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Entretien Bonnes Feuilles

Monique Canto-Sperber : « La revendication d’une parole libérée de tout tabou, à la limite de l’incrimination pénale, se heurte à de nouvelles formes de censure au nom du progressisme »

Monique Canto-Sperber publie "Sauvez la liberté d'expression" aux éditions Albin Michel. Dans cet ouvrage elle revient sur le concept moderne de liberté d'expression et pourquoi cette parole publique est aussi importante aujourd'hui.

Monique Canto-Sperber

Monique Canto-Sperber

Monique Canto-Sperber est philosophe. Elle a enseigné à l'université avant d'entrer au CNRS comme directrice de recherche. Elle a dirigé l'École normale supérieure, puis établi et présidé l'université de recherche Paris-Sciences-et- Lettres. Elle a publié de nombreux ouvrages traduits en plusieurs langues, dont L'Inquiétude morale et la vie humaine (PUF, 2001), Le Bien, la guerre et la terreur (Plon, 2005), et dirigé le Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale (PUF, 1996, 3e éd. 2005). Elle est l'auteur de nombreux essais sur le libéralisme, dont Le Socialisme libéral : une anthologie – Europe-États-Unis (avec Nadia Urbinati, Esprit, 2003) et Les Règles de la liberté (Plon, 2003).

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Atlantico : Vous publiez « Sauvez la liberté d’expression » aux éditions Albin Michel. La liberté d’expression semble de plus en plus menacée ou victime de son succès, certains groupes ou individus minoritaires souhaitant la généraliser alors que d’autres tentent de la détourner pour leurs seuls bénéfices.  Mais pourquoi la majorité laisse faire ? Quels sont les mécanismes à l’œuvre ?

Monique Canto-Sperber : Les mécanismes à l’œuvre sont les suivants. On observe d’une part la revendication du droit de tout dire, d’une parole libérée de tout tabou, qui se réclame du noble idéal de la liberté d’expression, pour des propos qui sont à la limite de l’incrimination pénale, surtout en termes de racisme et d’antisémitisme. Mais on observe d’autre part de nouvelles formes de censure qui ne portent plus seulement sur les choix politiques mais aussi sur des questions d’identité qui touchent surtout aux formes nouvelles d’égalité portées par les valeurs progressistes. Comme s’il ne valait plus la peine de discuter de certaines choses.

La France vient de vivre une tempête politique suite à la polémique déclenchée par la tribune de généraux alertant sur l’état de délitement de la France. Tout est-il toujours bon à dire ?  N’a-t-on pas tendance à réserver la liberté d’expression aux propos modérés là où le bon critère serait celui de la maîtrise des propos tenus ?

Des militaires, presque tous à la retraite, peuvent exprimer leur opinion si un journal accepte de les publier, mais ils s’exposent à des risques de poursuite si leurs propos vont à l’encontre de ce que la loi permet. Ils sont également susceptibles de poursuites disciplinaires, propres à l’institution militaire. Mais ce qui est problématique dans cette tribune, c’est que ses auteurs parlent non seulement en leur nom mais aussi au nom, semble-t-il, de leurs « camarades d’active », dont on ne sait pas qui ils y sont, mais de façon à faire croire que ces derniers sont d’accord avec eux et qu’ils seraient prêts à « intervenir ». Là encore, on ne sait rien de précis sur ce que ce terme signifie, mais l’expression est assurément destinée à intimider voire à menacer. On peut même y voir une forme d’appel à l’insurrection. Tout n’est certainement pas bon à dire, bon au sens de convenable ou de bienséant. Il y a des propos réellement transgressifs, provoquants et choquants, mais qui ne sont pas incriminables. On peut ne pas les aimer, on peut vouloir les combattre, mais chercher à les interdire n’est pas une bonne chose.

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C’est toujours un « plus » de pouvoir entendre un contradicteur. Cela permet de mieux étayer sa conviction face aux objections. Sans quoi la pensée risque de devenir stérile et ses propres opinions de se transformer en dogmes.

Introduire une dimension morale dans le débat sur la liberté d’expression n’est-il pas dangereux et néfaste pour nos sociétés ?

En effet, les formes de censure qui se multiplient aujourd’hui ne portent plus seulement sur les choix politiques mais aussi sur les identités, les questions de genre ou orientations sexuelles. Il s’agit désormais de revendications pour ainsi dire morales, ceux qui veulent faire taire leurs contradicteurs semblant sûrs de la justesse de leur position. En cela, elles me paraissent confondre les normes et les valeurs et donner ainsi une tonalité morale là où il faudrait se limiter à respecter des normes communes. La vie commune nous conduit à adopter un ensemble de règles (respect d’autrui, égalité de droit, accès à la parole, etc.). Le fait d’y souscrire est la condition nécessaire à la paix civile. En revanche, les jugements qui relèvent des modes de vie, des comportements sexuels ou des aspirations culturelles, appartiennent à chacun, on ne saurait donc présumer que tous adhèrent pareillement aux mêmes valeurs. Chacun est libre d’avoir sa conception du bien tant qu’il ne l’exprime pas d’une façon qui cause un tort à autrui. Chacun va au ciel comme il l’entend, disait Voltaire. Alors que les nouveaux censeurs semblent agir au nom d’une forme de bien dont la valeur est, selon eux, supérieure à l’exigence d’un libre débat. Ce ne sont pas ici les valeurs progressistes que je critique, mais plutôt la formulation dogmatique que leur donnent ceux qui les revendiquent, et la façon dont ils voudraient les imposer à tous.

 

Monique Canto-Sperber publie « Sauver la liberté d’expression » aux éditions Albin Michel

 



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