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Manifestation des policiers : les (très) longues racines de la colère
©Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Problème enraciné

Manifestation des policiers : les (très) longues racines de la colère

Des milliers de policiers ont prévu de se réunir aujourd'hui pour une marche citoyenne à l'appel de syndicats de forces de l'ordre pour exprimer leur colère face à une situation explosive qui ne date pas d'hier.

Matthieu Valet

Matthieu Valet

Matthieu Valet est commissaire de police et secrétaire national adjoint du Syndicat Indépendant Commissaires Police.

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Atlantico : La manifestation du 19 mai semble témoigner d’un point de rupture entre la population et sa police. A quoi peut-on l’attribuer ? 

Mathieu Valet : Il n’y a pas un point de rupture entre la population et la police, mais entre une minorité de délinquants qui pourrit le quotidien des gens et la police. Les individus lorsqu’ils sont condamnés, ce qui n’est pas tout le temps le cas, ne reçoivent pas des peines à la hauteur des délits et crimes qu’ils commettent. Surtout, il y a un problème d’inexécution des peines. Un peu moins de 100.000 peines de prison par an ne sont pas exécutées par manque de places, par manque de magistrats du suivi de l’application des peines ou d’agents des services de probation qui n’ont pas les moyens de pouvoir suivre ces individus condamnés. La réponse pénale n’est pas à la hauteur de la violence de la société et n’est pas exécutée comme elle devrait l’être. Ce sont les deux sujets principaux. Il n’y a plus de peur de la peine, plus de peur de la sanction donc plus de peur de l’uniforme et de l’autorité. Selon moi, on doit savoir que quand on commet « une grosse connerie" ou un crime, derrière il va y avoir un suivi ferme avec des sanctions. La prévention c’est une chose, mais je ne vois pas ce qu’on peut faire de plus. 

Est-ce un état de fait nouveau ? 

Non cela fait des années qu’on dit que la réponse pénale n’est pas adaptée, que les peines de prison ne sont pas exécutées, qu’on manque de places de prison. La justice, comme nous, manque de moyens et on paie l’addition d’une non-réponse sur ces sujets-là depuis des années. Depuis 15 ans, on fonctionnait à crédit, à emprunt, sans pour autant se soucier des conséquences. Les mineurs doivent passer plusieurs fois devant le juge pour enfant avant de recevoir une peine de prison quand ce ne sont pas les délais qui sont trop longs. Il faut que la justice se rende dans un temps sérieux pour qu’il y ait un sens de la réponse pénale. Nous payons l’addition du laxisme en place depuis des années. D’autant que des générations de plus en plus jeunes passent à l’acte, jusqu’au meurtre et à l’assassinat. Le tueur présumé d’Éric Masson, le récidiviste de Mérignac, l’individu qui a voulu baisser un policier à Villeurbanne, ils étaient ultra-connus des services de police. Les flics sont en première ligne car c’est leur métier, mais aussi parce que quand les individus sont remis en liberté ils recroisent le chemin des forces de l’ordre. Et les délinquants les visent car ce sont eux qui les remettent en prison. 

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Est-ce le signe d’une « culture de l’excuse » ? 

Tout à fait. C’est une exception française envers les délinquants. Parce qu’il y a la pauvreté, le chômage, le quartier difficile. On justifie l’injustifiable en permanence. Et ça permet à certains de justifier leur passage à l’acte. C’est notamment le cas pour le tireur présumé de notre collègue Eric Masson. Elle humanise les délinquants au détriment des victimes, justifie des passages à l’acte et est blessantes pour ceux dont le parcours similaire ne mène pas aux mêmes conséquences. Pour en finir avec cela il faudrait que les hommes et femmes politiques se préoccupent moins de leur parcours et plus du quotidien des gens. Il y a une responsabilité politique. On paie l’inaction politique depuis 40 ans : les commissariats et tribunaux vétustes, le manque d’effectifs et de suivi. L’absence de soutien moral par lâcheté politique, la démolition de l’institution et le procès permanent de la police c’est le résultat de l’abandon de certains politiques. Ce n’est pas qu’un combat judiciaire ou policier. Il est aussi culturel et sociétal.

Quelle est le rôle des Français dans tout cela ? 

Les Français doivent se mobiliser. Il faut arrêter d’écouter ceux qui justifient l’inacceptable, ceux qui démolissent en permanence la police en utilisant des cas isolés pour faire le jeu de la stigmatisation des flics. On parle souvent de la « majorité silencieuse », il faut qu’elle arrête de se taire. Il faut qu’ils aillent voter, s’engagent dans des actions associatives, etc. La police est le thermomètre de la société, on côtoie la misère sociale, les gens en difficulté, la délinquance du quotidien donc on peut un peu jauger l’état d’une société. Et d’une certaine manière aujourd’hui elle va mal : des individus de plus en plus jeunes sont de plus en plus violents et dont on légitime certains faits par la culture de l’excuse. On n’a pas plus de délinquance, mais des délinquants plus jeunes et plus violents. Dupond-Moretti nous dit que les statistiques sont à la baisse, mais on ne peut pas tout expliquer par les statistiques. Je préfère 150 vols de poules que 15 meurtres. A mon sens il est un peu hors sol. Il est dans un ministère très important avec des sujets importants comme les peines planchers, les places de prison, la récidive. C’est un travail à plein temps. Sa guéguerre avec Marine Le Pen ce n’est pas mon problème, mais je veux savoir ce que le Garde des sceaux propose aujourd’hui pour que le système fonctionne.

La marche du 19 mai va se faire en présence de plusieurs élus, y compris le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin. Qu’en pensez-vous ?

Nous sommes des citoyens et tout le monde est convié, donc si Gérald Darmanin vient comme simple citoyen, il n’y a pas de sujet. Le ministre vient ainsi, c’est ce que nous avons. Nous avons exigé qu’il n’y ait pas de récupération politique. Nous l’avons affiché et répété. L’autre question vient du fait que Gérald Darmanin est issu du même gouvernement qu’Eric Dupond-Moretti. Donc au-delà du soutien médiatique et moral, j’attend qu’il nous aide à pousser le ministre de la Justice à avancer sur les sujets qu’on lui propose et à ne pas être dogmatique, notamment sur les peines planchers.

Le Beauvau de la sécurité pourrait-il résoudre ces questions ?

Il arrive trop tard. Quand la sécurité, c’est la priorité d’un pays et la mère des libertés, cela ne doit pas intervenir en fin de quinquennat. Il aurait fallu qu’il y ait un Grenelle de la sécurité dans les premiers mois du quinquennat. On aurait pu y évoquer tous les sujets avant de les développer pendant quatre ans avec des lois de programmation, un budget. Et voir à la fin du mandat les résultats. La loi va arriver en fin d’année, à quelques mois de la présidentielle. On n’est pas dupes, Hollande et Cazeneuve avaient fait pareil.  Il y a des sujets intéressants mais pas le temps pour les développer. On ne fait que colmater des brèches avec des « mesurettes ». 

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