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Les avantages et les bienfaits d'une éducation conservatrice pour nos enfants face à la faillite éducative contemporaine
©MARTIN BUREAU / AFP

Bonnes feuilles

Les avantages et les bienfaits d'une éducation conservatrice pour nos enfants face à la faillite éducative contemporaine

Pierre-Henri d’Argenson publie "Petit traité d’éducation conservatrice" aux éditions du Cerf. Voici un guide pratique à l'usage de tous les parents pour renouer avec le sens profond de l'éducation. Pierre-Henri d'Argenson en appelle donc à un retour aux fondamentaux. Extrait 2/2.

Pierre-Henri d'Argenson

Pierre-Henri d'Argenson

Pierre-Henri d'Argenson est haut-fonctionnaire. Il a enseigné les questions internationales à Sciences Po Paris. Il est l’auteur de "Eduquer autrement : le regard d'un père sur l'éducation des enfants" (éd. de l'Oeuvre, 2012) et Réformer l’ENA, réformer l’élite, pour une véritable école des meilleurs (L’Harmattan, 2008). Son dernier livre est Guide pratique et psychologique de la préparation aux concours, (éditions Ellipses, 2013).

 

 

 

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Éduquer n’est pas seulement transmettre quelque chose. C’est aussi, et d ’abord, se transmettre. Paradoxalement, c’est un acte bien plus libérateur pour l’enfant que tout ce qu’il recevra au nom de «l’objectivité» de la science ou de «la vérité»  d’un dogme religieux. Il vaut mieux éduquer ses enfants avec des convictions qu’avec des certitudes. En proposant à nos enfants notre être, construit par une expérience et ne pouvant se réclamer que de la profondeur de son caractère et de ses valeurs, nous les encourageons à construire pour eux-mêmes cette personnalité qui seule les protégera de tous les scientismes et autres manipulations dont ils seront l’objet plus tard. Par la même occasion, nous acceptons que notre expérience de la vie est unique, qu’elle n’est pas transférable à nos enfants. Nous cessons donc de vouloir les éduquer à la façon dont nous les rêvons en tant qu’adultes, de plaquer sur eux nos réussites réelles ou fantasmées, de glorifier seulement les qualités que nous possédons ou que nous voudrions posséder.

En quoi une éducation conservatrice peut-elle y contribuer? Pour moi, une éducation conservatrice n’est ni une éducation de classe, ni une éducation nostalgique, c’est une éducation que je qualifierais d’honnête, au sens de «l’honnête homme», c’est-à-dire complète, équilibrée, morale. J’ai essayé dans ce livre de cerner les contours de ce qui me paraissait essentiel pour donner à nos enfants les bases d’une vie adulte enracinée, et par là même dotée des outils leur permettant de se confronter aux incertitudes de la vie – non pour les résoudre, mais pour les approfondir; non pour trouver la paix, mais pour apprendre à mener le combat; non pour réussir tous les concours, mais pour trouver sa vocation. Une éducation conservatrice doit, je crois, être guidée par l’estime et la confiance que nous mettons dans la capacité de nos enfants à prendre en charge le monde. 

Pour cela, il doit y avoir adhésion au projet de vouloir faire de ses enfants de futurs hommes et femmes libres. C’est sa visée existentielle, son but et fondamental, qui consiste à leur donner les moyens de devenir des personnes solides, épanouies, tenant sur leurs deux jambes; de se construire une philosophie de vie, de développer leur autonomie de pensée, de jugement, d’action; de leur permettre de trouver un équilibre entre la singularité de leur être et le respect des normes collectives; d’accumuler ces réserves existentielles dans lesquelles ils pourront puiser pour affronter les épreuves de la vie – et, disons-le de nouveau avec force, ceci n’est pas le projet libéral-progressiste, qui glorifie nos addictions plutôt que nos résistances, nos distractions plutôt que nos ambitions, nos états d’âme plutôt que notre compassion. Il ne s’agit pas de faire de nos enfants des saints, mais de leur donner une armature intellectuelle, morale, humaine qui leur permettra d’exister pleinement dans le monde, avec le souci des autres et de la planète. En un mot, c’est leur apprendre à vivre par eux-mêmes et avec les autres, et non pour eux-mêmes et dans l’indifférence. La vertu, selon moi, de «l’éducation conservatrice» dont j’ai tenté de dessiner les contours, sans d’ailleurs prétendre qu’elle soit la seule valable, est de ne pas envisager l’éducation d’un enfant comme une épreuve à réussir – une perspective typique du progressisme et de son ambition de formater les êtres en vue d’un idéal inaccessible, mais plutôt comme un projet où s’engager de la meilleure manière possible. Entre le délaissement, l’anarchie, le laisser-aller d’un côté et le contrôle rapproché, la main mise, et le dressage scolaire et comportemental de l’autre, il y a une voie médiane à trouver qui exige de travailler sur soi, ce qui est d’ailleurs la partie la plus difficile, mais aussi la plus passionnante de l’éducation. On peut en effet être un parent lucide et néanmoins plein de failles, tout simplement parce que certains combats contre soi ne sont jamais complètement gagnés, qu’on ne se change jamais à hauteur de ce que l’on souhaiterait et que c’est bien ainsi: il faut de l’imperfection pour une bonne éducation, et il faut un peu de flou pour une bonne structuration. 

Un des meilleurs livres qu’il m’ait été donné de lire sur l’éducation est le Tao Te King des parents, adaptation de la sagesse de Lao-tseu à l’éducation des enfants. Il m’a appris à poser un regard profondément bienveillant sur mes enfants, à faire confiance à leurs formidables aptitudes de vie et à m’inspirer de leur sagesse, en particulier l’art d’habiter pleinement l’instant présent. Mais la philosophie du lâcher-prise ne peut suffire et ne saurait se confondre avec le laisser-faire. Les enfants n’apprennent pas tout d’eux-mêmes. Nous avons un rôle essentiel et nous devons nous investir dans la construction de nos enfants: un enfant construit construira, alors qu’un enfant qui ne sait pas construire risque de finir par détruire, car c’est généralement ce que l’on fait dans ce cas, parce que l’on ne comprend pas, que l’on ne maîtrise pas, que l’on ne participe pas, et que l’on souffre de cette impuissance que l’on compense par la brutalité. 

Le chemin du devenir homme est celui de l’incertitude des steppes sauvages et des montagnes, du renoncement aux allées rassurantes d’un jardin, et c’est pourquoi nul n’y survit sans boussole, sans repères, sans azimuts, sans capacité à confronter sa carte intérieure avec le paysage réel de la vie. Pour équiper à nouveau nos enfants du paquetage adéquat, il est temps, collectivement, de tourner la page ouverte il y a quelques décennies et abandonner le mensonge qui a lancé tant d’enfants dans le désert en leur disant: où que vous alliez, vous arriverez quelque part et vous serez heureux. Or on n’arrive nulle part de cette manière. Notre devoir est donc de leur donner des repères, des instruments pour s’orienter, pour les laisser choisir un jour leur propre voie. Alors ils pourront viser les sommets sans se perdre en route, et s’ils se perdent, ils sauront retrouver leur chemin. J’ai conscience que mes propos peuvent avoir quelque chose de décalé par rapport au désastre éducatif actuel, c’est-à-dire que je me demande s’il n’est pas trop tard pour remédier à la détérioration profonde des conditions de l’éducation. Mais ne baissons pas les bras, et, envers et contre l’idéologie mercantile, le consumérisme écocide, le cynisme festif et l’industrie de la vacuité numérique, préparons la relève. 

Les discours visant d’une façon ou d’une autre, au nom de la défense des idéologies passées, à promouvoir la culture du laxisme scolaire, de l’excuse, de la permissivité, du relâchement, du laisser-aller, ou du pédagogisme déstructurant apparaissent profondément dépassés par la réalité, et continuent, au nom du nivellement par le bas, d’aggraver les inégalités culturelles et sociales. Il faut une fois pour toutes tourner la page de mai 1968, dont les préceptes, quelles que soient leurs justifications historiques et sociales, ont profondément abîmé la société dans sa capacité à transmettre à nos enfants des repères solides pour affronter la dureté du monde et apprivoiser leur condition humaine. Un enfant phobique, une adolescente anorexique, un jeune homme suicidaires ont des êtres qui appellent à l’aide, parce qu’ils sont perdus, déboussolés, face à eux-mêmes et face au monde. Je ne rêve pas d’une société lisse, bien-portante, sans angoissés, sans ados mal dans leurs peaux. Mais le niveau de violence, de suicides, de retard scolaire et de mal-être ne peut plus être accepté et encore moins traité avec les méthodes qui ont elles-mêmes contribué à cette situation. 

Il ne s’agit pas d’éduquer nos enfants contre la société, car nous sommes aussi cette société, mais plutôt d’oser les éduquer à une autre société que celle qui a créé les conditions de la faillite éducative contemporaine. N’ayons pas peur, n’ayons pas honte d’assumer la dimension conflictuelle des enjeux éducatifs, parce que c’est la seule façon d’y retrouver notre place.

Extrait du livre de Pierre-Henri d’Argenson, "Petit traité d’éducation conservatrice", publié aux éditions du Cerf. 

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