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Le regard que portait André Tardieu sur le cataclysme de la Première Guerre mondiale et ses buts
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Bonnes Feuilles

Le regard que portait André Tardieu sur le cataclysme de la Première Guerre mondiale et ses buts

La maison d'édition "Perrin" republie "La Paix" d'André Tardieu, l'homme en avance de deux Républiques. Extrait 2/2

L’œuvre qui attendait les négociateurs de la paix était immense et sans précédent, comme avait été la guerre, dont la paix devait être la conclusion. Immense d’abord par ses proportions : pour la première fois, les peuples s’étaient battus tout entiers ; 70  millions de mobilisés, 30  millions de blessés, 8  millions de tués ; point de comparaison possible avec le passé : le nombre seul des morts dépasse l’effectif total des armées engagées sous Napoléon. Immense aussi par la complexité de ses éléments : la guerre étant nationale, c’est toutes les forces nationales qu’elle avait mises en jeu  : forces agricoles, industrielles, commerciales, financières, et c’est à l’ensemble de ces forces que devaient s’appliquer les stipulations du traité. Relisons les grandes paix de l’histoire : ce sont, pour la plupart, jeux d’enfants au regard de celle-ci. Déplacements de frontières limités à des fragments de la carte européenne ; indemnités de quelques millions, les 5 milliards de 1871 étant apparus à l’époque comme une monstruosité financière autant que comme un abus de la force ; articles économiques se résumant dans la clause de la nation la plus favorisée imposée par le vainqueur au vaincu. Il y avait un cadre classique de traité de paix, qu’on remplissait en s’inspirant de traditions plus ou moins confirmées. C’est la carte du monde qui, cette fois, était à refaire, et dans quelles conditions ! La sauvage obstination de l’Allemagne avait accumulé, chez les nations victorieuses, plus de ruines que n’en fit jadis, chez les vaincus, l’invasion des barbares. La durée de la l utte avait épuisé les ressources des adversaires et, dans l’instant que montait le chiffre des réparations justement réclamées par les créanciers, diminuait la capacité de paiement du débiteur. M. Lloyd George avait dit en 1918 : « L’Allemagne paiera tout. »

Quand la conférence fut réunie, il fallut, par nécessité, rechercher combien l’Allemagne pourrait payer, et comment ? Et parce que, de toute évidence, un pays, même riche, ne peut pas, en quelques mois, payer des centaines de milliards ; parce qu’un pays, même criminel, ne joue pas, sans s’appauvrir, de telles parties, il fallut trouver aussi des formules qui échelonnassent les échéances. L’exécution de la paix devenait, dans ces conditions, question non de mois, mais d’années. Elle comportait l’organisation durable des forces qui venaient de gagner la guerre. Il fallait assurer, non pas seulement aux vainqueurs, mais au monde entier, la certitude que l’Allemagne ne pourrait pas récidiver. Il fallait réaliser les buts essentiels de justice et de liberté qui, durant cinquante-deux mois de guerre, avaient fondé et maintenu la force morale des peuples armés. Il fallait consolider l’union des nations, qui, par l’union, avaient vaincu et laisser les Alliés, pour l’action du lendemain, aussi solidaires qu’ils l’avaient été pour celle de la veille : faute de quoi, la paix eût été privée de l’instrument même qui avait fait la victoire. Ce que serait cette paix, l’histoire de la guerre le préjugeait tant par les actes officiels des gouvernements que par le mouvement spontané des volontés populaires. Quand la France avait appris que l’Allemagne lui déclarait la guerre, elle avait d’un seul cœur proclamé ses buts  : défendre la frontière ; reprendre l’Alsace et la Lorraine ; opposer à la politique d’agression et de domination celle des libertés nationales et de la sécurité dans la justice. Au parlement, dans les journaux, pas de note discordante. Cette unanimité, première condition de succès, j’ai montré comment la France l’avait payée d’un supplice de quarante-trois ans1 . C’est le souvenir de cette sombre période qui a fondé la conception française de la paix et de la guerre. Une fois de plus attaquée, la France, une fois de plus, allait se battre pour le droit. Telle fut notre entrée dans la bataille : voyez les autres. C’est la Serbie, qui, toutes concessions faites, n’admet pas qu’un pouvoir étranger se substitue au sien sur son propre sol. C’est la Russie, refusant de renier la tradition slave en abandonnant la Serbie au chantage autrichien. C’est la Belgique, repoussant l’offre cynique de trahir sa parole et ses garants. C’est a Grande-Bretagne, acceptant, elle aussi, le défi, pour faire honneur à un « chiffon de papier ». Groupez ces faits ; rattachez-les au passé ; opposez-les à l’agression allemande et à ses méthodes. C’est le duel de deux principes contraires. D’un côté, les peuples qui ne croient qu’à la force ; de l’autre, les peuples qui croient au droit. D’un côté, les peuples d’asservissement ; de l’autre, les peuples de liberté, qui, soit qu’ils se défendent eux-mêmes contre l’agression, soit qu’ils viennent au secours des victimes de cette agression, mettent leur vie au jeu pour rester indépendants, maîtres de leurs affaires intérieures et de leurs destinées extérieures.

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