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Les péchés capitaux du diplomate : sous-estimer les journalistes et leur donner de fausses informations pour se faire mousser
©PASCAL PAVANI / AFP

Bonnes feuilles

Les péchés capitaux du diplomate : sous-estimer les journalistes et leur donner de fausses informations pour se faire mousser

Stéphane Gompertz publie "Un diplomate mange et boit pour son pays" aux éditions Odile Jacob. Le métier de diplomate est multiple : il réunit analyse, représentation, négociation, action humanitaire et communication. Fondé sur l’expérience personnelle de l’auteur, ce livre est une défense et illustration d’une profession vouée au dialogue entre les peuples. Extrait 2/2.

Stéphane Gompertz

Stéphane Gompertz

Stéphane Gompertz est normalien, agrégé de Lettre classiques, énarque. Il a enseigné la littérature médiévale avant de se tourner vers la diplomatie. Il a été directeur d'Afrique au Quai d'Orsay, ambassadeur en Ethiopie et en Autriche. Il est conseiller d'un fonds d'investissement à impact et travaille comme bénévole pour plusieurs associations. 

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Les relations avec la presse sont sans doute un des volets les plus excitants et les plus délicats du travail de diplomate. Les journalistes nous fréquentent volontiers, pour s’informer, pour nous soutirer des prises de position, quelquefois pour nous piéger. Eux-mêmes constituent pour les diplomates une source d’information non négligeable. J’ai rencontré nombre de journalistes compétents, au fait des dossiers qu’ils traitaient, s’efforçant à l’objectivité. Il ne faut pas craindre de confesser son ignorance ou sa perplexité et de leur demander ce qu’ils savent ou ce qu’ils pensent. La presse (écrite, audiovisuelle, sur Internet) nous permet aussi de faire passer des messages et de donner à nos actions résonance et portée. Les responsables politiques le savent bien et cultivent leurs relations avec la presse, parfois à l’excès. Certains ministres s’entretiennent avec leurs journalistes favoris avant de songer à débriefer leurs collaborateurs – s’ils le font. 

Cultiver la presse est essentiel. Encore faut-il savoir s’y prendre. Le péché capital, comme avec nos autres partenaires, est de diffuser des informations mensongères, pour se mettre en valeur ou pour cacher son ignorance. Si on n’est pas au courant, il faut dire carrément : « Je ne sais pas », même si l’interlocuteur n’a pas plaidé le faux pour savoir le vrai. Tout autant que le journaliste lui-même, le diplomate peut perdre facilement sa crédibilité. Il faut aussi savoir limiter ses messages. Quand je suis devenu chef de poste, j’ai suivi un stage de formation avec mes collègues primo-ambassadeurs. Ce stage comprenait un volet « relations avec les médias ». Nous avons eu tendance à prendre un peu les choses de haut : qu’allait-on nous enseigner, nous qui avions déjà fréquenté tant de journalistes au cours de notre carrière ? Erreur, on a toujours à apprendre. Les animateurs du stage étaient deux journalistes de TF1. Ils nous firent enregistrer à tour de rôle des déclarations et des interviews. Nous devions commenter les prestations de nos camarades. Nous étions beaucoup moins bons que nous ne l’avions cru. Je retiens en particulier une leçon : souvenez-vous que, si on vous fait parler dix minutes, la radio ou la télévision ne diffuseront, sauf exception, au mieux que quelques secondes ; vous devez donc vous arranger pour que votre message passe, quelle que soit la tranche sélectionnée, au cours de ces quelques secondes ; vous devez marteler votre message sans donner l’impression que vous vous répétez et vous devez vous limiter à un seul message ; si vous essayez d’en faire passer plus, vous serez inaudible. 

Une autre erreur est de sous-estimer les journalistes. Le porte-parole du gouvernement français, qui fut plus tard candidat à la présidentielle, était venu à Londres rencontrer son homologue britannique. Il avait accepté d’être interviewé dans le cadre du Today Program de la chaîne BBC Radio 4. L’interview quotidienne était menée tôt le matin par deux journalistes, excellents professionnels, bien informés, drôles, méchants, teigneux. La veille, à la fin du dîner, notre ambassadeur proposa à l’auguste visiteur de prendre vingt minutes pour préparer l’interview. Le porte-parole refusa : « Pensez-vous, je suis porte-parole, je connais mon métier, il n’y aura pas de problème. » Et il alla se coucher. L’interview fut catastrophique. Les deux journalistes posèrent au visiteur la question embarrassante, que naturellement nous avions prévue et pour laquelle nous avions des éléments de réponse. Le malheureux tenta d’éluder, mais, tels deux cabots accrochés à son mollet, les journalistes refusèrent de lâcher prise. L’émission était brève, pourtant elle me parut durer des heures.

Il convient de préparer soigneusement ce qu’on va dire – ou ne pas dire. Cela vaut naturellement pour les déclarations « on », mais aussi pour les interventions « off », celles où la source de l’information n’est pas citée. Il est utile, dans ce dernier cas, de convenir avec le journaliste de la façon exacte dont les propos seront rapportés : pas de source du tout, ou « de source bien informée », « de source proche du dossier » (nous utilisons nous-mêmes, pour les informations vraiment sensibles, l’expression « de source à protéger »), « de source diplomatique », « comme nous le rapporte un observateur averti », « selon un diplomate occidental », « d’après un diplomate européen »… Les formules sont nombreuses… et ne trompent souvent pas les initiés. 

À Paris, les diplomates ne sont pas censés faire des déclarations à la presse : ils laissent ce soin à la direction de la presse, de l’information et de la communication, autrement dit aux services du porte-parole du ministère. Dès l’ouverture des bureaux, les agents de la direction font les couloirs du ministère et demandent à tel ou tel service des éléments de langage pour le porte-parole, ou pour le ministre ou les ministres adjoints – de toute urgence naturellement. Tout le reste passe après, au point que nous nous demandons parfois si nous sommes encore supposés faire du travail de fond. Les éléments de langage, une fois rassemblés, sont revus et polis avec le cabinet avant d’être utilisés. Leur utilisation peut néanmoins varier selon la personnalité du porte-parole : il peut être plus ou moins ouvert, se donner une allure plus ou moins spontanée. Un titulaire du poste, grand ambassadeur, était si connu pour en dire le moins possible que les journalistes l’avaient surnommé « le porte-silence ». Bien entendu, le porte-parole s’exprime aussi en « off ». Il invite parfois le directeur ou le sous-directeur compétent à participer à la conversation. 

Le ministère laisse en revanche aux postes diplomatiques une assez grande latitude pour décider ou non de parler à la presse et pour choisir les modalités de leur intervention – du moins pour la presse locale et étrangère. Si on estime utile de parler, surtout en « on », à la presse française, il faut l’accord de la direction de la presse et de l’information. Naturellement, on n’a pas à le demander pour les échanges informels avec les journalistes français en poste ou en mission, notamment le correspondant de l’AFP. Cette règle n’est pas évidente à respecter en cas de crise. 

J’en ai fait l’expérience lors une prise d’otages en Éthiopie. Cinq agents des services de coopération britanniques avaient été capturés en pays afar. Parmi eux figurait une Française. Mon collègue du Royaume-Uni gérait naturellement l’affaire en première ligne, mais il m’avait associé aux recherches et aux tractations. Comme toujours, en pareil cas, la consigne était de ne rien dire. La rumeur commença cependant à se répandre. Nous ne confirmions rien. Un journaliste travaillant pour une agence de presse américaine offrit à mon conseiller de presse une somme d’argent en échange de la liste des otages. Naturellement, mon collaborateur l’envoya promener. Nous apprîmes plus tard avec plaisir que l’individu en question avait été licencié pour une autre affaire. Le correspondant de l’AFP vint lui aussi trouver mon conseiller : il avait obtenu la liste et voulait vérifier si elle était exacte. C’était le cas. Mais mon collège lui dit simplement : « Écoute, tu sais que, dans ces affaires où la vie des gens peut être en jeu, on ne dit rien. Je t’en prie, reste discret. » Le journaliste avait entre les mains de quoi faire un beau scoop : il garda la liste par-devers lui. C’était un honnête homme et un pro. L’affaire durait. Un autre journaliste, qui était un vieux copain, m’appela : est-ce que je pouvais au moins lui conformer qu’il s’agissait bien d’un enlèvement ? J’hésitai puis je me dis : « Au diable, tout le monde est au courant, le confirmer ne mange pas de pain. » À peine après avoir raccroché, je regrettai ma franchise : j’avais commis une faute. 

Finalement, les otages furent libérés. Mon collègue britannique me proposa de venir rencontrer notre compatriote à l’ambassade du Royaume-Uni. Quand elle me vit, elle me dit : « Monsieur l’ambassadeur, je voudrais vous remercier. » Je dus prendre un air ahuri : elle me raconta qu’alors qu’elle cheminait en plein désert avec ses compagnons d’infortune, un des ravisseurs écoutait Radio Djibouti en français. La radio avait retransmis ma déclaration. « Nous avons su que le monde était au courant et que les autorités s’occupaient de notre sort. Cela nous a redonné du courage. » Mon erreur – felix culpa – avait eu un effet bénéfique. 

Une interview peut aussi être l’occasion de se faire plaisir, surtout s’il s’agit de culture, en particulier de musique. François Gouyette, alors ambassadeur en Tunisie, a été l’invité d’Olivier Bellamy dans l’émission Passion classique, sur Radio Classique. Choix judicieux : je ne connais personne qui ait une érudition musicale comparable à la sienne. Il m’a fait découvrir la musique arabo-andalouse et les dernières symphonies de Chostakovitch. Je ne connais pas un centième de ce qu’il connaît. J’ai pourtant eu la chance, en Autriche, de passer dans l’émission Diplomatischer Waltzer sur Radio Stephansdom et de choisir mes compositeurs, de Giraut de Bornelh à Messiaen. La présentatrice m’avait averti à l’avance qu’elle me demanderait une blague sur les Français. À brûle-pourpoint, j’aurais été sec. Heureusement, un collègue m’en a trouvé une brève : quelle est la différence entre un Français et Dieu le Père ? Réponse : Dieu le Père ne se prend pas pour un Français.

Extrait du livre de Stéphane Gompertz, "Un diplomate mange et boit pour son pays", publié aux éditions Odile Jacob.

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