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Vincent Bolloré arrive pour une audition devant une commission d'enquête parlementaire sur la concentration des médias, au Sénat, le 19 janvier 2022.
Vincent Bolloré arrive pour une audition devant une commission d'enquête parlementaire sur la concentration des médias, au Sénat, le 19 janvier 2022.
©Thomas SAMSON / AFP

Tribune

« Mécènes » ou « magnats » de presse, pourquoi hésiter ?

Des sénateurs ont lancé une commission d’enquête sur la concentration des médias et ses effets sur la qualité de l’information. Cette question a jusqu’ici été peu abordée dans le débat politique. Patrick Drahi, Vincent Bolloré ou bien encore Bernard Arnault ont notamment été auditionnés.

Cyrille Lachèvre

Cyrille Lachèvre

Cyrille Lachèvre est ancien journaliste, consultant en communication.

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Nous sommes nombreux à avoir grandi bercés par les images de magnats de la presse tout puissants et cyniques, tels le Citizen Kane d’Orson Wells ou le Gail Wynand d’Ayn Rand. Nos sénateurs avaient-ils eux aussi en tête ces images controversées pendant qu’ils auditionnaient, le 19 janvier Vincent Bolloré (groupe Canal, Europe 1, Paris Match, le JDD), le 20 janvier dernier Bernard Arnault (propriétaire des Echos, du Parisien), et mercredi 2 février Patrick Drahi (Président du groupe Altice, qui détient BFMTV, RMC, I24News) dans le cadre d’une commission d’enquête sur la concentration des médias ? Impossible dans tous les cas d’écouter ces échanges sans éprouver un profond malaise devant les questions posées à l’un et à l’autre, sommés de s’expliquer sur leur interventionnisme politique supposé ou leur décision de suspendre telle ou telle campagne publicitaire. Des questions certes fondamentales, qui touchent à la liberté ou l’indépendance de la presse, mais qui n’en laissent pas moins l’impression d’avoir manqué l’occasion d’un vrai débat de fond sur le rôle tout aussi fondamental de l’argent privé dans les médias.

Entendons-nous bien : il est légitime dans une démocratie de s’assurer du respect de la pluralité de la presse (toute la presse !) et il ne s’agit pas ici de contester l’intention du législateur : veiller à éviter une concentration excessive entre les mains de quelques-uns. Pas uniquement pour des questions de pluralisme des idées, d’ailleurs. Pour des raisons économiques, aussi : aucun monopole ne devrait pouvoir empêcher l’émergence d’un journal concurrent, pour laisser sa chance à toutes les initiatives.

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Encore faut-il poser les bonnes questions. En l’occurrence il ne s’agit pas seulement de savoir si les milliardaires ont besoin de la presse pour diffuser leurs idées. La question est aussi de savoir si la presse a besoin de milliardaires ? Et la réponse, ici, est clairement Oui.

Le besoin de financements privés – le terme de « mécénat » serait plus approprié – est autant un besoin de trésorerie que d’investissement. Ce double volet est crucial. Le besoin de trésorerie est celui qui permet tout simplement de pouvoir boucler les fins de mois pour de nombreux médias globalement en pertes de vitesse en termes d’audience et de recettes publicitaires. Il faut avoir été comme moi journaliste pendant 20 ans pour comprendre la profonde dépression économique (le mot n’est pas trop fort) qui touche ce secteur avec en corollaire une extrême paupérisation et précarisation des journalistes. Sans les Arnault, Niel, Bolloré et autres Dassault, la situation serait dramatique pour beaucoup et au lieu d’avoir perdu 10% de cartes de presse en dix ans, le journalisme aurait connu une hémorragie bien plus grande encore.

Besoin de trésorerie mais aussi, et surtout, besoin d’investissement. Le monde des médias – et c’est cela qui le rend si passionnant – est l’un de ceux où l’innovation est sans fin, permanente, cruciale. Mais qui dit innovation dit investissement. On avait beaucoup moqué Serge Dassault lors du rachat du Figaro en 2004 pour quelques phrases maladroites (« faire un journal des bonnes nouvelles ») ou pour son activisme politique fort. Mais on ne lui a jamais fait crédit d’avoir investi à cette époque dans de nouvelles imprimeries, par exemple, avec une vision à très long terme. Un risque que seuls des industriels sont capables de prendre.

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Investissement technologique aussi :  Lors de son audition, Bernard Arnault a invité les rapporteurs à s’interroger sur les raisons qui font que les grands acteurs mondiaux du type Facebook ne sont pas nés en France. Question de concentration, là aussi. Pour que les groupes français soient de taille pour lutter contre le monopole des GAFA, il faut leur donner les moyens de se développer convenablement et d’obtenir une taille critique. Sinon ils risquent d’être à la merci de ces géants qui seront toujours en position de force pour absorber les contenus.

Cet aspect-là n’est pas du tout mis en avant par les milliardaires qui ne sont absolument pas perçus comme des investisseurs de long terme capables d’accompagner les mutations de la presse comme ils l’ont fait dans leur propre secteur. Il y avait comme un malaise à entendre Bernard Arnault et Vincent Bolloré minorer leur activité dans la presse, comme s’ils s’en excusaient presque devant les sénateurs et qu’ils étaient arrivés là un peu par hasard. On aimerait entendre ces grands industriels parler de la presse, de l’industrie des médias, évoquer une vision, des projets. Parler du futur pour ne pas donner l’impression, justement de ne s’intéresser qu’au présent et être ainsi suspectés d’avoir un agenda politique caché.

Cela permettrait peut-être d’élever un peu les débats pour refaire de la France une terre d’innovation médiatique et donner envie à d’autres milliardaires d’investir à leurs tours dans les journaux sans craindre de prendre des coups. D’ailleurs, s’il y avait plus de milliardiaires pour soutenir les médias, donc plus de « magnats » de presse, peut-être n’aurions plus besoin d’une commission sénatoriale pour s’inquiéter de la concentration des médias ?

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