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Le sondage qui montre pourquoi Martin Schulz devrait reconsidérer à la baisse ses ambitions de former les Etats-Unis d’Europe
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Etats-Désunis d'Europe?

Le sondage qui montre pourquoi Martin Schulz devrait reconsidérer à la baisse ses ambitions de former les Etats-Unis d’Europe

L'ancien haut-dirigeant européen demandait la mise en place d'Etats-Unis d'Europe. Un sondage montre le peu d'enthousiasme en la matière des pays du nord de l'Europe. Et on s'est abstenu de demander à ceux du sud, fort heureusement !

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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​Atlantico : Au mois de décembre dernier, Martin Schulz, chef de file des socialistes allemand, appelait les Etats membres de l'UE à former les Etats-Unis d'Europe en adoptant une constitution commune d'ici 2025. Les pays hostiles à cette idée seraient ainsi automatiquement exclus de l'UE. Selon un sondage réalisé par Yougov Allemagne, cette idée ne recueillerait que peu de soutiens parmi les populations de 7 pays européens (Allemagne 30%, France 28%, Royaume-Uni 10%, Danemark 12%, Suède 13%, Finlande 13%, Norvège 12%). Un tel projet n'est-il qu'une illusion politique, ou parait-il vraisemblable de pouvoir mener un tel projet avec un aussi faible soutien ?

Christophe Bouillaud : Effectivement, les chiffres de ce sondage ne sont pas très encourageants pour l’idée d’une fédération européenne. Partout, elle apparait très minoritaire dans l’opinion, et les opposants résolus sont toujours nettement plus nombreux que les fédéralistes (Allemagne 33%, Suède 48%, Finlande 56%, Danemark 48%, Norvège 55%, Royaume-Uni 43%) – sauf en France, qui n’a que 26% de récalcitrants contre 28% de répondants favorables à une fédération. Les opposants résolus sont logiquement majoritaires en chiffre absolu en Norvège (55%), pays non membre de l’Union européenne,   mais ils le sont aussi nettement en Finlande (56%), pourtant un pays membre de l’Union européenne, et surtout de la zone Euro. La base de départ d’une conversion fédéraliste de l’opinion européenne semble donc à ce stade très limitée. Et ce n’est là que la vision de l’opinion publique à travers les sondages : si l’on observait l’évolution des forces politiques dans chacun de ces pays, la perspective serait encore plus sombre. Rappelons qu’en Allemagne, les dernières élections ont vu la percée de l’AfD, qui correspond à une poussée radicalement anti-fédéraliste et xénophobe dans l’opinion. De même, en France, les candidats des partis réticents à l’intégration européenne ont recueilli un peu moins de la moitié des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle du printemps 2017. Cependant, pour être complet, il faut aussi considérer que d’ici 2025 – soit dans sept ans- les opinions peuvent évoluer profondément sous le coup des événements qui ne manqueront pas de se produire d’ici là. Rien n’empêche alors qu’en 2025,   les Européens considèrent de manière plus favorable cette option, ne serait-ce  que par exemple, parce que l’affaiblissement du rôle mondial des Etats-Unis pourrait amener les opinions européennes à chercher le salut dans une « union fait la force » toute européenne.  

Les pays interrogés par Yougov sont essentiellement des pays du nord de l'Europe. Que peut-on anticiper des positions des pays du sud ? Si un tel projet venait à voir le jour, faudrait-il s'attendre à une Union européenne devenue Union des pays d'Europe du Nord ? 

Les positions des pays d’Europe du sud ne seraient guère plus favorables. En particulier, je doute que l’opinion italienne soit très favorable en ce moment à cette idée – alors qu’elle y était très favorable en 1989-90. Mais, de fait, tout projet fédéraliste européen sera nécessairement, obligatoirement, un projet qui inclura des pays du nord et du sud de l’Europe. Car, selon toute vraisemblance, le périmètre de la fédération européenne ne pourra pas être autre que celui de la zone Euro, ou, en tout cas, celui des grands pays de la zone Euro (France, Allemagne, Italie, Espagne). En effet, c’est l’existence même de l’Euro qui oblige à passer à la fédération, et je ne vois pas un de ces pays accepter la création d’une fédération qui deviendrait l’actionnaire majoritaire de l’Euro sans en être membre. Il est impossible que les Italiens par exemple acceptent de garder un Euro qui serait la monnaie de la fédération franco-hispano-allemande. Le cas des petits pays (Pays-Bas, Belgique, Slovaquie, etc.) membres de la zone Euro est plus ambigu : ils pourraient peut-être accepter d’être dans la zone Euro sans être membre de la fédération, et donc de ne pas contrôler leur monnaie. Ou alors, ils devraient quitter la zone Euro : cela serait sans doute le choix d’un pays comme la Finlande, voire de l’Autriche. Quoi qu’il en soit, le plus probable, s’il doit y avoir une fédération européenne, est une fédéralisation de la zone Euro. 

Par ailleurs, cela implique que des pays comme la Pologne, la République tchéque ou la Hongrie ne seront donc jamais membres de cette fédération. Leurs dirigeants actuels n’en veulent pas, et cela tombe fort bien : ces pays ne sont pas membres de la zone Euro. 

Si les différents pays s'opposent à un tel projet, les causes de ce refus sont souvent différentes. Au regard de la révélation des fractures sur un tel projet, pourtant suite "logique" de la poursuite de la construction européenne, l'Union est-elle vouée à un état d'inachevé ?

On pourrait dire que l’état actuel de l’Union européenne correspond aussi à la réalité des volontés des opinions publiques des différents pays. Globalement, chacun souhaite rester « maître chez soi », et il n’existe pas de grande volonté fédéraliste dans l’opinion. Par contre, l’existence de la zone Euro, mais aussi l’existence d’un « grand marché » dans ses quatre dimensions (travail, capital, biens, services), rendent la fédéralisation souhaitable pour améliorer le sort de tous. Du coup, la question devient celle de la capacité des Européens à supporter encore longtemps cette situation sous-optimale qu’ils ont eux-mêmes créée à partir des traités de l’Acte Unique et de Maastricht. Il faudra bien sortir à un moment donné de ce « milieu du gué » où nous nous sommes mis depuis un quart de siècle, car cette situation fait désormais de manière bien trop évidente des gagnants et des perdants sans plus aucune légitimité à ces gains et à ces pertes : qu’est-ce qui justifie actuellement que le fisc français et allemand, et donc les contribuables français et allemands,  payent indirectement pour enrichir le fisc irlandais ou maltais, et les contribuables irlandais et maltais ? Pourquoi accepter aussi en matière industrielle ces délocalisations qui reviennent simplement, sans aucune imagination, à déshabiller Pierre à l’ouest pour habiller Paul à l’est ?  Rien dans les deux cas, et tout cela ne pourra pas durer éternellement.  La perte de légitimité de l’Union européenne va obliger à bouger.  

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