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Les clichés du libéralisme, épisode #10 - Le libéralisme, ce n’est pas la "vraie" liberté
©Daniel Tourre - Edition Tulys

Série du weeekend

Les clichés du libéralisme, épisode #10 - Le libéralisme, ce n’est pas la "vraie" liberté

Chaque samedi, Daniel Tourre défait, avec humour, les clichés que l’on se fait sur le libéralisme. Dans ce dixième épisode, une nouvelle idée reçue est mise à mal : le libéralisme ne serait pas la "vraie" liberté.

Daniel Tourre

Daniel Tourre

Daniel Tourre est notamment l'auteur de Pulp Libéralisme, la tradition libérale pour les débutants (Tulys, 2012) et porte-parole du "Collectif Antigone". 

 

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Des personnes douées d’un sens de l’observation hors du commun auront déjà remarqué que libéralisme et liberté ont comme un air de famille. Votre instinct ne vous a pas trompé (je présume que vous faites partie de cette élite) : le libéralisme a toujours mis au centre de sa doctrine la liberté, que ce soit comme une valeur en soi ou comme moyen d’atteindre des objectifs matériels ou plus nobles (la réalisation de sa nature d’humain).

Cet air de famille entre liberté et libéralisme a fait des jaloux : le bon peuple pourrait bien préférer la liberté à des projets collectifs grandioses. Pour éviter ce désagrément, il a fallu expliquer aux individus égarés que la liberté proposée par les libéraux n’est qu’une liberté théorique, une liberté formelle. Heureusement, les individus pourraient jouir d’une «liberté réelle», en renonçant à leur liberté formelle (avec un petit coup de pouce pour les récalcitrants, mais c’est pour leur bien et ils n’étaient pas vraiment libres avant). Cette "liberté réelle" est aussi concrète qu’un mirador de goulag ou qu’un bataillon de camarades déchargés des nécessités de la production en route vers des vacances collectives.

Ce type de « liberté réelle » et ses variantes (liberté positive, droit à la capacité) sont les vrais adversaires de la liberté naturelle défendue par le libéralisme.

La liberté naturelle

Pour les libéraux, la liberté naturelle est l’étalon mesure devant lequel la cohorte hétéroclite des expressions reprenant ou détournant le mot liberté doit être présentée. La liberté naturelle est définie par John Locke comme celle dont disposent les Hommes dans un état de nature, c’est-à-dire avant l’apparition de l’État. Dans l’état de nature, les Hommes sont propriétaires d’eux-mêmes et de ce qu’ils produisent. Ils ont le droit d’employer leurs facultés pour atteindre les objectifs qu’ils ont choisis sans être arrêtés par la violence des autres. La liberté naturelle se définit donc de manière négative –on l’appelle d’ailleurs parfois ‘liberté négative’- comme l’absence de violence dans l’échange ou dans l’action. Elle ne se confond pas pour autant avec une licence pour agir sans limite. Elle est bornée par le respect de la liberté des autres. Un homme qui tue ou vole un autre ne fait pas usage de sa liberté naturelle, mais d’une licence illégitime.

La liberté civile

Les Hommes renoncent à une petite partie de leur liberté naturelle pour permettre l’émergence d’un État chargé de protéger leur liberté. Dans ce cadre, la liberté civile, c’est-à-dire la liberté encadrée par les lois de l’État, n’est que la petite sœur de la liberté naturelle. Cette liberté est légèrement atrophiée pour permettre à l’État d’user de la violence pour sanctionner les criminels ou pour prélever les ressources permettant son existence, mais c’est une liberté identique dans son esprit à la liberté naturelle. La liberté civile n’est donc pas l’adversaire de la liberté naturelle, elle en est la version protégée par l’État.

Hélas, sous l’influence de penseurs de Rousseau jusqu’à John Rawls en passant par Marx, la définition de la liberté a parfois été altérée au point d’être méconnaissable. L’État, toujours en prétendant défendre la liberté, saccage alors la liberté naturelle en toute bonne conscience.

La liberté politique

La liberté politique est l’un des faux amis de la liberté naturelle, sans en être forcément son adversaire. La liberté politique est la possibilité de choisir ceux qui vont gouverner ou de participer à l’élaboration des lois. Elle s’oppose à la liberté naturelle lorsque le périmètre d’action du gouvernement n’est pas strictement borné. Cette vision d’une liberté politique sans borne vient de la Grèce antique. Elle est remise au goût du jour par Rousseau, pour qui les citoyens doivent se fondre dans une volonté générale, les individus s’aliénant sans réserve aux décisions collectives auxquelles ils ont participé démocratiquement. L’État souverain peut ensuite, à sa discrétion, donner –ou pas– des libertés aux individus. Cette vision de l’État a eu une influence considérable en particulier sur la gauche française.

Elle a été contestée vigoureusement par Benjamin Constant, un écrivain libéral du XIXe siècle. La souveraineté sans limite du peuple est aussi dangereuse que la souveraineté sans limite d’un despote. La Terreur, période dramatique de la Révolution française, en est l’illustration la plus flagrante.

La capacité

La liberté est aussi parfois confondue avec un autre faux-ami : « la capacité ». Or être libre, ce n’est pas la même chose qu’être capable. Si nous sommes libres d’écrire un opéra, cela ne veut en aucun cas dire que nous en sommes capables. Nous sommes libres d’aller en vacances à la plage, cela ne veut pas dire que nous en avons la capacité financière. Nous sommes libres de faire des gros câlins entre adultes consentants, mais cela ne veut pas dire que nous avons la capacité de trouver un partenaire –ou le « droit » d’avoir un(e) ami(e).

La capacité n’est pas liée à la nature de l’Homme, sauf à considérer qu’il est dans la nature de l’Homme d’obtenir immédiatement ce qu’il souhaite ou d’exiger des autres de lui fournir la capacité de réaliser ses objectifs. On peut être libre sans avoir la capacité (personnelle, financière etc...) de réaliser ses projets ou a contrario on peut avoir la capacité de réaliser ses projets sans être libre. La capacité est bien sûr souhaitable, mais c’est une caractéristique distincte de la liberté.

Le droit à la capacité n’existe pas. Un droit à la capacité d’avoir des câlins, d’être champion de foot ou d’avoir un travail intéressant et bien payé serait à la fois illégitime, inefficace et destructeur pour la société. Illégitime car il impose mécaniquement de violer le droit à la liberté des autres individus. Inefficace, parce que les individus obtiennent plus facilement un bien ou un service des autres lorsqu’ils l’échangent librement. Déclamer un droit à un travail intéressant et bien payé ne garantit en rien son existence ou la possibilité de l’obtenir. Dangereux, parce que les droits à la capacité étant par définition illimités, ils augmentent le périmètre d’intervention de l’Etat (aller sur la Lune, avoir des yeux électroniques, etc.).

La confusion entre droit à la liberté et droit à la capacité est permanente chez les étatistes. Forcément : si le droit à la liberté limite leur pouvoir, un droit à la capacité est un prétexte pour l’augmenter sans limite.

« La liberté individuelle, je le répète, voilà la véritable liberté moderne. La liberté politique en est la garantie; la liberté politique est par conséquent indispensable. Mais demander aux peuples de nos jours de sacrifier comme ceux d’autrefois la totalité de leur liberté individuelle à la liberté politique, c’est le plus sûr moyen de les détacher de l’une et quand on y serait parvenu, on ne tarderait pas à leur ravir l’autre. »
Benjamin Constant - (1767-1830)
De la liberté des anciens comparée à celle des modernes.

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