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Les Afghans tentent désespérément d’effacer leur histoire digitale et redoutent que les Talibans exploitent les données biométriques saisies. Une leçon pour nous ?
©HOSHANG HASHIMI / AFP

Surveillance généralisée

Les Afghans tentent désespérément d’effacer leur histoire digitale et redoutent que les Talibans exploitent les données biométriques saisies. Une leçon pour nous ?

Les Afghans semblent être nombreux à chercher à faire disparaître leur historique internet alors que les talibans ont récupéré les appareils biométriques.

Fabrice Epelboin

Fabrice Epelboin

Fabrice Epelboin est enseignant à Sciences Po et cofondateur de Yogosha, une startup à la croisée de la sécurité informatique et de l'économie collaborative.

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Atlantico : Les Afghans sont nombreux à chercher à faire disparaître leur historique internet alors que les talibans ont récupéré les appareils biométriques. Ont-ils raison d’avoir peur ? Que pourraient concrètement faire les talibans avec ces outils ? 

Fabrice Epelboin : Sur ces systèmes biométriques de l’armée américaine en particulier, ce que j’ai lu des spécialistes est qu’il semble qu’ils ne soient pas vraiment utilisables et que les Américains vont pouvoir désactiver toutes les fonctionnalités à distance. Ce n’est pas une catastrophe. Mais cela montre qu’ils ont laissé des choses derrière eux, potentiellement du matériel dernier cri. Les talibans ne peuvent pas en faire grand-chose mais leurs alliés pakistanais et chinois pourraient avoir ainsi accès aux dernières technologies américaines. Ça en dit long sur l’impréparation du retrait américain.

Cela doit-il nous inviter à réfléchir à ce que nous fournissons sciemment comme données et à leur mauvaise utilisation ?

C’est effectivement une bonne occasion d’expliquer que la biométrie a des avantages mais aussi des conséquences lourdes à moyen et long terme. La confiance dans l'innocuité de ces technologies repose sur l’idée d’une persistance des régimes politiques dans lesquels ils sont en usage, en l'occurrence nos démocraties occidentales, même si le cas afghan est un extrême puisque l’on passe d’une occupation militaire américaine aux talibans. Mais cela reste valable pour tout système biométrique, ce qui vous parait pratique et utile aujourd’hui peut demain se transformer en tout autre chose si le régime politique dans lequel c’est utilisé évolue, et la période que nous traversons est extrêmement troublée et impacte lourdement la nature même de nos régimes politiques. Ce qu’on a appelé démocratie en France est en train d’évoluer vers autre chose, non pas vers une dictature, il ne faut rien exagérer, mais certainement pas vers plus de démocratie, bien au contraire. Ainsi, des choses qui pouvaient sembler anodines seront demain beaucoup plus problématiques. C’est typiquement le cas du pass sanitaire, qui semble aujourd’hui relativement anodin et pratique dans la lutte que nous menons face à la pandémie, mais il part du principe que c’est une mesure temporaire, inhibant ainsi toute volonté de nous projeter dans le temps dans ses usages et son évolution. Pourtant, on ne peut que douter du fait que nous venions à bout de cette épidémie à court terme, ce n’est pas comme si nous nous donnions les moyens de vacciner l’Afrique d’ici la fin de l’année, ni même de la décennie au rythme où nous allons. Cela ne peut qu’entrainer l’apparition de nouveaux variants, et donc entériner les usages et l’évolution du pass sanitaire. La véritable question que nous devrions nous poser face à cette technologie est relative à son évolution demain. Servira-t-elle à distinguer finement ceux qui sont de facto exclus de nos politiques de santé, comme les migrants et les clandestins ? Que deviendra le petit groupe qui résistera jusqu’au bout au vaccin ? Une telle fracture au sein de la société est-elle viable à long terme ? Il y a de nombreuses dérives possibles et l’incapacité à les anticiper pour éventuellement les contrer repose sur l’impossibilité à  se projeter dans le temps avec une technologie, par ailleurs beaucoup plus simple et moins problématique que la biométrie. Toutes les technologies qui permettent d'identifier les individus doivent se projeter dans le temps si on veut mesurer leur dangerosité. 

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A-t-on trop souvent recours à des technologies qui paraissent anodines mais qui pourraient connaître des dérives ? 

Elles ne sont pas si anodines pour un petit groupe d’individus dont je fais parti et qui se préoccupent de ces sujets depuis longtemps, et qui ont été, il y a une décennie, taxés de complotistes jusqu’à ce que Snowden révèle l'étendue de leurs usages à des fins de surveillance. Mais l’épisode Snowden n’a pas du tout eu l’impact qu’on en attendait, en dehors de sortir les gens comme moi du purgatoire des conspi. Les révélation Snowden auraient dû provoquer par la suite un affolement des médias et de la population sur la prolifération actuelle des technologies de reconnaissance faciale, par exemple, or il n’en est rien. Même si ces technologies ne sont pas tout à fait au point - en France comme en Chine - et que leur effet repose plus sur l’effet Panopticon de Foucault où les individus se conforment à la règle parce qu’ils se pensent surveillés à chaque instant, elle finiront par être efficace, et nous avons, en France, mis en place un cadre législatif qui sera incapable d’empêcher les dérives d’une technologie qui va profondément affecter la nature même de notre société demain. Encore une fois, cela relève de l’incapacité à se projeter dans l’avenir, malgré une science fiction abondante et un autre régime, la Chine, qui a au moins dix ans d’avance sur nous dans son usage à des fins de contrôle social. Et n’imaginez pas que l’objectif en Europe soit si différent de celui affiché par la Chine, le projet européen INDECT, qui a plus de dix ans, avait précisément, à travers la vidéosurveillance, un objectif de contrôle social. Aujourd’hui, la reconnaissance faciale est autorisée partout, et nous sommes en train de construire un monde où, dans les centres urbains tout du moins, chaque individu, qui il est et ce qu’il fait, sera identifié et consigné dès qu’il est dans l’espace public. Cela change profondément notre rapport à l’espace public, où l’anonymat a longtemps été la règle, et le rapport au pouvoir et à l’autorité, que 1984 de Georges Orwell a parfaitement décrit. Tout cela se décide et se construit aujourd’hui dans une indifférence crasse alors que c’est un enjeux de société fondamental. 

Dès lors, il convient de relativiser et de contextualiser les réactions que suscitent le pass sanitaire, car il a le mérite de rendre visible et palpable dans notre quotidien une évolution vers une société de surveillance totale, en cours depuis plus de dix ans, mais qui jusqu’ici n’est pas perceptible par ceux qui ne s'intéressent pas à ces technologies et qui s'arrêtent généralement à leur côté pratique ou inoffensif à court terme. Les réactions face au pass sanitaire sont certe irrationnelles pour la plupart, mais elle laissent transparaître une angoisse bien réelle face à une société qui s’éloigne de plus en plus de tout idéal démocratique et dans laquelle les libertés d’hier sont en train de devenir des privilèges pour ceux qui se conforment à la règle, ce qui est précisément ce que la Chine met en place avec le crédit social, de façon, il faut le reconnaître, bien plus brutale et rapide, mais également d’une manière bien plus explicite et honnête.

De la même façon, la prolifération de théories loufoques quant aux vaccins, qui portent pour l’essentiel sur une crainte d’un contrôle social à travers la technologie, que ce soit par l’intermédiaire de nano-particules contrôlées par Bill Gates à travers la 5G où je ne sais quoi - il existe une multitude de variation sur le thème - reflète une crainte que l’affaire Cambridge Analytica aurait dû susciter au sein de nos sociétés, car il s’agit là aussi, et pour de vrai, d’un contrôle sociale à travers une technologie du quotidien qui nous apparait anodine, Facebook, et dont la finalité est d’ôter à un nombre suffisant d’individu leur libre arbitre au point de rendre caduque le concept même de démocratie.

Pour des gens comme moi qui prônent une méfiance quant à ces technologies et qui passent leur temps à en faire de l’analyse prospective, c’est incroyablement frustrant de voir émerger ces milles théorie complotistes complètement en dehors de toute rationalité scientifique portant sur les technologie du quotidien alors qu’il y a de vraie raison de partager les inquiétudes de ceux qui manifestent contre le pass sanitaire ou de ceux qui ne font plus confiance en la science pour leur assurer un avenir meilleur. De la même façon, leur stigmatisation, au prétexte que leur incurie scientifique et de l’absurdité des raisonnements qu’ils diffusent, est le plus souvent faite par des gens qui n’ont pas plus de compétences scientifique qu’eux et sont incapables d’imaginer un progrès qui se retourne contre l’humanité malgré des signaux faibles évidents. Tout ceci est incroyablement frustrant. 

La technologie est-elle suffisamment développée pour qu’un contrôle efficace par un régime autoritaire puisse avoir lieu ? 

Oui et non. La reconnaissance faciale, à ce stade, n’est pas du tout au niveau de ce que nous vend son marketing, mais on y arrivera tôt ou tard. Mais son efficacité repose en large partie sur la croyance que la population a de son efficacité, et la science fiction a largement préparé les esprits. Du coup, on peut imaginer que se sentant sous surveillance, les usagers du métro par exemple, se conforment plus à la règle qu’il ne le faisait auparavant, du moins le jour où le port du masque ne sera plus obligatoire dans le métro. D’un point de vue législatif, le terrain est prêt et le parlement, qui, il faut le reconnaître, n’a plus le rôle de contre pouvoir qu’il avait quand la constitution de la 5e République a été rédigé, a échoué à mettre en place quoi que ce soit qui puisse à l’avenir nous préserver du pire et des inévitables dérives qui ne manqueront pas d’arriver. 

Sans même puiser dans le répertoire de la science-fiction, il suffit de regarder vers la Chine pour anticiper ce qui arrivera dans nos démocraties occidentales demain. Le QRcode tel que nous l’avons mis en place y est en usage depuis le début de l’épidémie, et la plupart d'entre nous ont oublié les réaction horrifiées que cela suscitait alors. De la même façon, il est de bon ton aujourd’hui de dénoncer le crédit social chinois, qui donnent des privilèges qu’on qualifierait ici de libertés fondamentale aux citoyens chinois qui se conforment à ce que l’Etat attend d’eux, mais nous allons doucement vers une logique étrangement similaire, où des libertés fondamentales telles que le droit de se déplacer sont désormais contingentées à un pass que l’on obtient en se conformant à ce que l’Etat attend de nous d’un point de vue sanitaire. De la même façon, un forme de crédit sociale est d’ores et déja en place au sein de la CAF où chaque bénéficiaire se voit attribuer une note qui détermine sa capacité à accéder à différentes aides. Ce type de dispositif est amené à s’entendre à une multitude de choses au sein de nos sociétés afin de s’appuyer sur des technologies en vue d’assurer une stabilité et in fine un contrôle de nos sociétés par ceux qui la dirigent. Gardez cela en tête et demandez-vous sincèrement à présent si les craintes exprimées par les anti-pass sanitaires sont si irrationnelles que cela, et si leurs opposants, qui se drapent dans la rationalité et la science, ne font pas preuve d’une naïveté crasse face à des technologies qu’ils ne comprennent pas vraiment, eux non plus. On nous prive actuellement d’un débat fondamental sur l’avenir de nos sociétés et c’est très inquiétant.

Est-il possible d’imaginer des garde-fous ?

Il est trop tard pour mettre en place des garde-fous. Ils auraient pu être inscrits dans la loi mais cette dernière a ouvert la porte à toutes les dérives. Il y a encore quelques éléments au niveau européen, mais la France n’hésite pas à s’opposer à l’Europe dès que cela touche aux technologies de surveillance.  L’Europe essaie par exemple de mettre en place un moratoire sur la reconnaissance faciale, en vain. Les pseudos garde-fous dans la loi sont totalement dérisoires. Si demain on élisait Xi Jinping, et souvenons nous que nos voisins allemands ont élu Hitler, il n’y aurait pas de barrière législative significative à l’instauration d’une dictature façon Big Brother. 

La vie n’est pas un long fleuve tranquille, et la démocratie non plus. Nous entrons clairement vers une période de turbulences dont la crise sanitaire nous paraîtra un aimable apéritif le jour où nous ferons réellement face au climat. Tout ce qui pourrait mal se passer se passera probablement mal, faute d’avoir une capacité à débattre et à décider de notre avenir commun dans une société illettrée quant aux technologies et dirigée par des individus sans la moindre formation scientifique. Cela fait dix ans qu’on avance tête baissée vers une société de surveillance totale, et Snowden hélas, n’y a rien changé : qui est conscient que la France a mis en place des technologies tout à fait comparables à ce qu’à dénoncé Snowden ? Quels sont les médias qui se sont attardés sur le projet IOL qui a mis en place un système de surveillance des citoyens français dès le milieu des années 2000 ? Quasiment aucun. Comment s’étonner dès lors que nous en soyons arrivés là ?

On a abandonné depuis longtemps l’idée que le progrès technique puisse soutenir un progrès social, au point d'éviter de parler de progrès au profit du terme creux d’innovation, une version court termiste qui n’est guère que synonyme de profit et de confort, mais certainement pas de progrès social. Or c’est pourtant la base du contrat social promis par le progressisme il y a deux siècles. Le progrès ces dernières décennies n’a apporté pour l’essentiel qu’un confort superficiel à la population et des profits gigantesques pour une toute petite partie ce celle-ci, mais rien de comparable à ce qu’il a pu apporter durant les trente glorieuses, par exemple, ce contrat social est rompu, et il n’est pas étonnant d’en voir les premières conséquences dans nos rues, que ce soit sous la forme de Gilets Jaunes ou d’anti Pass sanitaire, même s’il est regrettable que ces mouvements ne s’adossent pas sur une critique raisonnée du progrès et pataugent dans l’irrationnalité, ne perdont pas de vue que le camp d’en face n’est pas plus rationnel, sauf en ce qui concerne ceux qui en tirent profit, bien sûr, mais il ne s’agit là que d’une infime minorité.



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