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Une nouvelle catégorie de fictions romantiques destinées aux 18-25 ans débarque en France.
Une nouvelle catégorie de fictions romantiques destinées aux 18-25 ans débarque en France.
©Reuters

Romances

Littérature érotique pour ados : moyen efficace de lutter contre l’invasion du porno ?

Les "new adult", ces romans érotiques destinés aux 18-25 ans, débarquent en France. S'ils peuvent présenter l'intérêt d'initier les jeunes à la sexualité en évitant les stéréotypes rencontrés dans les films pornographiques, on peut en même temps se demander s'ils ne constituent pas une intrusion dommageable faisant perdre le sens de l'interdit.

Sylviane Barthe-Liberge

Sylviane Barthe-Liberge

Sylviane Barthe-Liberge est psychologue clinicienne et psychothérapeute. Elle anime et publie sur son site personnel : www.consultations-psychologue.com.

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Atlantico : Une nouvelle catégorie de fictions romantiques destinées aux 18-25 ans débarque en France. On appelle ces ouvrages qui comportent des scènes de sexe les "new adult". Le succès de Fifty Shades of Grey n'est certainement pas étranger à ce nouveau phénomène, à ceci près que ce livre s'adressait avant tout à des femmes alors que les "new adult" visent principalement les jeunes filles. Ces livres ont-ils une vertu pédagogique ou servent-ils seulement d’outil à l’exorcisme des peurs des adolescentes en matière de sexe ?

Sylviane Barthe-Liberge : L’avantage des livres est qu’ils permettent une mise à distance, contrairement aux images, aux vidéos. Les livres permettent aux lectrices de projeter leurs expériences sensorielles, affectives et motrices. Ainsi, elles peuvent laisser travailler leur imagination. Alors que l’image vidéo ne permet pas cette appropriation, ce processus psychique : la vidéo fait entrer dans une histoire déjà rythmée où il est moins facile de construire ses propres scénarios à partir de ce que l’on voit. Ces images détruisent l’imagination.

Ainsi, cette littérature vient enrichir un imaginaire masturbatoire. Mais contrairement aux films X, la relation de séduction (prélude aux rapports sexuels) y est décrite. Les sentiments y sont brossés, répondant à une aspiration très féminine. En ce sens, on pourrait effectivement dire que ces livres "new adult" revêtent une forme pédagogique, mais au rythme que peut accepter l’adolescente/jeune adulte.

Par ailleurs, ces livres peuvent exorciser les peurs des adolescentes en matière sexuelle : ces livres abordent l’angoisse de devenir adulte, avec les responsabilités que cela implique. Ces romans abordent les désillusions de la vie, la perte de l’innocence, l’accès à une sexualité plus mature. L’identification aux personnages peut se faire plus facilement.

Peuvent-ils être un moyen efficace de lutter contre l'invasion de la pornographie, notamment auprès des jeunes gens ?

Serge Tisseron (psychiatre et psychanalyste) a travaillé sur cette question et en conclut que les films pornographiques pourraient représenter une nouvelle forme de rite de passage à l’âge adulte. Il constate que ceux qui ont été surprotégés par leurs parents, sont adolescents plus longtemps. Pour se débarrasser de la carapace de l’enfance, les jeunes adoptent des comportements axés essentiellement autour de la violence et de la sexualité. Or, la pornographie se trouve justement au carrefour de ces deux axes. Voir des films X permettrait aux adolescents de se dire qu’ils sont « grands » (n’oublions pas que ce sont des films interdits aux mineurs, mettant en scène des comportements sexuels supposés être adultes).

Mais ce rituel de l’image pornographique, par lequel passe une grande majorité des jeunes aujourd’hui (et en particulier les garçons) comporte deux niveaux : le premier, lorsque l’ado a regardé un film porno. Le second, lorsqu’il est en position de reproduire ce qu’il a vu.

Le véritable risque de la pornographie est alors de croire que la sexualité se passe comme dans les films. Ils risquent de vouloir reproduire sans tenir compte de leurs émotions, de leurs ressentis et de leur imaginaire, et nier la spécificité individuelle. Sans compter que dans les films X, les rôles sont particulièrement stéréotypés : les hommes y sont toujours des dominateurs capables d’apporter systématiquement du plaisir aux femmes, qui elles sont toujours prêtes aux relations sexuelles… Il y a, en outre, une mécanisation des relations sexuelles, donnant une vision technique et génitale de la sexualité. Or la sexualité ne se résume pas au génital. Ce que les jeunes finissent automatiquement par constater lorsqu’ils commencent leur vie sexuelle. Mais cela peut être perturbant pour eux au départ, voire source de complexes et d’émergence d’éléments dépressifs. En particulier s’ils n’ont pas la possibilité d’échanger avec des amis ou d’autres adultes autour de la sexualité « réelle ».

En ce sens, les livres peuvent apporter un plus à la découverte de la sexualité des adolescents. Les auteurs de ces livres doivent faire appel à des métaphores de la sexualité qui sont riches pour rendre compte de la rencontre amoureuse. C’est donc une sexualité qui laisse une place active à l’imaginaire du lecteur.

Pour autant, je ne sais pas si ces livres viendront enrayer l’invasion des images porno chez les jeunes. Ils ne sont qu’un moyen supplémentaire d’accès à la sexualité. De plus, avec l’accès aux nouvelles technologies (où les jeunes font leurs propres films), ils se rendent bien compte que les films porno sont truqués. Je pense, comme Serge Tisseron, que les jeunes prennent plus de recul dans l’ensemble par rapport à ces images. Et peut-être aussi qu’ils ont davantage besoin d’aide pour appréhender les relations affectives.

N'y a-t-il pas un risque de banalisation du sexe, une perte de sens de l'interdit lié au sexe ? 

Il existe une idée répandue (mais qui n’est pas forcément juste) selon laquelle à trop parler et à trop montrer le sexe, on en créerait une saturation. Ce qui ne veut pas dire que l’activité sexuelle perdrait de son attrait à être trop accessible. C’est juste l’expression de l’érotisation généralisée de la vie sociale. La sexualité est liée aux mouvements de vie, et ce depuis la nuit des temps. Que ce soit dans le monde humain comme dans le monde animalier.

Bien sûr qu’il existe un risque de la banalisation du discours et des pratiques sexuelles. Mais pensez au désenchantement qui a suivi la libération des mœurs. Après avoir refoulé la sexualité pendant des siècles, puis en avoir fait l’alpha et l’oméga de l’existence humaine, l’heure de la lucidité est peut-être tout simplement venue. Faisons confiance à nos adolescents.

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