup d’État (...) » . Mahfouz Azzam nous avait aussi expliqué la fascination de l’adolescent Zawahiri pour les principes de Qutb, antimoderniste et antisémite virulent qui était partisan d’un jihad ultra-violent. En suivant les préceptes de Qutb, Zawahiri s’est en fait inspiré de l’un des théoriciens les plus violents de la confrérie. Je rappelle au passage qu’un certain nombre d’imams liés aux frères musulmans en France considèrent Qutb comme une référence.

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Zawahari avait déclaré que la démocratie “était une nouvelle religion", "basée sur la transformation des gens en dieux”, devant être “détruite par la guerre”. Dans quelle mesure cette philosophie continue d’irriguer les islamistes et de leur trouver, parfois, des alliés de circonstance en Occident ?

À l’instar de Seyed Qutb, Zawahiri éprouvait une haine exacerbée envers l’Occident et ses valeurs. Il percevait notre société comme étant décadente et individualiste. Il était partisan, en ce sens, de sa destruction par l’action violente. Toutefois, sur ce point, il ne faisait pas l’unanimité. Car un certain nombre de penseurs islamistes sont davantage partisans d’alliances, par exemple avec l’extrême gauche. En clair, ils sont favorables à des alliances de circonstance avec des mouvances politiques qui portent en partie certains de leurs combats, à savoir l’anticolonialisme, l’anticapitalisme et l’antisémitisme. Mais chez les Frères Musulmans, c’est une constante en même temps qu’un paradoxe : bien que leurs théoriciens fondateurs aient été des admirateurs fervents du nazisme et de Mussolini, ils ont toujours pris le parti d’instrumentaliser l’extrême gauche.

Dans quelle mesure la guerre contre l’islamisme se joue-t-elle désormais plus sur le territoire Occidental en une réalité domestique européenne ? Quelle forme prend-elle ?

Pour répondre à votre question, il faut d’abord expliquer une chose : qu’il s’agisse d’al Qaida ou de Daesh, l’organisation islamiste des Frères musulmans est la matrice du jihadisme contemporain. Les cadres des deux organisations terroristes ont la même fascination pour les théoriciens historiques de la confrérie. Toutefois, je constate depuis dix ans, sur le terrain, qu’il y a de fortes dissensions en son sein. Une nouvelle génération a en effet émergé depuis les Printemps arabes, plus en phase avec les nouvelles technologies, et elle semble beaucoup moins sensible à l’effet de notabilisation que la précédente. Ces jeunes activistes, souvent très bien formés et issus de grandes universités, sont en phase avec les réalités de la mondialisation. S’inspirant d’intellectuels islamistes tels le qatari Jassem Soltan ou le jordano-britannique Azam Tamimi que j’ai interviewé, ils ont compris que le combat se joue autant sur Internet qu’au sein même des démocraties. En fait, ils sont persuadés que le renouveau islamiste passe par l’Occident, notamment dans des pays comme la France, l’Angleterre, l’Italie, la Belgique, la Hollande ou encore l’Espagne. Leurs cibles, comme leurs modes opératoires, ont par ailleurs évolué ces dernières années. Ils utilisent de plus en plus le Boycott de grandes marques françaises présentes au Maghreb ou au Moyen-Orient comme une arme économique. Ils intensifient également les opérations d’infiltration dans certaines entreprises appartenant à des secteurs sensibles. Bref, ils pratiquent un activisme beaucoup moins dangereux pour eux que celui qui consiste à aller poser des bombes ou faire la guerre en Afghanistan ou en Syrie. Il faut aussi comprendre que dans le même temps, ils ont perdu du terrain dans plusieurs pays arabes. Les Émirats Arabes Unis, très en pointe en matière de lutte contre l’islamisme frériste et le terrorisme, ont par exemple placé depuis plusieurs années la confrérie sur la liste des organisations terroristes. En Égypte, le régime s’est montré implacable vis-à-vis de ses membres. Pour toutes ces raisons, il est plus simple pour les islamistes de se déployer dans des pays démocratiques où ils sont de plus installés depuis longtemps. Les frères musulmans ont longtemps cité la France, où ils bénéficient de soutiens politiques, comme le pays de leur renaissance. Rappelons-nous qu’en 2019, des élus LFI ont défilé aux côtés d’islamistes parfaitement identifiés. On peut aussi prendre le cas de l’institution européenne, particulièrement bienveillante et généreuse avec certaines associations fréristes.

À quel point cette guerre est-elle plus insidieuse et difficile à mener en raison de son caractère domestique ?

Si vous prenez l’exemple de la France, les Frères musulmans y ont créé tout un réseau d’associations nationales et régionales depuis les années 80. Nombre de leurs prédicateurs se sont également notabilisés en se positionnant auprès de la classe politique comme des représentant des musulmans français, alors que dans les faits ils s’inscrivent dans le processus d’islamisme islamo-révolutionnaire créé en 1928 en Égypte par Hassan al Banna, fondateur de la confrérie. Cet islamisme doctrinaire se dit politique alors qu’en réalité, son seul objectif est l’instauration du Califat, y compris par la force si nécessaire. C’est explicitement écrit dans plusieurs textes des théoriciens référant de l’organisation. Ils se sont ainsi installés au cœur de la société, étant actifs dans le tissus associatif, mais aussi syndical ou entrepreneurial. Par ailleurs, ces islamistes en cols blancs ne sont pas, pour la plupart, des terroristes. En revanche, ils encouragent leurs disciples à une rupture avec les valeurs laïques et républicaines de la société françaises et, par leur discours de rupture, encouragent de jeunes gens à sombrer dans le radicalisme. Une chose m’a beaucoup impressionné, notamment en Espagne où j’ai réalisé plusieurs reportages sur la menace terroriste : le rapprochement et la porosité, dans certains lieux de cultes fondamentalistes, entre les frères musulmans et Daesh. Il s’est avéré qu’un certain nombre de jihadistes liés à Daesh côtoyaient au quotidien des Frères musulmans, formant un écosystème dans lequel se côtoient des théoriciens en apparence très fréquentables, et des terroristes. Des projets d’attentats sont nés dans ces lieux de culte.

Comment cet affrontement, qui n’est pas frontal ou militaire, peut-il être mené ?

En France comme en Espagne, les services de renseignement effectuent un travail remarquable qu’il faut saluer. Je crois cependant qu’il faut aussi s’attaquer à la matrice originelle du terrorisme jihadiste, à savoir l’organisation des Frères Musulmans. Il faut la placer sur la liste des organisations terroristes, comme l’ont fait plusieurs pays arabes. Il faut aussi expulser les prédicateurs étrangers qui diffusent un message de haine. En ce sens, la décision du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, d’expulser l’imam frériste Hassan Iquioussen, est un excellent signal. Cela veut dire que le ministre prend la pleine mesure du danger. D’autant plus que la France reste une cible prioritaire du terrorisme islamiste, même si l’on en parle un peu moins du fait de la pandémie et de la guerre en Ukraine qui ont éclipsé ce sujet. Il faut en effet être clair : des entreprises qui seront de plus en plus prises pour cibles par les cyberactivistes islamistes aux Jeux Olympiques de 2024 qui représentent un enjeu important en matière de sécurité, le combat se mène autant contre les « VRP de la haine » que sont les prédicateurs fréristes ou salafistes, que contre ceux que leurs discours poussent à l’action violente. Un travail important est aussi à faire en matière d’éducation. L’école est en effet un vecteur de diffusion essentiel des valeurs de la République, et je crois donc que les enseignants ont un rôle à jouer. Enfin, il faut éviter de tomber dans le piège de l’amalgame entre musulmans et islamistes, car c’est ce que cherchent ces derniers en se victimisant. La majeure partie de nos concitoyens de confession musulmane sont en effet parfaitement intégrés à notre société et ne veulent pas entendre parler des intégristes.

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