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Les "Allemands dont ça n’était pas la guerre" : comment la politesse mémorielle de François Hollande entretient la confusion historique
©Reuters

Du D-Day à Oradour-sur-Glane

Les "Allemands dont ça n’était pas la guerre" : comment la politesse mémorielle de François Hollande entretient la confusion historique

Il y a quelques jours, lors des célébrations du Jour J, François Hollande a souhaité saluer "le courage des Allemands entraînés dans une guerre qui n'était pas la leur" alors que Manuel Valls se rendra ce mardi 10 juin à Oradour-sur-Glane pour les commémorations du massacre.

Pierre Rigoulot

Pierre Rigoulot

Pierre Rigoulot est historien et directeur de l'Institut d'histoire sociale

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Atlantico : Manuel Valls se rend ce mardi 10 juin à Oradour-sur-Glane pour honorer les commémorations d'un épisode pour le moins sensible de l'histoire franco-allemande. 70 ans après les faits, peut-on dire que le dossier ait cessé d'être polémique ?

Pierre Rigoulot : Le dossier d’Oradour est aujourd’hui encore un dossier, sinon polémique du moins sensible, d’abord du fait de la présence, parmi les troupes allemandes d’incorporés de force alsaciens. A la revendication des associations d’anciens "malgré-nous" comme ils se désignaient eux-mêmes, d’être seulement considérés comme des victimes s’est opposée l’opinion publique de la région du village martyre qui y voyait au moins des complices d’un crime abominable. Guerres de mémoire en somme et le Premier Ministre, né au cœur d’une région à fort sentiment identitaire sera sensible, je le crois au problème de l’Alsace.

Ils ne sont plus guère nombreux, hélas, ces hommes qui ont été enrôlés de force dans l’armée nazie. Mais la mémoire de cette épisode est très forte en Alsace et en Moselle, les trois départements annexés de fait par l’Allemagne hitlérienne. Des milliers d’hommes ne sont pas rentrés, tués sur le front mais aussi dans le camp de Tambov où étaient concentrés la plupart de ceux qui se rendaient aux Soviétiques en arguant de leur qualité de Français ! Naturellement, les choses ne sont pas si simples : les incorporés de force sont bien des victimes su nazisme, mais leur position est si je puis dire « moyenne » entre d’un côté la petite minorité favorable au nazisme et de l’autre ceux qui ont choisi de fuir pour ne pas grossir les rangs de la machine de guerre allemande - voire de résister. Juger de ces différents choix est cependant difficile. On n’a pas une conscience politique particulièrement développée à 18 ou 20 ans. Et puis, il y a des choses que l’on ne sait plus aujourd’hui. Par exemple qu’il suffisait d’être grand et fort en 1944 pour se retrouver dans la SS sans qu’on se soit porté volontaire…D’autres polémiques minoritaires ont existé, alimentées par les milieux négationnistes qui cherchent à déconsidérer la Résistance. Si celle-ci n’avait pas agi, disent-ils, les nazis n’auraient pas voulu donner un « exemple » à Oradour-sur-Glane. C’est indirectement l’éloge de la passivité devant le nazisme alors que l’action de la Résistance, on le sait, a retardé l’arrivée des renforts demandés par  les Allemands après le Débarquement…

Lors de son discours du 6 juin, François Hollande a déclaré " Je veux saluer le courage des Allemands, victimes eux aussi du nazisme, entraînés dans une guerre qui n'était pas la leur, qui n'aurait pas dû être la leur". Une telle séparation entre le nazisme et la population allemande des années 1940 n'est-elle artificielle ?

Vous remarquerez que le Président a employé deux formules différentes. Cette guerre n’aurait pas dû être la leur ? Il est facile d’acquiescer. Au nom de la morale, des droits de l’homme et de la démocratie, comme des intérêts vitaux de l’Allemagne, cette guerre n’aurait pas dû être la leur. Les Allemands n’auraient pas du voter majoritairement pour Hitler en 1933, admirer leur Führer et accepter de mourir pour un régime totalitaire, liberticide, antisémite, pourvoyeur de guerres et de massacres

Mais la guerre nazie était-elle la guerre des Allemands ? Il y a eu de la part de François Hollande la volonté très politique en effet d’associer les Allemands  à l’ensemble, hélas très fourni, des victimes du nazisme. Il a effectué une opération analogue d’ailleurs, en  évoquant le rôle de l’Armée rouge. Oui, par millions on compte les victimes du nazisme dans ses rangs. Mais François Hollande a dû pour le moins simplifier les faits historiques  l’associer aussi simplement aux autres victimes : l’Armée rouge n’a pas apporté avec elle la liberté comme les Gis et les Britanniques sur les côtes de Normandie, mais un autre système totalitaire. Et les Soviétiques sont en grande partie responsables du déclenchement de la guerre à l’Ouest de l’Europe en s’alliant avec Hitler en août 1939.

De la même façon, le Président français a dû simplifier en parlant de l’Alemagne.  Victimes en effet de la dureté du traité de Versailles, puis de la propagande chauvine et antisémite et des violences nazies – sans parler de l’interdiction du multipartisme, de l’ouverture des camps de concentration dès 1933 – la population allemande a été aussi partie prenante. On ne redira jamais assez que c’est avec les voix de la majorité des Allemands que Hitler est devenu chancelier, on ne redira jamais assez la fierté des Allemands devant la puissance et les succès de son armée. En même temps le nazisme n’était pas une dictature ordinaire mais totalitaire. Comme chez Staline et plus tard Mao, il ne fallait pas seulement éviter ce qui était interdit : un incroyable quadrillage policier, institutionnel, associatif s’assurait des démonstrations d’enthousiasme des Allemands et de leurs enfants…François Hollande est donc dans l’habileté politique mais aussi dans la vérité historique.

Que sait-on concrètement aujourd'hui de la connaissance qu'avaient les civils allemands des exactions de la Wermacht ? 

Plusieurs écoles s’affrontent, les unes insistant sur la connaissance qu’avaient les Allemande dans leur ensemble de ce qui se passait, les autres insistant sur la propagande, l’aveuglement de générations formés par l’Etat totalitaire. Au fond, les gens savaient finalement beaucoup de choses mais leur regard était orienté, leur sensibilité souvent abolie à l’égard de certaines catégories d’êtres humains, leur peur et leur haine exacerbées envers d’autres.

Faut-il voir en conséquence dans les déclarations de M. Hollande un rapport toujours très politique à la seconde Guerre Mondiale et la domination du nazisme ? 

Non. Presque au contraire : j’y vois le poids de l’histoire qui s’est un peu figé à la période de la Grande Alliance anti nazie : le nazisme était le seul ennemi de la démocratie et de la liberté – les Soviétiques sont donc aujourd’hui encore absous du pacte germano-soviétique en 39 comme de la répression en Europe centrale et orientale, le nazisme étant souvent perçu comme l’effet de la folie meurtrière d’un homme plus que comme le produit d’une situation historique et de décisions politiques dans lesquelles les démocraties elles-mêmes ont leur part de responsabilités et aussi les peuples – les Allemands notamment. Mais l’historien multiplie les facteurs de compréhension. La mémoire simplifie et les politiques calculent leurs effets. Il est difficile d’échapper à l’existence de ces différents plans.

Comment comprendre cette "politesse mémorielle" du gouvernement vis à vis de l'Allemagne dans le cadre politique actuelle ? 

L’Union européenne et la démocratie valent bien une politesse mémorielle ! D’autant, je vous l’ai dit, qu’il n’est pas tout à fait faux de présenter les Allemands comme victimes, eux aussi du nazisme.

Les relations entre Paris et Berlin ne gagneraient-elles pas à "regarder ensemble vers l'avenir" (De Gaulle) plutôt que d'entretenir une vision somme toute diplomatique de notre histoire commune ?

C’est précisément cette vision diplomatique qui contribue à mieux associer Paris et Berlin pour renforcer une Europe attractive pour ceux qui manquent de bien-être et de liberté, comme l’ont montré les Ukrainiens à Kiev, mais jugée avec réserves par ceux qui en ont bénéficié ! Quitte à ce que les étudiants, les chercheurs, les historiens des deux pays travaillent ensemble, mettent en évidence la complexité des situations, la difficulté qu’il y a à adopter une vision manichéenne de l’histoire, même envers le nazisme ou le communisme.

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