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Les rangs des militants anti-gaz de schiste largement infiltrés par des agents russes
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Les rangs des militants anti-gaz de schiste largement infiltrés par des agents russes

La protection de l'environnement est sans doute loin d'être la seule préoccupation des opposants à l'exploitation du gaz de schiste. Le risque de fin de dépendance au gaz russe pour plusieurs pays pèse également très lourd dans certains rapports de force.

Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est titulaire d'un doctorat obtenu à Sorbonne Université en collaboration avec l’INSEAD - Campus de Fontainebleau (décembre 2016). Son analyse au sein de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) porte sur la psychologie politique et les acteurs de la politique étrangère de la Chine et des États-Unis en Eurasie.

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Atlantico : Selon un article du Financial Times, rapportant les propos d'Anders Fogh Rasmussen le secrétaire général de l'OTAN, la Russie soutiendrait des mouvements dénonçant l'extraction de gaz de schiste pour maintenir la dépendance européenne au gaz russe. Cette perspective vous semble-telle crédible ? Quelles formes pourrait-elle prendre ?

Michael Lambert : Il faut garder à l’esprit que les Etats membres de l’Union européenne ont une perception différente en fonction de leurs impératifs. L’exploitation du gaz de schiste dépend de la politique nationale et non de la politique européenne. Ce manque d’harmonisation amène chaque pays à pouvoir adopter une politique radicalement différente de ses partenaires en fonction des ressources dont il dispose, de sa situation économique et de ses aspirations à l’échelle régionale et internationale.

La perspective selon laquelle la Fédération de Russie soutient les groupes défavorables à l’exploitation du gaz de schiste en Europe est réaliste mais à nuancer. Premièrement, il y a un intérêt pour les grands groupes qui exportent du gaz à ne pas voir naître de la concurrence, il est donc logique pour eux de militer, par tous les moyens possibles contre une plus large autonomie européenne. Cependant, cette pratique relève de la logique économique et pas nécessairement d’un objectif géopolitique d’affaiblissement ou de contrôle. Ensuite, le gouvernement russe à proprement parler, dont l’économie dépend des exportations de gaz, est naturellement lui aussi opposé à cette extraction. Dans ce dernier cas, il y a un impératif économique évident mais aussi des avantages géopolitiques qui en découlent. Il semble important de rappeler que la Pologne est un pays qui s’oppose fréquemment à la Russie en Europe de l’Est, dispose de ressources importantes et qu’avec son exploitation elle pourrait envisager d’affaiblir l’emprise de Moscou sur des Etats comme l’Ukraine ou simplement en Baltique. Enfin, la Roumanie pourrait elle aussi affaiblir le Kremlin en proposant une alternative au gaz russe en Moldavie, ce projet est déjà en cours et serait renforcé par l’exploitation active du gaz de schiste.

Le soutien russe peut s’organiser de manière assez classique avec un lobbying à l’échelle nationale. Comme par exemple en invitant les députés et dirigeants des Etats membres à assister à des réunions d’information plaisantes avec remise de cadeaux, de prix honorifiques, dîners agréables, qui incitent les députés à avoir une mauvaise image de l’exploitation du gaz de schiste.

Il semble important de noter que les entreprises russes financent aussi des mouvements de réflexion de certains partis politiques (c’est le cas du Front national en France) qui ensuite influencent les partis politiques et la position publique de leurs dirigeants.

Enfin, des entreprises comme GDF Suez ont des relations avec les groupes russes qui militent contre le gaz de schiste. Ces relations peuvent engendrer une position des dirigeants français globalement défavorable à l’exploitation du gaz de schiste avec pour conséquence une plus forte dépendance et ce, même sans avoir objectif d’aller vers les énergies renouvelables, ce qui n’est pas le cas en Allemagne où les dirigeants voient dans le gaz de schiste comme dans le gaz russe un problème, là où en France seul le gaz de schiste semble vraiment inquiéter la population et les pouvoirs publics.

Les groupes dénonçant les ravages de la recherche de gaz de schiste sont nombreux et disparates. Quels pourraient être ceux le plus à même à répondre en sous-main à un "pilotage" venant de Russie ? Quelle est en général la nature des organisations choisies pour ce genre de manœuvre ?

La variété des organismes de recherche n’est pas la problématique principale. Les pays comme la France s’opposent au gaz de schiste mais sont prêts à l’acheter s’il vient de pays comme les Etats-Unis, ce qui est assez paradoxal. L’exploitation du gaz de schiste est objectivement nuisible, rares sont les experts à remettre en cause ce fait. La question reste essentiellement de savoir s’il est possible de l’utiliser le temps d’assurer une transition énergétique ou encore d’éviter de trop dépendre d’autres Etats. Sur ce dernier point, il est évident qu’il existe un gouffre entre des pays comme l’Allemagne qui cherchent à assurer une transition, la France qui souhaite limiter son déficit extérieur et la Pologne qui souhaite limiter sa dépendance à la Russie.

Pour la France, la Russie est active avec le lobbying et joue avec ses relations avec les dirigeants de GDF Suez. Le lobbying est la voie légale la plus pertinente pour influencer les dirigeants et pour nouer des relations durables avec eux. Les cercles de réflexion, comités d’amitié franco-russes,  soirée sur "la dépendance énergétique", etc., abondent.

L'article du Financial Times avance aussi l'idée – soutenue par des experts – que le soutien de la Russie aux séparatistes ukrainiens est fait pour empêcher l'exploitation du gaz de schiste dans la région en entretenant le trouble (certains leaders séparatistes ayant auparavant été des opposants à la fracture hydraulique). Le conflit en Ukraine est-il une guerre du gaz de schiste qui ne dit pas son nom ?

Le cas ukrainien est singulier. Les séparatistes de l’Etat Fédéral de Nouvelle-Russie (à l’est de l’Ukraine) soutiennent la Russie en raison de leur proximité linguistique, de leur choix d’appartenance à l’Union eurasiatique et aussi car ils ne se reconnaissent pas dans l’Etat central ukrainien. La priorité des séparatistes n’est pas l’exploitation ou la non-exploitation du gaz de schiste mais le souhait de ne pas faire partie de l’Ukraine qui se rapproche de l’Union européenne. Ils souhaitent renforcer les relations avec Moscou car ils sont culturellement et historiquement plus proches de la Russie que du reste de l’Europe.

La question du gaz de schiste dans cette situation est assez secondaire dans la mesure où l’Ukraine, si elle envisageait son extraction, devrait faire face aux pressions du Kremlin avec son lobbying. L’Ukraine devrait arriver à l’exploiter à un prix moindre que celui du gaz qui vient de Russie, ce qui semble difficile, et arriver à mettre en œuvre une politique énergétique viable pour alimenter le pays sur le long terme. Pour résumer, l’Ukraine, avant même d’être un pays divisé, faisait face à des problèmes majeurs sur cette question. Le gaz de schiste est en arrière-plan tant à l’échelle nationale que pour les séparatistes. Le pays souffre de corruption et la question du gaz de schiste se trouverait prioritairement confrontée à cette question avant même d’envisager techniquement son exploitation.

La Russie serait également active dans le domaine en Bulgarie et en Roumanie membres de l'UE. Le gaz de schiste peut-il devenir le sujet d'un grave incident diplomatique entre les deux puissances ? Quels pourraient être les risques ?

La Russie est active en Roumanie mais a du mal à avoir une influence. Cette situation résulte de l’aspect historique où la Roumanie à l’époque soviétique était déjà à part de l’URSS et s’opposait à elle sur certains points et, de nos jours, la Roumanie se présente comme membre de l’Union européenne et de l’OTAN. En ce sens, elle souhaite essentiellement incarner une alternative à la Russie, on le constate en Moldavie.

La Roumanie souhaite alimenter la Moldavie qui, pour sa part, n’est pas membre de l’Union ou de l’OTAN et fournir à Chisinau une alternative (en réalité se substituer) à la Russie dans le domaine du gaz. Le projet rencontre depuis plusieurs années un certain nombre de difficultés mais devrait aboutir en 2015. La Roumanie pourrait avec le gaz de schiste se substituer sans entrave technique à la Russie en Moldavie. C’est dire que la Russie n’aurait qu’une emprise minime sur la Moldavie par la suite. Dans ce sens, on peut dire d’une part que le lobbying russe en Roumanie est assez inefficace et d’autre part que la Roumanie pourrait incarner une solution et représenter les intérêts de l’Union européenne dans la région. Elle est donc un adversaire diplomatique et économique pour Moscou, au même titre que la Pologne.

Pour la Bulgarie, l’euroscepticisme, la corruption et les difficultés à se détacher culturellement de la Russie amène le pays et ses dirigeants à ne pas se distancier de la Russie sur ces questions.

Pour résumer, l’Union européenne est trop fragmentée pour réellement jouer activement contre la Russie, on est donc encore loin d’une "confrontation". Cependant, certains dirigeants polonais commencent à faire état de la nécessité d’une coopération, voire d’un achat en commun des commandes de gaz et de pétrole, à l’image de ce qui se fait dans le domaine du nucléaire.

Un renforcement de l’Union européenne avec une seule politique de l’énergie aurait pour conséquence de faire de l’Union européenne et des Etats membres une puissance régionale concurrente de la Russie sur son propre domaine, auquel cas l’Union deviendrait un possible fournisseur et augmenterait sa stabilité énergétique et celle des autres Etats dans sa périphérie. C’est la raison pour laquelle la Russie, mais aussi les Etats-Unis, s’opposent activement à un renforcement des politiques communes qui donneraient naissance à une compétition diplomatique et énergétique pour la Russie et énergétique pour les Etats-Unis qui souhaitent eux aussi écouler leurs gaz de schiste en Europe. L’Europe dans cette situation ne doit pas seulement s’inquiéter de la position de la Russie, mais aussi de celle des USA, les deux voulant avant tout éviter qu’elle ne puisse un jour devenir un concurrent d’envergure mondiale.

Propos recueillis par Damien Durand

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