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Les salaires première cause de grève en France : les Français ont-ils raison de s'estimer lésés ?
©Reuters

Tout travail...

Les salaires première cause de grève en France : les Français ont-ils raison de s'estimer lésés ?

Le salaire est la première cause de grève des Français mais cela s'explique par une incompréhension entre les salariés et les patrons qui ne parlent pas le même langage. Le salaire net ne correspond pas du tout au salaire brut en raison de l'organisation de la protection sociale en France. La panne du dialogue sociale et la faiblesse des syndicats contribuent à cette incompréhension.

Jacques Bichot

Jacques Bichot

Jacques Bichot est Professeur émérite d’économie de l’Université Jean Moulin (Lyon 3), et membre honoraire du Conseil économique et social.

Ses derniers ouvrages parus sont : Le Labyrinthe aux éditions des Belles Lettres en 2015, Retraites : le dictionnaire de la réforme. L’Harmattan, 2010, Les enjeux 2012 de A à Z. L’Harmattan, 2012, et La retraite en liberté, au Cherche-midi, en janvier 2017.

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Atlantico : En France, 45% des grèves sont motivées par le salaire (voir ici). Comment expliquer qu'il soit la première source de conflit ?

Jacques Bichot : La France a une spécificité par rapport aux pays anglo-saxons, par rapport à la Suisse, à l’Allemagne et à quelques autres pays développés : le salaire net y représente une fraction nettement plus faible du salaire super-brut (salaire brut plus cotisations sociales patronales), qui est le coût du travail pour l’employeur. Prenons le cas de nos voisins suisses : ils payent eux-mêmes une partie importante de leurs assurances "sociales", et de ce fait leurs cotisations sociales patronales sont bien moindres. Les Suisses (et de même les Anglo-Saxons) ont ainsi une meilleure perception de ce qu’ils gagnent par leur travail. Les Français, par contre, sous-estiment fortement leur rémunération, ce qui les incite naturellement à revendiquer davantage son augmentation.

Ce problème tient à l’organisation de notre protection sociale, qui a été complètement étatisée. On répète aux Français que les cotisations sociales salariales sont quasiment des impôts sur les ménages, et les cotisations patronales des impôts sur le travail à la charge des entreprises. Tout cela est économiquement inexact, mais les organisations patronales et les syndicats y croient, ou font semblant d’y croire parce que ça les arrange : cela sert au MEDEF à se faire mousser auprès des chefs d’entreprises comme leur défenseur contre le vilain État qui veut les assassiner de "charges" sociales, et aux syndicats à se positionner auprès des travailleurs comme défenseurs à la fois de leur "vraie rémunération", le salaire net, et de leurs avantages sociaux.

Résultat de tous ces faux-semblants, le salarié français typique considère la sécu, l’assurance chômage et les minima sociaux comme des cadeaux de l’État providence qu’il n’a pas à acheter, alors qu’en réalité il consacre à cet achat – un achat forcé – environ 45 % de sa rémunération. Il sous-estime donc fortement ses gains, de même qu’il sous-estime ce que coûte la protection sociale. Patrons (ou cadres dirigeants) et employés n’ont pas du tout la même perception de la rémunération du travail. Pour les premiers, celui-ci est trop cher par rapport aux autres pays, ce qui est presque vrai ; et pour les seconds les Français sont mal rémunérés, ce qui serait exact si le salaire net était leur seule rémunération, mais qui est faux compte tenu de leurs énormes "achats" de services de protection sociale.

Le mensonge dans lequel nous vivons du fait d’une organisation déraisonnable de notre protection sociale est la cause principale de cette incompréhension, qui elle-même est une cause majeure de la fréquence des conflits du travail. Le remède, ce serait des institutions sociales qui ne camouflent pas la réalité, c’est-à-dire qui soient entièrement payées par les ménages, lesquels toucheraient la totalité du salaire super-brut et verseraient eux-mêmes à la sécu les sommes qui, actuellement, le sont directement par leurs employeurs. Dès lors les travailleurs ne se battraient plus aussi souvent contre ceux-ci en raison de la soi-disant insuffisance de leurs gains ; en revanche, ils exigeraient une protection sociale moins dispendieuse, ayant un meilleur rapport qualité/prix. 

Les revendications salariales sont elles aussi importantes dans les pays ayant le même niveau de vie qu'en France ?

Tous les pays développés ne sont pas logés à la même enseigne. Et surtout, ce n’est pas l’importance des syndicats qui explique les grèves. On peut même dire qu’il y a plutôt moins de grèves dans les pays où les syndicats ont de nombreux adhérents, parce que dans ces pays ils peuvent plus facilement obtenir des augmentations de salaires, ou de meilleures conditions de travail, par la discussion. Les syndicats français sont comme les petits chiens qui aboient beaucoup, parce qu’ils n’ont que cela pour montrer qu’ils existent et essayer d’impressionner. Un chien visiblement grand et fort n’a pas besoin de faire autant de vacarme, les gens le prennent au sérieux sans qu’il aboie.

Ceci étant, la France n’a pas le monopole des revendications salariales ! En Allemagne, actuellement, les entreprises accordent beaucoup d’augmentations, parce que leurs salariés ne comprendraient pas qu’après la réussite commerciale mondiale de leurs entreprises, obtenue pour une part grâce à une longue cure de modération salariale, ils ne bénéficient pas d’une substantielle revalorisation. Le problème, c’est que la France est dans la situation de l’Allemagne il y a 15 ou 20 ans, à une époque où le redressement passait par la modération salariale. Les salariés allemands encaissent les dividendes de leur investissement passé (beaucoup de travail à un prix raisonnable) ; les salariés français ont davantage tendance à vouloir le beurre avant que le lait n’ait été produit. Et là nous en revenons au point précédent : la mauvaise organisation de notre protection sociale leur fait croire qu’ils sont moins bien payés qu’ils ne le sont en réalité.

Le manque de compétitivité de la France est souvent pointé du doigt alors que les salariés ne se sentent pas assez payés. Comment réussir à concilier ces deux problématiques ?

Une partie importante de la solution réside dans la fiche de paie vérité. On entend par là une législation du travail et de la protection sociale dans laquelle il n’y aurait plus de cotisations patronales, mais uniquement des cotisations salariales. Celles-ci absorberaient les cotisations employeurs. Le coût du travail ne changerait pas, le salaire net non plus, ni les ressources de la sécu, mais les salariés se rendraient compte qu’ils sont payés bien plus cher qu’ils n’en ont aujourd’hui l’impression. Le mieux serait même que la totalité de leur rémunération soit versée sur leur compte en banque, et que les URSSAF leur prélèvent le prix de leur protection sociale par prélèvement automatique, comme EDF leur prélève le prix du courant électrique qu’ils utilisent, et Orange ou Bouygues Télécom le prix de leur abonnement télématique.
Une telle réforme, techniquement assez simple à réaliser, remettrait les pendules à l’heure, ferait disparaitre les faux semblants. Aujourd’hui les contrats de travail portent uniquement sur le salaire brut, ce qui ne représente que 70 % environ de la rémunération des salariés,  sauf au voisinage du SMIC. Le jour où les candidats à l’embauche négocieront le vrai prix de leur travail, et pas seulement leur "salaire brut", une fiction juridique sans signification réelle, les mentalités évolueront. Nous disposerons alors d’un véritable marché du travail, avec un véritable prix, alors qu’aujourd’hui le prix du travail n’est pas du tout le même pour l’employé et pour l’employeur. Le mensonge institutionnel dans lequel nous nous sommes enfermés est le problème. Les grèves sont le signal d’alarme. Faire la vérité est la solution.

Pouvons-nous maintenir le même niveau de protection sociale tout en répondant à ces problématiques ?

Quand les salariés se rendront mieux compte de ce qu’ils payent pour la sécurité sociale, ils auront des réactions assez semblables à celles des travailleurs indépendants, qui eux le savent : ils chercheront à freiner la dépense. Mais cela ne veut pas dire qu’il en résultera une forte diminution de notre protection sociale : les Français ne veulent pas moins de protection sociale, ils en veulent une encore meilleure … mais moins onéreuse. Exactement comme ils veulent une télématique toujours plus performante mais pas plus chère.

Notre système de protection sociale peut faire mieux pour moins cher, comme l’ont fait de nombreuses branches de notre économie ; il a simplement besoin d’être placé lui aussi face aux réalités, d’avoir face à lui de vrais payeurs, qui n’ouvrent pas leurs porte-monnaie trop facilement. Aujourd’hui, ce sont l’État et les partenaires sociaux qui ont une mainmise excessive sur ce porte-monnaie grâce à la "pompe à finances" que sont les cotisations dites patronales. Si les Français retrouvent leur libre-arbitre en la matière, ils seront plus regardants à la dépense que l’État et les partenaires sociaux, et on se mettra à faire des économies.

Passer de 3 douzaines de régimes de retraite par répartition à un seul, par exemple, diminuerait les dépenses de fonctionnement de 3 milliards environ, tout en simplifiant considérablement la vie des assurés sociaux. Les hôpitaux peuvent faire des économies considérables rien qu’en employant des salariés "ordinaires" plutôt que des fonctionnaires. Et ainsi de suite : si les Français prennent le pouvoir sur les assurances sociales, ils les feront évoluer, comme ils ont fait évoluer, en tant que consommateurs exigeants, les producteurs de biens et services marchands.

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