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Photo d'illustration // Le super-héros Spider-Man.
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©Reuters

Héros discrets

Les sauveurs : ceux qui maintiennent la France à flot contre vents et marées des corporatismes et des impuissances publiques

Dans sa une du 19 juin dernier, l'hebdomadaire le Point critiquait les corporatismes et les bloqueurs de réformes qui maintiennent la France la tête sous l'eau. Pourtant, d'autres catégories, elles, font le travail inverse et permettent au pays de surnager, sans toujours attirer l'attention.

Erwan Le Noan

Erwan Le Noan

Erwan Le Noan est consultant en stratégie et président d’une association qui prépare les lycéens de ZEP aux concours des grandes écoles et à l’entrée dans l’enseignement supérieur.

Avocat de formation, spécialisé en droit de la concurrence, il a été rapporteur de groupes de travail économiques et collabore à plusieurs think tanks. Il enseigne le droit et la macro-économie à Sciences Po (IEP Paris).

Il écrit sur www.toujourspluslibre.com

Twitter : @erwanlenoan

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico :  Quels sont dans la France de 2014 les catégories socioprofessionnelles, ou les groupes organisés, qui contribuent dans les faits à la valeur ajoutée de la (faible) croissance française ? Sur qui, statistiquement, repose la richesse française ?

Eric Verhaeghe : La réponse sera forcément discutable. Pour être clair sur la méthode, précisons donc que la meilleure source est le tableau de l'INSEE sur les valeurs ajoutées par secteur, qui est mis à jour annuellement. Il montre que sur près de 1900 milliards d'euros de valeur ajoutée produite en 2013, le secteur qui pèse le plus lourd, avec 337 milliards, regroupe le commerce et le tourisme. De fait, l'activité touristique est en passe de devenir la première source de richesse en France, ce qui pose quand même problème : peu à peu notre pays ressemble à un musée à ciel ouvert. Les secteurs qui suivent immédiatement, à poids égal d'ailleurs, sont les activités immobilières et les activités administratives au sens large, chacune avec 242 milliards d'euros. Avec ces trois secteurs, on tient la moitié de la production de richesse annuelle en France. L'industrie, qui obsède nos dirigeants, ne constitue même plus 10% de la valeur ajoutée annuelle.

Toutefois, en termes d'évolution, l'industrie affiche de belles progressions qui laissent penser qu'elle est loin d'être morte en France

La France créé chaque année plus de 500 000 entreprises. Si beaucoup restent de taille très modeste, ou disparaissent rapidement, les exemples de succès sont nombreux (quoique souvent méconnus). Quel est le portrait type de l'entrepreneur qui réussit ? Sur quoi se base cette réussite en général ? Quelle est par exemple l'impact de l'innovation dans cette réussite ?

Erwan Le Noan :En France, 99% des entreprises ont moins de 50 salariés : elles sont donc très nombreuses, à durer en dépit des obstacles et des difficultés économiques. Il existe des profils très différents : d’après l’INSEE, en 2006, les créateurs avaient souvent plutôt la trentaine voire la quarantaine et dans leur écrasante majorité, ils créaient leur activité pour assurer leur propre emploi. L’entrepreneur n’est pas forcément un innovateur, c’est quelqu’un qui privilégie l’indépendance et choisit de travailler par et pour lui-même. Il faut une grande dose de volonté et travail ! Les "start-ups" sont des modèles de création d’entreprises innovantes et dynamiques, mais la création ne se limite pas à elles.

Eric Verhaeghe : Je ne suis pas sûr qu'il existe une méthode miracle pour réussir. Et je ne suis pas non plus sûr qu'une réussite soit analysable: elle fait appel à un facteur chance qui échappe aux analyses. Maintenant, on peut dire que le portrait-type de l'entrepreneur évolue. A une époque, un Bernard Arnault pouvait compter sur trois piliers pour faire fortune: son origine sociale, son diplôme et les subventions publiques (touchées à l'occasion de la reprise du groupe Boussac). Aujourd'hui, tous ces éléments sont beaucoup plus flous. Un "start-uper" ne sort pas forcément de Polytechnique, ses parents peuvent avoir des origines modestes, et l'intervention publique ne fonctionne pas. 

Bien que la France ait une durée du travail faible, elle conserve une productivité forte parmi ses salariés. Quel est le profil de ceux qui rapportent bien plus que ce qu'ils ne coûtent, alors même que le coût du travail est perçu comme étant élevé en France ?

Eric Verhaeghe :Je ne suis pas de ceux qui pensent le coût du travail trop élevé en France. Trop compliqué sans doute, avec trop de rémunération différée (retraite, maladie, etc.) éventuellement, mais en soi le travail ne coûte pas trop cher. En revanche, il est assez bien préparé à des activités d'imitation complexe, notamment dans le domaine technologique. La main-d'oeuvre française est efficace dès qu'il s'agit d'industrialiser des processus qui font appel à de vrais savoir-faire. En revanche, la main-d'oeuvre française pèche aux deux bouts de la courbe : notre capacité à innover en masse laisse à désirer, et les tâches sans valeur ajoutée sont mal remplies.

Erwan Le Noan : La productivité de la France est élevée car notre pays a écarté durablement du marché de l’emploi tous ceux qui sont moins "productifs" : les jeunes et les seniors notamment. Dès lors que vous sortez ceux qui ne savent pas encore travailler ou ceux qui mettent plus de temps à s’adapter aux mutations, il est normal d’avoir de meilleures performances. Mais ce n’est qu’au prix d’une exclusion d’une part importante de travailleurs potentiels.

Ceux qui restent dans l’emploi sont donc portés à une meilleure productivité. Il n’y a probablement pas de "profil type" : toute personne qui "rapporte" plus qu’elle ne coûte reste dans l’emploi, dans une économie concurrentielle. Dans le cas inverse, l’entreprise n’assumerait plus sa fonction et ne pourrait durer. Le problème de l’économie française est que de nombreux secteurs sont protégés de la concurrence : dès lors, cela peut permettre à des activités non productives de durer, financées par le consommateur (qui paie plus cher que ce qu’il devrait) ou le contribuable (par ses impôts).

Même si les effectifs sont jugés pléthoriques, une partie de la fonction publique fait son travail efficacement pour gérer les complexes infrastructures françaises, ou pour maintenir (un peu) à flots les comptes publics. Loin des grèves et des avantages acquis, où se situent les agents publics les plus efficaces ? Qu'est-ce qui, dans leur profil, ne les prédispose pas aux même travers que les autres ?

Eric Verhaeghe :Voilà une question redoutable, et je ne suis pas sûr qu'il y ait une réponse à lui apporter. Moi, je distinguerais volontiers quatre types de fonctionnaires, qui, à mon avis, représentent chacun 25% des effectifs. Il y a ceux qui sont incompétents et qui font mal leur travail. Il y a ceux qui sont compétents, qui se croient utiles mais qui ne servent à rien parce que leurs missions sont inutiles. Il y a ceux qui sont compétents, qui savent leurs missions inutiles, mais qui sont résignés parce qu'au fond personne ne leur demande de changer les choses. Et il y a ceux qui sont compétents, et qui se rendent utiles en transgressant parfois des règles absurdes. Pour illustrer mon propos, je prendrais volontiers l'exemple des enseignants. Un quart d'entre eux sont manifestement des dangers pour les enfants, à un titre ou à un autre, et devraient être massivement mis sur le carreau. Un quart d'entre eux suivent fidèlement et sérieusement les prescriptions de leur employeur et les sacrifient peu à peu en considérant que les élèves sont des ânes et les parents d'élèves des nuisances. Un quart d'entre eux sont lucides sur l'absurdité des programmes et de leur organisation de la machine éducative, mais ils font le minimum syndical en attendant la retraite. Et un dernier quart se met en délicatesse avec les instructions officielles pour sauver les élèves.

Erwan Le Noan : Le problème de la fonction publique est qu’elle est protégée de la concurrence (c’est vrai au demeurant d’un grand nombre d’entreprises qui bénéficient de rentes distribuées par l’Etat) ; il est dès lors possible que des services existent sans être efficaces globalement (et ils peuvent pourtant accueillir des agents dévoués). Il y a des agents publics peu qualifiés qui font très bien leur travail et de très hauts fonctionnaires qui dorment sur leurs rentes.

En dehors du domaine productif, quelles est la valeur ajoutée du secteur associatif et des organismes sans but lucratif ? En quoi génèrent-ils a richesse actuelle de la France ?

Eric Verhaeghe : Là encore, plusieurs méthodes de comptage sont possibles. Les statistiques agrègent en effet volontiers les administrations publiques et les associations. Pour éviter les querelles de spécialistes, disons donc que l'économie sociale et solidaire représente environ 6% d PIB aujourd'hui. Mais il ne faut pas mal interpréter ce chiffre: il regroupe des activités qui sont souvent des satellites de la santé ou de l'action publique. Par exemple, l'hébergement d'urgence des sans domicile fixe est souvent confié aux associations. C'est une mission totalement subventionnée, mais délégué à des associations.

Quid des intellectuels ? La, production intellectuelle française actuelle contribue-t-elle également au maintien de la France à un certain niveau sur la scène mondiale ? Qui sont ceux qui sont en première ligne ?

Eric Verhaeghe : Selon les chiffres de l'INSEE, les activités de communication et d'information, qui regroupent une grande part des lieux d'expression des intellectuels, représentent 88 milliards d'euros, en baisse de 5% en 2013 par rapport à 2012. Statistiquement, les intellectuels ne pèsent donc pas très lourd dans la richesse française, et ils voient leur part baisser avec constance. Ils assument aujourd'hui 4,67% de la richesse nationale, après avoir atteint les 5,6% en 2002.

Erwan Le Noan : Si l’on raisonne en termes économiques, que la France se maintienne à un niveau de rayonnement intellectuel n’a pas beaucoup de sens. Ce qui  importe, c’est de savoir si notre production "intellectuelle" et artistique rencontre sa clientèle. Visiblement, c’est le cas de certains travaux. Mais ce n’est pas le cas de beaucoup d’autres œuvre : notre secteur culturel vit largement de subventions, à commencer par le cinéma et les intermittents. Sa production ne suffit pas à le faire vivre, du coup on force les contribuables à payer. La France peut considérer que c’est essentiel à son image et assumer de dépenser à fonds perdus (si elle peut se le permettre), mais économiquement cela nous coûte très cher. 

Le secteur primaire en France se réduit comme peau de chagrin. Pourtant, la France reste la première puissance agricole européenne. Comment les agriculteurs arrivent-ils à maintenir de tels résultats économiques malgré la période morose ?

Eric Verhaeghe : Là encore, je nuancerais fortement la question, en rappelant que l'Allemagne est devenue, en 2014, le premier producteur de fromages dans le monde. Je ne suis donc pas sûr que l'agriculture française se porte aussi bien qu'on ne le dit. En revanche, elle a incontestablement fait des efforts à la fois en termes de qualité et en termes de productivité. Il y a cent ans, l'exploitation moyenne ne dépassait pas les dix hectares. Cette surface a été quasiment multipliée par 10 en cent ans, avec beaucoup moins d'agriculteurs pour l'exploiter.

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

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