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Génocides : l'histoire ne doit pas être l'otage de calculs électoralistes
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Liberté pour l'Histoire

Génocides : l'histoire ne doit pas être l'otage de calculs électoralistes

Les députés discutent ce jeudi d'une proposition de loi qui entend punir les individus niant les génocides (une peine pouvant aller jusqu'à un an de prison et 45 000 euros d'amende en cas de négation). Le texte remet ainsi le génocide arménien - le seul légalement reconnu - au cœur des discussions. Il suscite aussi la colère de la Turquie et de l'historien Pierre Nora pour qui une telle loi "figerait totalement toute possibilité de recherche".

Pierre Nora

Pierre Nora

Historien, membre de l'Académie française.

Président de l'association Liberté pour l'Histoire et auteur de l'ouvrage du même nom.

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Atlantico : Les députés discutent ce jeudi d'une proposition de loi pénalisant la négation des génocides. La France doit-elle vraiment légiférer sur ce sujet ?

Pierre Nora : La loi française ne doit faire aucune loi sur le passé. En 2006, Jacques Chirac l’avait d’ailleurs dit au moment où une loi sur la colonisation était présentée à l’Assemblée nationale. Son président, Bernard Accoyer, avait alors constitué une commission de réflexion sur les questions mémorielles. Le rapport publié concluait très nettement sur le fait qu’il valait mieux s’abstenir de légiférer sur le sujet.

Les politiques doivent s’intéresser à ces questions mais sans faire de lois. Ils peuvent proposer des commémorations, rédiger des résolutions, rendre des hommages, s’impliquer dans les programmes des classes, éventuellement voter des réparations financières. Le politique doit s’occuper d’agréer, d’orienter la mémoire collective de la Nation.

Valérie Boyer, la députée des Bouches-du-Rhône qui a introduit cette loi, est aussi vice-présidente du groupe d’amitié de l’Assemblée nationale avec l’Arménie. Comment peut-elle être indépendante en proposant un tel texte ? Pour Nicolas Sarkozy qui a déclaré être contre l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, c’est aussi un moyen de faire d’une pierre deux coups. Il empêche la Turquie de se rapprocher de l’Europe et il s’arroge 500 000 voix des Arméniens de France pour l’élection présidentielle.

Quel problème poserait une telle loi ? La justice n'est-elle pas un soutien pour le travail des historiens ?

Une loi figerait totalement toute possibilité de recherche. Pour reprendre l’exemple de l’Arménie, il est devenu presque impossible d’organiser un colloque avec des historiens turcs et arméniens. Ces derniers s’abritent derrière la loi de 2001 qui reconnaît le génocide : pour eux, l’affaire  est conclue et il n’y a absolument aucune raison de discuter.

Pour les historiens, le mot génocide est à bannir. Sa définition a été faite à Nuremberg en 1945 d’une manière très claire : il s’agissait de reconnaître un massacre de masse obéissant à une décision. Il fallait aussi à ce moment pouvoir poursuivre les auteurs jusqu’à leur mort. Depuis, l’expression a pris une ampleur et un vague complet. Employons les termes "anéantissement", "extermination", "crime de masse" sans évoquer ce terme de génocide qui renvoie à une réalité historique bien spécifique. Une telle terminologie serait plus précise et ne véhicule pas d’idéologie politique.

Lorsqu’il s’agit de parler des massacres de masse, les historiens sont-ils unanimes ?

Un historien arménien qui parle de l’Arménie est toujours militant. Les historiens ne sont pas toujours objectifs. Ils ne sont pas non plus d’accord mais justement, ils en discutent. Avec une telle loi, si les massacres de Vendéens de 1793 sont qualifiés de génocide, vous ne pouvez plus discuter de cette question. L’affaire est alors jugée et il n’y a plus de possibilité de recherche. Il ne s’agit pas de nier mais de faire de la recherche.

Les lois punissent, elles empêchent les historiens de réfléchir. Nous avons par exemple tenté d’organiser un colloque sur le problème arménien à Science Po sur la question arménienne. Les Turcs sont d’accords, mais pas les Arméniens. Normal : l’affaire est jugée par la loi de 2001, c’est un génocide donc il n’y a pas lieu d’en discuter. Pourtant, discuter ne veut pas dire diminuer. Il s’agit de sortir les archives et d’étudier le sujet.

Quelle est la position des autres pays sur les questions de génocides ?

Les autres pays ne font pas de loi. La France est la seule à avoir fait ce choix. Le Parlement pouvait auparavant proposer des résolutions sous la IVème République. Comme il en abusait, la Vème République a supprimé cette possibilité. Depuis, toute volonté de résolution a été transformée en loi. C’est le cas de celle de 2001 sur le génocide arménien. Elle se compose d’un unique article : "La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915". Il n’y a aucun arrêté. Un tel texte relève de la résolution, pas de la loi. Depuis 2009, la réforme de la Constitution permet de nouveau de voter des résolutions, il faut s’en servir.


Propos recueillis par Romain Mielcarek

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