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Dans les grandes universités américaines comme Harvard, il y a de plus en plus de reproduction sociale.
Dans les grandes universités américaines comme Harvard, il y a de plus en plus de reproduction sociale.
©Reuters

Blocages

Les diplômes, parapluies troués contre la crise : radiographie de la panne de l’ascenseur social français

Une étude de l'OCDE montre que les diplômes en France protègent de moins en moins du chômage et de la rigueur salariale, même s'ils restent des atouts précieux. La Brookings institution fait d'ailleurs le même constat outre-Atlantique.

Marie Duru-Bellat et Alexandre Delaigue

Marie Duru-Bellat et Alexandre Delaigue

Marie Duru-Bellat est chercheur à l'Observatoire sociologique du changement et enseigne à Sciences Po. Elle a notamment publié Le mérite contre la Justice (2009, PUF) et Sociologie de l'école (2012, Armand Collin) aux côtés d'Agnès van Zanten.

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'Ecole militaire de Saint-Cyr Coëtquidan. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'Ecole militaire de Saint-Cyr Coëtquidan. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net
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Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'Ecole militaire de Saint-Cyr Coëtquidan. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net
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Atlantico : Une étude de l'OCDE (lire ici) montre que faire des études en France, même si cela reste payant en valeur absolue, ne permet pas d'échapper complètement au chômage et n'offre qu'un avantage salarial modéré par rapport à ceux qui n'ont aucune qualification. La France fait d'ailleurs partie des mauvais élèves de l'OCDE. Comment en est-on arrivé à cette situation ? 

Marie Duru-Bellat :  Êtes-vous vraiment sûr qu'une situation peut-être jugée bonne quand des gens gagnent cinquante fois plus que d'autres ? Je vous pose cette question car les pays où le gain issu de l'obtention d'un diplôme est le plus élevé sont généralement ceux où il y a très peu de diplômés du supérieur et où ils obtiennent donc un avantage exceptionnel, ce qui entraîne à la fin de très fortes inégalités de salaire. Certes que tout le monde soit payé pareil ne serait probablement pas raisonnable car le diplôme ne serait plus rentable du tout. Mais les diplômes peuvent favoriser de fortes inégalités de revenu.

Il faut arrêter de faire des comparaisons internationales avec l'idée qu'il y a des bons et des mauvais élèves. Évidemment il y a d'autres facteurs, comme le fait que l'on a beaucoup développé l'accès aux études supérieures, ce qui fait que le diplôme devient moins discriminant. On voit bien que si tout le monde est diplômé du supérieur, le rendement du diplôme sera moins significatif, c'est assez élémentaire...

Alexandre Delaigue :  La mobilité sociale est difficile à mesurer, et à interpréter. Toutes les formes de mobilité sociale ne se valent pas. Imaginez une société dans laquelle il y a un tiers de riches, un tiers de pauvres, un tiers de classes moyennes. Imaginez maintenant une première situation dans laquelle les revenus de tout le monde doublent ; et une situation 2 dans laquelle les classes moyennes disparaissent, la moitié devient pauvre, l'autre moitié devient riche. On peut préférer la première situation à la seconde; pourtant, elle ne comporte aucune mobilité sociale, contrairement à la seconde!

Implicitement, quand on fait référence à la mobilité sociale, on fait référence à un idéal méritocratique : on veut éviter une société dans laquelle les riches restent riches, les pauvres restent pauvres, mais que l'effort, le talent, soient récompensés : qu'un enfant pauvre travailleur et talentueux puisse s'enrichir, et qu'à l'inverse, un enfant de riche paresseux et gaspilleur en subisse les conséquences. La réalité en est très loin. Lorsqu'on mesure la mobilité intergénérationnelle, on constate que les revenus des parents déterminent considérablement ceux de leurs enfants. Le graphique suivant (voir la source ici) indique de combien le revenu des enfants augmente lorsque celui des parents s'élèvent. 100% signifie que le le revenu des enfants est intégralement déterminé par celui des parents, et 0% l'inverse :
 
 
On voit que ce niveau est très élevé en Chine et dans les pays très inégalitaires d'Amérique du Sud, très faible dans les pays scandinaves. De manière générale, et contrairement aux idées reçues, elle est plus forte en Europe qu'aux Etats-Unis, alors que les gens sont persuadés de l'inverse. En Europe, lorsqu'on demande par sondage aux gens s'ils croient qu'on peut devenir riche par l'effort, peu répondent oui, contrairement aux USA. Il faut noter aussi des différences importantes entre pays européens nordiques et autres pays d'Europe continentale.
 

Outre les questions purement scolaires, quels sont les autres facteurs qui déterminent – voire bloquent – l'ascenseur social ? Qu'en est-il par exemple du capital social ?

Marie Duru-Bellat : Quand on regarde l'insertion des jeunes, il y a toujours deux canaux de différenciation, le diplôme bien sûr, mais aussi à niveau égal, ce que le sociologue Raymond Boudon appelait un "effet de dominance" notamment pour les jeunes de bonnes familles qui avaient raté leurs études et qui étaient protégés par leur milieu social. Cela a toujours existé et on n'a pas d'études qui viendraient montrer qu'aujourd'hui ce phénomène se soit accentué. Il est probable que plus le marché du travail se rétracte, plus l'origine sociale est utile, mais il n'y a pas de données objectives.

Cependant, j'ai toujours trouvé que l’on utilisait l'expression "ascenseur social" de manière biaisé, car un ascenseur, par définition, ça monte et ça descend. Dans une société moderne où de plus en plus de jeunes font des études, il faut s'attendre à ce que ça bouge dans les deux sens, et que ce ne soit pas toujours les mêmes qui montent, et que par conséquence il y ait aussi des descentes sociales. Quand les diplômes sont rares, et que la structure du marché de l'emploi se transforme par le haut, il y a plus de gens qui vont monter. Mais si – comme c'est le cas actuellement – la structure de l'emploi ne bouge pas beaucoup, qu'il n'y a pas d'augmentation du de postes de cadre, alors qu'il y a de plus en plus de diplômés, tout le monde ne peut pas monter.

Alexandre Delaigue : Ce qui bloque l'ascenseur social c'est un système éducatif élitiste et de fortes inégalités de revenu, entretenues par un système fiscal biaisé en faveur des hauts revenus, est la meilleure recette pour une société immobile. Encore faut-il savoir quelle est la cause et l'effet. Peut être que les mêmes facteurs qui déterminent le système fiscal et éducatif déterminent aussi l'acceptation de la mobilité sociale. Dans un pays très homogène culturellement - comme le sont les pays scandinaves, ou le Japon - la mobilité sociale est plus acceptable parce que tout le monde considère appartenir au même groupe : même faire un métier peu rémunérateur ne conduit pas a la stigmatisation et l'exclusion. Dans une société très diverse, les questions se posent toujours en termes de "eux contre nous". Aux USA, la pauvreté est concentrée sur les populations noires, qui ont tendance à le rester. Les Etats américains les plus hostiles à la redistribution sont aussi les anciens Etats confédérés. Parce que redistribuer, rendre le système éducatif plus ouvert, bénéficie aux noirs, considérés comme "autres". 

Pourquoi, alors que la crise est mondiale, d'autres pays arrivent-ils à faire mieux que la France ? Quels sont les pays qui, malgré les difficultés, sont arrivés à conserver un ascenseur social qui fonctionne encore relativement bien ?

Marie Duru-Bellat : Il y a des pays où il y a sans doute plus de mobilité, ce qui veut dire qu'il y en a plus qui montent, mais aussi plus qui descendent. Ce sont généralement des pays qui donnent moins d'importance au diplôme, comme l'Australie, par exemple, et ce n'est d'ailleurs pas un hasard si de nombreux jeunes s'y rendent. En France, on donne encore beaucoup de valeur au diplôme. Il y a des pays aussi qui sont plus récents dans leur développement de l'éducation, et où les diplômes sont quelque chose d'encore assez rare, c'est notamment le cas des pays d'Europe Centrale, où un diplôme est très rentable.

Alexandre Delaigue : Par rapport à d'autres pays, la France se situe dans une position moyenne. La France a moins de mobilité que les pays d'Europe du Nord, mais plus que des pays latins comme l'Italie. Le système éducatif français est ici clairement le facteur déterminant.

Comment le France pourrait-elle relancer son ascenseur social ? Comment redonner la confiance à une opinion publique qui croît de plus en plus que les positions sont figées ? Quels sont les facteurs plombant la mobilité sociale qu'il faut remettre en cause d'urgence ?

Marie Duru-Bellat : On pourrait essayer de créer des formations qui elles-mêmes créeraient des emplois. Si par exemple on s'achemine vers une transition écologique, l'école pourrait inventer ces diplômes qui amèneraient des emplois. Mais cela demanderait beaucoup d'imagination, et que l'on ait un futur un peu plus mobilisateur. 

Sur la question de l'opinion, je ne sais pas si les gens sont si désabusés que cela, car l'école garde une confiance bien plus élevée que les autres institutions. Après, je pense que les Français auraient un peu plus confiance dans leur école s'ils avaient l'impression qu'elle n'était pas juste "utile" pour se placer. On est arc-boutée sur l'utilité du diplôme, alors forcément quand l'utilité n'est pas au rendez-vous, tout s'écroule.

Alexandre Delaigue : Les facteurs qui accroissent la mobilité sociale sont le fonctionnement du système éducatif et les politiques de redistribution. Les pays dont les systèmes éducatifs sont très élitistes ont peu de mobilité, les enfants des élites trustent les bonnes places dans les études. Les systèmes éducatifs plus ouverts favorisent la mobilité. Pour la redistribution, voir le graphique suivant : 

Il existe un lien très net entre inégalités et faible mobilité. Il y a plusieurs façons d'interpréter ce lien. La première consiste a dire que lorsqu'une société est très inégalitaire, les élites cherchent a maintenir leurs places. Ainsi, dans les grandes universités américaines comme Harvard, il y a de plus en plus d'enfants d'anciens élevés, qui ont réussi, investissent dans leur ancienne université pour que leurs enfants y accèdent. Mais on pourrait dire aussi que dans les sociétés scandinaves a très forte fiscalité, beaucoup de gens renoncent aux carrières qui seraient susceptibles de leur apporter de gros revenus, ces revenus étant mangés par les taux d'imposition élevés. En tout cas, la leçon est claire : les pays très inégalitaires ne compensent pas par une mobilité sociale importante, qui offrirait a chacun la possibilité à son tour, de devenir très riche.

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