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François Fillon rappelle à dessein que l'Europe est un "instrument" et non pas une "religion".
François Fillon rappelle à dessein que l'Europe est un "instrument" et non pas une "religion".
©JEAN-PAUL PELISSIER / POOL / AFP

Europhile ?

Mais au fait, que pense vraiment François Fillon de l'Europe ?

On a beaucoup parlé de son vote contre Schengen, de sa volonté de se rapprocher de Moscou, mais finalement très peu de ce que pense vraiment François Fillon de l'Union européenne. Pourtant, il a développé un programme de recentrage de l'Union ainsi qu'une palette d'outils en matière d'économie, de défense et de justice.

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy est président de l'IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique en 2011 auprès de la Task Force Lafayette (forces françaises en Afghanistan). Délégué général des Centristes chargé des questions internationales et de sécurité. 

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Atlantico : François Fillon, s'il vient à être élu président, aura beaucoup à faire en Europe, particulièrement avec la remise en cause de l'Union européenne par le Brexit ou de nombreux mouvements eurosceptiques. Quel est son projet pour refonder l'UE et endiguer la crise politique qu'elle traverse depuis quelques années ?

Emmanuel DupuyFrançois Fillon dans ses discours et écrits ne dit pas qu'il est contre l'Union européenne, mais qu'il est pour une Europe plus efficace et solidaire. François Fillon rappelle à dessein que l'Europe est un "instrument" et non pas une "religion". Cette Europe plus "politique" passe ainsi non seulement par une révision de son fonctionnement institutionnel actuel, trop éloigné des réalités du quotidien des citoyens européens, mais aussi bien évidemment, par la remise en question de son efficacité.

C'est la raison pour laquelle il part du principe qu'une Europe dans laquelle le moteur serait davantage focalisé sur une zone euro, c'est-à-dire non pas une Europe à 27, mais une Europe à 19 davantage recentrée sur 3 sujets principaux (sécurité & autonomie, souveraineté économique et financière, investissements en faveur de l'innovation scientifique et technologique, de la connaissance, de la recherche et du développement). En ce qui concerne précisément ce soucis de l'indépendance, la mise en exergue des projets "structurels" qui feront la base industrielle et technologique (BITD) de demain est caractéristique du projet européen de François Fillon. C'est notamment le cas dans le numérique, comme celui du chantier balbutiant liée à l'intelligence artificielle, ou encore celui des futurs grands projets européens, celui du domaine de la recherche médicale,  du transport du futur (Airbus de demain), de la diversité énergétique (dans la logique des engagements pris en matière d'économie bas carbone et de justice "climatique"), mais aussi, sans que cela soit contradictoire, dans le domaine du nucléaire de nouvelle génération (ITER), ou du projet Copernicus (GMES, programme européen de surveillance de la terre). 

Cela ne fait pas de lui, pour autant, un anti-européen, comme le dépeignent les médias, eu égard au fait qu'il a combattu le traité de Maastricht signé en 1992, comme le regretté Philippe Séguin. Sa réflexion sur l'Europe se fonde surtout sur l'évolution du rôle stratégique de celle-ci dans le monde.

Il l'a rappelé encore récemment à l'occasion de son dernier discours de campagne pour le second tour de la primaire de la droite et du centre, prononcé à la Porte de Versailles : la France, c'est 66 millions d'habitants, l'Europe, ce n'est que guère plus que 600 millions d'habitants, et au regard des 7 milliards d'hommes sur la Terre, cela relativise le poids de la France, mais aussi de l'Union européenne quant aux profondes évolutions géopolitiques en cours. Le discours européen de François Fillon ne fait, in fine, que remettre en exergue la crainte du déclassement stratégique, tout en se ré-appropriant la notion quelque peu oubliée de "profondeur stratégique" européenne (Eurafrique, Eurasie).  Du reste, comme l'a rappelé le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, quand on parle de la sécurité du continent européen, ce n'est pas une question qui intéresse seulement l'Union européenne mais qui concerne aussi la Russie et implique tout autant notre voisinage.

Il conviendrait donc de redéfinir au niveau de l'Union européenne ce qui peut être partagé, de ce qui devrait rester l'apanage des Etats. Bref, l'application du principe de subsidiarité, qui est un des piliers de l'Europe depuis sa création. Il s'agirait alors d'une Europe recentrée sur la zone euro, dotée d'un "gouvernement" économique (Directoire politique composé des Chefs de Gouvernement, auquel viendrait s'adjoindre un Secrétariat général, tous deux, indépendants de la Commission européenne), garantie d'une convergence fiscale et d'une mise en commun des dettes des états membres, avec un Euro qui deviendrait monnaie de réserve et de règlement comme l'est actuellement le dollar. Le vainqueur de la primaire de la droite et du centre prône ainsi davantage une Europe recentrée sur la zone euro (19 Etats)  que sur celle de l'espace Schengen (26 Etats) ou de l'UE (dans sa configuration post-Brexit) eu égard, entre autres aux différences d'appréciation quant à la maîtrise des frontières et la gestion non homogène des flux migratoires, ou encore les balbutiements et ornières en matière de coordination dans la lutte anti-terroriste. 

Dans le même temps, on voit bien que la souveraineté au niveau européen passe aussi par des positions communes quant aux traités internationaux, que ce soit le Comprehensive Economic and Trade Agreement - Ceta (liant le Canada à l'UE) ou encore le Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement autrement appelé Tafta, que François Fillon n'entend pas signer en l'état et souhaite renégocier, comme il l'indique souvent, au lendemain de son élection. Ces derniers traités imposent qu'il devrait y avoir une position communautaire européenne, mais on voit bien que cette position européenne ne peut être seulement être générée à Bruxelles ou à Genève (eu égard à la position européenne unique au sein de l'OMC), mais doit aussi concerner les Parlements nationaux. Il en va de même avec le statut d'économie de marché qui pourrait être accordée à la Chine, véritable "cheval de Troie" qui défavoriserait nos seulement l'exportation de nos produits mais aboutirait, in fine, à un dumping social et à une régression en matière de protection des droits des travailleurs dans ce cadre, surtout, si une réciprocité quant à l'ouverture des marchés publics en Chine et aux Etats-Unis n'accompagnait ce mouvement. 

Il s'agira, selon François Fillon, par soucis d'équilibre et d'équidistance "stratégique" d'oeuvrer à la concrétisation concomitante d'un partenariat commercial plus équilibré entre l'UE et la Russie, c'est à dire revisité au regard de l'impact négatif, notamment en terme d'emploi, des sanctions à l'égard de Moscou, sur fond de crise ukrainienne. Cette vision d'une Europe plus conscience de sa souveraineté économique et monétaire se ferait, bien évidemment, dans une logique de rigueur budgétaire, n'obligeant pas à l'élaboration d'un nouveau Traité, et donc actant la garantie de celui de Lisbonne de 2009, qu'il avait signé comme Premier ministre de Nicolas Sarkozy.

Il y a enfin la question de l'émergence d'une défense et d'une sécurité européenne autonomes, dans laquelle d'évidence  la prise en compte du rôle structurant et incontournable de la France devrait être réaffirmé. 40% des industries de défense restent franco-britanniques, nonobstant la décision des citoyens britanniques de quitter l'UE, en juin dernier. La France contribue à hauteur de 25% au budget de la défense européenne, elle verse près d'un milliard d'euros pa an au titre des opérations actuellement menées par l'UE, notamment sur le continent africain : elle est donc légitime pour faire des propositions pour améliorer la sécurité européenne. La question était déjà posée lorsque la France a intégré l'Otan en septembre 2009. Une des raisons qui avait motivé François Fillon, alors Premier ministre, malgré sa filiation gaulliste, à promouvoir ce retour dans le Comité militaire intégré de l'OTAN, résidait dans le fait qu'il fallait, par soucis d'indépendance ou de moindre dépendance vis-à-vis des Etats-Unis, corroborer ce retour à une relance de la défense européenne, qui n'a hélas pas eu lieu, principalement parce que nos partenaires européens n'en n'ont pas voulu.

François Fillon a tout particulièrement insisté sur l'importance de renouer des relations avec Moscou. Jusqu'où va ce tropisme pro-russe dans sa vision européenne ?

Ce n'est pas quelque chose qui est structurant dans son programme. 

Notez qu'il ne parle pas de Vladimir Poutine mais bien de la Russie et de son président élu en 1999, réélu en 2012 et qui risque d'être de nouveau candidat en 2018 : la nuance a son importance. Il convient ainsi de nuancer ce "pro-poutinisme" trop souvent mis en avant dans les commentaires médiatiques. Du reste, la prise en compte d'une réalité géopolitique et géographique qui fait de Moscou un acteur structurant dans le voisinage oriental, méditerranéen et levantin de l'UE  ne signifie pas, pour autant, un éloignement à l'égard de Washington, mais bien que nous devons avoir la capacité de dialoguer avec la Russie de Poutine, en position de leadership européen, comme nous l'avions déjà fait durant la crise géorgienne de l'été 2008 alors que la France présidait l'UE et le G8. 

Ce dialogue se doit ainsi d'être ré-équilibré, afin que Paris ne soit pas seulement considéré comme un simple lieu de rencontre d'un dialogue stratégique qui se ferait sans nous, comme de récents exemples, nous l'ont hélas montré, à l'instar des dernières rencontres sur l'Ukraine, dans lesquelles Berlin semble avoir repris la main, à nos dépens. Il s'agit, ainsi, selon l'ancien premier ministre, désormais en configuration présidentielle à l'aune de l'échéance de mai prochain, de réaffirmer pour la France, une forme de leadership européen, qui permettrait ainsi de dialoguer d'égal à égal vis-à-vis de Moscou, de Washington, mais aussi de Beijing, de Téhéran, d'Ankara ou encore de Riyad, et ce, à l'aune d'un pivotement asiatique des Etats-Unis, d'une redécouverte de la puissance géo-culturelle et maritime de la Grande-Bretagne et d'un position allemand désormais plus enclin à se positionner comme puissance militaire autant qu'économique. 

Il y a ainsi une certaine forme de réalisme et de pragmatisme quand il s'agit de simplement constater un re-positionnement de Moscou, vis-à-vis de son environnement méridional et occidental, dans une dynamique qui se veut autant européenne, méditerranéenne qu'eurasienne. Il en résulte des convergences (lutte contre le terrorisme islamiste), des intérêts conjoints (approche globale pour la stabilisation au proche-Orient), une vision commune quant à une architecture européenne de sécurité qui implique autant l'UE que l'OSCE, mais aussi des interrogations (Ukraine orientale) ou encore un agenda à définir et donc à discuter, sur une base réelle des rapports des forces, quant à l'avenir sécuritaire et institutionnel en Syrie et en Irak.

Dialoguer avec Moscou, c'est donc aussi prendre en compte ensemble une même réalité, celle d'une "orientalisation" et d'un rééquilibrage des relations internationales, qui se fait inexorablement au profit de puissances émergentes, jusqu'ici insuffisamment prises en compte sur l'échiquier international. Il y a, d'évidence, un pivotement stratégique qui a contribué, depuis le début du 21ème siècle,  à "relativiser" le  dialogue transatlantique (Atlantique Nord) qui a structuré les relations internationales depuis la création de l'Alliance Atlantique en 1949, au regard de l'émergence d'une dynamique géopolitique et géo-économique Sud-Sud, qui implique des acteurs émergents non seulement économiquement et démographiquement mais aussi diplomatiquement et militairement.

Cette Realpolitik qui place la France en position d'équidistance entre la Russie et les Etats-Unis n'est pas sans rappeler la tonalité du discours de septembre 1966 prononcé par le Général de Gaulle à Phnom Penh, qui disait qu'il y avait une alternative aux deux blocs (Est/Ouest), mettant en lumière la nécessité, alors, de réaffirmer la vertu du non-alignement. Les postures de souveraineté et d'indépendance stratégique prônées par le candidat de la droite et du centre à l'élection présidentielle s'inscrivent dans un constat similaire : celui de la prise en compte du principe de puissance d'équilibre. Bref, en considérant la France comme une puissance autant normative, médiatrice que régulatrice. Ce qui revient à réaffirmer le rôle traditionnellement dévolu à la France, mais que les quatre dernières années du Gouvernement socialiste semblent avoir décousues, notamment au Moyen-Orient. Ce positionnement de François Fillon résonne particulièrement, alors que nous fêtons, en 2016, le centenaire des accords Sykes-Picot, qui ont structuré les frontières, tout en garantissant la protection des minorités religieuses (dont, bien sûr, les Chrétiens d'orient, sujet passionnément défendu par François Fillon) des Etats arabes au Proche-Orient.

François Fillon, dans son ouvrage "Pour vaincre le totalitarisme islamique", résume sa position réaliste en matière de politique étrangère, en rappelant une double vérité : celle d'une France qui a des intérêts, rappellent, par là-même, une vérité d'airain, à savoir, qu'une politique étrangère doit servir avant tout les intérêts de la France. Il convient donc de se donner ou de se redonner les moyens de les défendre sur le territoire national comme partout ou ils sont remis en cause ou attaqués (comme dans la bande sahélienne-saharienne, justifiant le maintien d'une présence de haute intensité de nos forces armées) ; celle aussi d'une autre réalité simple ; qui fait que c'est bel et bien l'Etat islamique qui nous a déclaré la "guerre", pas la Russie...

Une question centrale pour l'électorat de droite tout particulièrement est celle de la question migratoire. Avec le chantage d'Erdogan et les prévisions migratoires importantes dans les prochaines années, comment François Fillon compte-t-il faire évoluer le fonctionnement actuel de l'espace Schengen ?

François Fillon a toujours été un opposant de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. La logique de l'efficacité de Schengen est évidemment une question qui est posée. Fondamentalement, le principe du fonctionnement de l'espace Schengen doit être mieux appliqué et donc réformé. La maîtrise plus stricte des flux migratoires ne remet pas en cause fondamentalement la liberté de circulation de biens et des hommes, à laquelle les Européens restent profondément attachés. Par contre, la question d'un contrôle plus systématique aux frontières extérieures de l'espace Schengen (frontières maritimes comme terrestres) est clairement revendiqué par l'ancien Premier ministre.

François Fillon évoque souvent la nécessité, du reste, de mettre en place d'autre types de Schengen, comme un "Schengen" de la Justice, où, comme évoqué précédemment, un "Schengen" de la Défense qui correspond pratiquement à dire que certains partenaires entendent aller plus loin et plus vite que d'autres en matière de défense, de sécurité, de justice.  

Évidemment, la réflexion, ici, s'appuie sur ce qu'il a défendu durant dans sa campagne : l'application de la double peine, avec l'expulsion systématique de l'espace Schengen des personnes ayant commis un crime ou un délit, tout en demandant la réciprocité au niveau européen, garantissant l'expulsion systématique de toute personne condamné pénalement dans un des états européen, et ce, afin que nos partenaires n’accueillent pas des personnes contrevenant à ce principe et de facto "expulsables" par la France, pour ces mêmes raisons. Il faut donc créer un droit d'asile européen, généreux mais juste, tout en veillant à l'harmonisation des règles d'accueil des réfugiés, là où nous avons péniblement, aujourd'hui, au mieux des collaborations bilatérales avec nos voisins limitrophes, en matière de droit d'asile.

De plus, François Fillon conditionne les conditions d'accès aux prestations sociales pour les non-européens à une présence obligatoire de deux ans sur le territoire national et l'absence évidente de casier judiciaire ou d'infractions commises. Et bien évidemment, dans ce contexte, il entend renforcer le budget existant pour la garantie de la sécurité de nos frontières, comme par exemple le triplement du budget de l'agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelles aux frontières extérieures de l'UE  Frontex), qu'il propose. 

Il suggère également de créer (enfin) de nouveaux instruments, dont un corps de gardes-côtes européens afin de permettre la coordination entre les forces de police nationales sur une base permanente (à l'instar de la capacité de sécurité civile européenne crée à l'horizon 2017, sis à Nîmes) et la capacité de projection de forces ponctuelles, à l'instar de celles déployées en cas de crise, comme c'est le cas avec l'opération Sophia (EUNAVFOR-MED) au large des côtes libyennes, afin d'éradiquer les filières criminelles de migrations.  

Ce qui est vrai pour faire face à la crise exceptionnelle et dramatique, de part et d'autre des rives méditerranéennes, que connait l'Europe et son voisinage méridional et oriental depuis l'été 2015, devrait ainsi être pérennisé, en mettant ainsi en exergue, là encore, le double principe européen de la subsidiarité et de la suppléance, permettant ainsi de prendre en compte le "mieux disant" au sein de l'espace européen, notamment quand il s'agit de faire face aux crises auxquelles fait face l'Europe sur la durée (démographique, sécuritaire, économique et financière). 

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