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Mais au fait, comment s’appelle votre région (et pourquoi son nom en dit long sur le rapport des Français à leur territoire et sur l’absurdité de certains découpages) ?
©Flickr LaurPhil/Toprural/Charlie Dave/axelouuu

La carte et le territoire

Mais au fait, comment s’appelle votre région (et pourquoi son nom en dit long sur le rapport des Français à leur territoire et sur l’absurdité de certains découpages) ?

A partir du 1er janvier 2016, la loi sur les régions publiée le 17 janvier 2015 sera appliquée. Reste que les 13 nouvelles régions n'ont toujours pas de nom, et que ces derniers seront fixés par décret avant le 1er octobre 2016. Comment seront-ils définis ? Quelle identité de quel territoire sera choisi pour représenter la région ? Il s'agit des enjeux du choix de ces appellations, qui seront déterminants pour la légitimité des conseils régionaux.

Laurent Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.

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Jean-Luc Boeuf

Jean-Luc Boeuf

Jean-Luc Bœuf est administrateur général. Auteur de nombreux ouvrages, son dernier livre : les très riches heures des territoires (2019), aux éditions Population et avenir. Il est actuellement directeur général des services du conseil départemental de la Drôme (26)

 

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Atlantico : Que disent les différentes pistes envisagées pour les noms des nouvelles régions de la cohérence ou de l'incohérence de ces nouveaux ensembles ?

Laurent Chalard : Le découpage des treize nouvelles régions de France Métropolitaine ayant fait l’objet d’âpres débats, les pistes envisagées pour les noms des sept régions regroupées peuvent témoigner des problèmes de cohérence de ces ensembles. En effet, si certains regroupements semblaient relever du bon sens, comme par exemple la fusion de la Basse et de la Haute-Normandie, ou des régions Bourgogne et Franche-Comté, par contre, pour d’autres, c’était beaucoup moins le cas, comme par exemple pour les trois régions de l’est : Champagne-Ardenne, Lorraine et Alsace.

En conséquence, il serait logique de constater que la question du nom apparaît plus problématique dans les nouvelles régions dont la cohérence apparaît moindre. Dans les faits, c’est effectivement le cas. On voit bien que dans les régions dont le regroupement est assez logique, la question du nom pose beaucoup moins de problèmes que dans celle où il est plus contestable ou tout du moins, où il ne correspond pas à une identité historique précise. Par exemple, la fusion des deux régions Bas et Haut-normandes a conduit à choisir comme nouveau nom « Normandie », ce que le législateur a déjà entériné. De même, la nouvelle région Bourgogne – Franche-Comté devrait garder ce nom. A contrario, pour les trois régions de l’est, il est difficile de trouver un nom faisant consensus parmi les innombrables propositions : ACAL (acronyme provisoire), Grand Est, EuroRégion Est, Austrasie, Quatre Frontières, Alsace – Champagne, Cœur d’Europe... Le plus marketing serait Alsace – Champagne, mais il serait difficilement acceptable pour la Lorraine, ancienne région la plus peuplée des trois.

Jean-Luc Boeuf  : Dans un premier temps, le nom des "nouvelles" régions sera formé des noms accolés des anciennes régions.  Ainsi, parlera-t-on de "Nord - Pas de Calais - Picardie", d'"Auvergne - Rhône-Alpes". La seule exception est la réunion de la Basse et de la Haute Normandie qui va s'appeler "Normandie". Puis les nouvelles régions auront à proposer un nom. Proposer seulement car c'est l'État qui, au final, entérinera le choix du nom. Le fait d'avoir une région qui, pour l'instant, s'appelle "Alsace - Champagne Ardenne - Lorraine" montre à l'évidence la difficile consistance de cet ensemble !

Quels sont les enjeux qui prévalent dans la dénomination des 13 nouvelles régions portées par la dernière réforme territoriale ? Les critères de notoriété et de tourisme peuvent-ils primer par exemple sur ceux de l'histoire et de l'identification collective ?

Laurent Chalard : Il ne faut pas surestimer les enjeux liés à la dénomination des treize nouvelles régions, dans le sens qu’un « bon nom » ne pourra jamais faire oublier les caractéristiques intrinsèques d’une région, les investisseurs réfléchissant à deux fois avant de s’implanter sur un territoire. Cependant, un choix intelligent, c’est à dire des noms courts, qui ne sont pas des acronymes, et qui font référence à une image spécifique connotée positivement, peut constituer un plus, dans le sens qu’il permet à l’investisseur potentiel de cerner plus rapidement le territoire dans lequel il s’installe. 

Dans ce cadre, les critères de notoriété et de tourisme, l’un allant avec l’autre, paraissent effectivement à privilégier, dans le sens que certaines références historiques n’ont plus aucun sens à l’heure actuelle. Par exemple, les termes proposés d’Austrasie, de Burgondie ou de Septimanie pour dénommer certaines régions n’évoquent plus rien aujourd’hui et n’ont donc aucune pertinence. De même, les termes purement géographiques, tels que Hauts de France, Sud de France, Sud-Ouest, Grand Est…, qui évoquent plus des termes utilisés par les aménageurs, sont à proscrire. 

Il est aussi important que l’ensemble des composantes d’une région comprennent que le choix d’un nom évocateur doit primer, même s’il ne fait référence qu’à une partie du territoire régional car sa notoriété rejaillira aussi sur les autres sous-régions. Il faut garder en tête l’exemple du land de Bavière allemand, souvent cité en exemple pour sa prospérité et sa bonne gouvernance, qui est beaucoup plus étendu que la Bavière historique. 

Jean-Luc Boeuf : Les principaux enjeux sont ceux de la notoriété et de l'identité. Et l'on imagine très aisément que les batailles seront féroces, notamment de la part des acteurs des anciennes régions fusionnées (Picardie, Poitou-Charentes, Limousin...) Le risque naturellement est d'arriver a des noms très longs qui ne feraient que reprendre les noms accolés!  Ce qui sera révélateur de la difficile cohérence et consistance des régions bâties à  la serpe, en 2014. Pour ce qui est des enjeux de tourisme, il est une région formée notamment du Jura, dont la notoriété est exceptionnelle. Il est pourtant peu vraisemblable que les élus proposent ce nom pour la future région Bourgogne - Franche Comté.

De quelle façon les citoyens s'impliquent-ils dans ce débat ? Qui, au fond, prend une position de leadership sur la question ? Qu'est-ce que cela révèle en fin de compte des intérêts et des stratégies qui entrent dans le jeu des dénominations ?

Laurent Chalard : Tout d’abord, il convient de rappeler que selon le législateur, la prise de décision relève uniquement du politique, en l’occurrence des conseils régionaux concernés, ce qui sous-entend que la consultation des citoyens n’est pas obligatoire et que même lorsqu’elle a lieu, ces derniers n’ont aucun pouvoir décisionnel. 

D’ailleurs, les citoyens s’impliquent très peu dans le débat. Ce n’est pas leur priorité, comme c’était déjà le cas au niveau du redécoupage, qui n’a pas mobilisé les foules. Les français sont plus préoccupés par la sécurité, l’immigration et le chômage que par une énième réforme administrative, d’autant que le pouvoir des régions reste limité. Ce sont plutôt les élites politiques régionales qui préfèrent consulter leurs concitoyens, dans l’optique d’une prise de risque minimum leur permettant de choisir parmi les noms qui semblent emporter l’adhésion du plus grand nombre et donc d’éviter un éventuel mécontentement dès le début de la nouvelle mandature. 

En effet, les résultats des consultations de la population effectués dans certaines régions montrent que certains noms sont beaucoup plus fédérateurs que d’autres. Par exemple,  dans la nouvelle région Languedoc-Roussillon – Midi-Pyrénées, selon une consultation des principaux quotidiens régionaux, les noms « Occitanie » ou « Occitanie – Pays Catalan » emportaient largement l’adhésion de la population devant tous les autres (Languedoc, Midi-Méditerranée, Sud de France, Septimanie…). Dans les trois régions de l’est, le terme « Grand Est » semble être plébiscité.

A l’arrivée, nous sommes dans une situation, où les politiques proposent, et les citoyens donnent leur avis. Le terme consultation apparaît donc assez approprié. Le leadership reste politique et selon les régions, les critères de choix sont assez différenciés, il n’y a pas vraiment de logique générale. Ce n’est pas tant le choix identitaire qui prime que le choix du découpage régional défini par le gouvernement, qui limite les possibilités de noms fédérateurs. 

Jean-Luc Boeuf : Les citoyens se sont, jusqu'ici, peu impliqués dans les propositions de dénomination. On peut penser que, une fois passés les résultats des élections, la question va revenir sur le devant de la scène médiatique. Les nouveaux exécutifs régionaux vont être alors très sollicités. 

Dans quelle mesure peut-on dire qu'il y a un fort enjeu de légitimité pour les conseils régionaux derrière le nom de leur future région ?

Laurent Chalard : Le choix du nouveau nom sera l’une des premières décisions politiques prises par les nouvelles assemblées régionales, ce qui constituera donc une entrée en matière à ne pas rater. En effet, étant donné que le choix du nouveau nom de leur région sera perçu à la fois comme un symbole identitaire et un produit marketing, un mauvais choix risque de rejaillir sur la confiance apportée aux nouveaux conseils régionaux élus par les électeurs et les décideurs économiques. Plus globalement, si les choix d’acronyme l’emportent, il témoignera du fait qu’il n’existe pas de réelle volonté politique que ces nouvelles régions fonctionnent dans leur nouveau périmètre. Cette situation pourrait conduire à un nouveau redécoupage, suivant des découpages plus pertinents, si la majorité présidentielle change en 2017. En effet, étant donné la jeunesse des nouvelles régions, leur périmètre peut encore évoluer. 

Jean-Luc Boeuf  : Derrière la question du nom, pointe immédiatement celle de l'identité ! Le rappel du nom des désormais "anciennes" régions est révélateur. En effet, si l'identification du nom de la région "Auvergne" était simple, il n'en était pas de même pour le nom de l'ancienne région "Rhône Alpes". Et  naturellement les "nouvelles" régions auront a cœur de trouver le nom qui marquera le mieux leur identité. A la Révolution Française, lorsque les départements ont été créés, ce sont les considérations géographiques qui ont prévalu pour nommer les nouvelles entités (Rhône, Seine, Oise, Gironde...). Pour les régions, la question des Provinces est sous-jacente !

C'est le Conseil d'Etat qui sera tenu de trancher, en cas de conflit persistant, avant octobre 2016. Quels seront ses critères?

Laurent Chalard : Nous ne connaissons pas les critères que le conseil d’Etat utilisera pour trancher concernant le nom des nouvelles régions. On peut juste échafauder des hypothèses. Si le nom fait consensus localement et nationalement, le conseil d’Etat devrait valider sans problème la proposition du conseil régional concerné. Si ce n’est pas le cas, la logique des hauts-fonctionnaires sera de conserver le nom provisoire des nouvelles régions, ce qui évitera de faires des mécontents ; l’objectif étant de ne pas faire de bruit. Il ne faut donc pas s’attendre à des changements majeurs par rapport aux propositions faites par les élus, d’autant que les hauts-fonctionnaires sont réputés pour leur manque d’imagination ! Le seul élément qui pourrait éventuellement entrer en jeu est une réaction jacobine qui conduirait éventuellement à refuser des noms pouvant heurter la sensibilité nationale.

Jean-Luc Boeuf  : Le fait que ce soit le Conseil d'État qui soit appelé  a trancher in fine sur le nom des régions est révélateur de notre culture jacobine, autoritaire et centralisée qui prévaut encore aujourd'hui en France. Le problème n'est pas tant que ce soit l'État qui soit appelé a trancher mais le fait que cela soit fait par décret. Ce serait au Parlement de se prononcer.  Tout se passe comme se les collectivités locales, et au premier rang desquelles les régions,  étaient encore des incapables mineurs au sens juridique. Il est étonnant que peu d'acteurs se soient emparés du sujet.

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