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La présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, avec l'eurodéputé Jordan Bardella après ses vœux de nouvel an lors d'une conférence de presse le 16 janvier 2020.
La présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, avec l'eurodéputé Jordan Bardella après ses vœux de nouvel an lors d'une conférence de presse le 16 janvier 2020.
©Bertrand GUAY / AFP

Adhésion ou rejet

Le Rassemblement national, cet obscur objet du désir des Français

Au regard des récentes études et des sondages, les Français ont un rapport compliqué avec le Rassemblement national, entre fascination et répulsion.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Malgré la dédiabolisation en cours du parti, le RN semble encore représenter un parti « à part » aux yeux des Français. A quoi cela est-il dû, au-delà de son positionnement politique ? À son histoire, à son côté familial et dynastique ?

Christophe Boutin : Qu'il y ait dédiabolisation suppose comme préalable soit qu’il y ait eu un diable, soit qu’il y ait eu une diabolisation.

Un diable ? Certes, le Front national est né en 1972 à la droite de la droite, mêlant quelques vieux nostalgiques de Pétain, d’anciens partisans de l’Algérie française et de jeunes loups activistes principalement issus d’Ordre Nouveau. Mais les premiers ont rapidement rejoint leurs caveaux de famille, les suivants se sont partagés entre encadrement des manifestations et cérémonies commémoratives, quand nombre des troisièmes, devenus les supplétifs du giscardisme, sont passés des beuveries en bombers aux apéritifs du Rotary. Et le tout pesait bien peu : Jean-Marie Le Pen, c’est 0,75% des voix aux présidentielles de 1974 et le « vote Jeanne d’Arc » d’un homme qui n’a pas pu réunir les 500 parrainages en 1981. Rien à voir donc avec le mouvement d’aujourd’hui, ni pour les lignes programmatiques – d’où est absente toute nostalgie -, ni pour le personnel qui en compose les cadres, ni, bien sûr, pour l’électorat.

Certes, on rappellera aussi avec justesse pour cerner le visage de ce diable les provocations et les excès qui ont pu, ici et là, jalonner la vie du Front national, et notamment celles de cette forte personnalité qu’est son premier dirigeant, Jean-Marie Le Pen. Pour autant, si certaines étaient effectivement profondément choquantes et devaient être sanctionnées, d'autres ont pu être montées en épingle à l’occasion de campagnes orchestrées par le pouvoir et les médias.

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Et c’est cette fois la question non de la révélation du Front national comme diable, mais de sa diabolisation qu’il faut poser. Une diabolisation qui n'a en effet peut-être pas été volontaire : le Front National, ou du moins une partie de ses cadres et son électorat, aurait vraisemblablement apprécié d'être associé à d'autres partis politiques, de devenir lui aussi un « parti de gouvernement » comme les autres. Et il n'est pas dit d'ailleurs que cette participation au jeu politique ne l'aurait pas conduit, sinon à une dédiabolisation, puisqu’il n’aurait alors pas été diabolisé, au moins à édulcorer une partie de son discours : une coalition politique est toujours la réunion autour d'un plus petit dénominateur commun, et les différents partis qui en sont membres s’imposent pour cela bien des concessions.

Si le Front National a été diabolisé, rappelons-le, ce n’est en fait pas tant contre lui que contre la droite, à la suite, en partie au moins, d’une manœuvre menée par François Mitterrand. Jeter l’anathème sur certaines thématiques permettait en effet à la fois de faire monter dans les urnes ceux qui osaient encore les défendre – surtout avec le brio  de ce tribun populiste qu’est Jean-Marie Le Pen -, tout en rendant ces derniers aussi infréquentables qu’un porteur du variant indien de la Covid 19. Cette sclérose d’une partie de plus en plus importante de voix, grâce au fameux « cordon sanitaire » du « front républicain », sans pourtant que l’on risque l’arrivée au pouvoir de parias censés ne jamais pouvoir briser le « plafond de verre », était ainsi une garantie de survie de la gauche – et de cette partie centriste de la droite qui partageait déjà beaucoup avec elle.

L'histoire du Front National - qu’elle soit d’ailleurs son histoire réelle ou mythifiée - joue donc effectivement un rôle dans l’appréhension qu’ont les Français de ce parti. Le côté « petite entreprise familiale », posant pourtant des questions sur la volonté réelle de ses dirigeants d’accéder au pouvoir, joue sans doute moins. On n’en finirait pas en effet s'il fallait donner la liste des hommes et femmes politiques français qui, soit, ont repris directement la circonscription électorale de papa ou de maman, et leur siège de maire, conseiller départemental, député ou sénateur, soit, pour les moins chanceux, ont bénéficié de postes dans telle ou telle institution grâce à leur réseau politique familial - plus en tout cas qu’à ces compétences dont on découvrait avec surprise qu’ils les avaient en même temps que leur nomination. Et il est difficile de nous présenter comme scandaleux dans le cas du Front national le népotisme de ce qu’un Jean-Louis Debré nomme avec une grave émotion les « dynasties républicaines ».

Le RN s’est-il retrouvé seul dépositaire d’un discours et d’un électorat délaissé dans les autres partis ?

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Le RN ne s’est pas retrouvé dépositaire d’un discours : il a été le seul parti qui s'est autorisé à utiliser un certain nombre de thématiques - celles de l'identité, de l'insécurité, et de l'immigration. Et comme la situation ne s’est guère améliorée dans aucun de ces trois domaines, l’électorat du Front National a progressé de manière mécanique, comme progresse le mercure d’un thermomètre, en fonction du désarroi de ces Français qui se sentent abandonnés.

Il est à peine utile de rappeler ce que l'on sait de l'évolution du vote en faveur de ce parti. La gauche, après s'être très rapidement ralliée au libéralisme économique une fois arrivée au pouvoir, s'est rendue compte des conséquences en termes d'électorat vingt ans après. Le prolétariat, sur lequel elle s’appuyait, a en effet fondu comme neige au soleil, doublement victime de la mondialisation, puisque concurrencé sur le territoire national par une population immigrée en pleine expansion et sur le plan international par les travailleurs étrangers  des entreprises délocalisées. Terra Nova avait ailleurs, dans une note souvent citée, théorisé son nécessaire remplacement sur le plan électoral par des minorités toujours plus nombreuses en France. À droite, c’était cette fois l’abandon d’une classe moyenne, vache à lait du financement du tonneau des Danaïdes des mesures sociétales, qui voyait la société passer de la forme d’une pyramide à celle d’un sablier, avec un goulot d’étranglement que ses enfants ne pouvaient plus franchir.

Le sentiment du déclassement, c’est-à-dire non seulement la certitude que l’on ne progressera pas mais aussi que ses enfants ne pourront le faire, a ainsi grossi l’électorat du Rassemblement national. Sondage après sondage, on constate qu’il se compose d’ouvriers venus de la gauche et de petits patrons ou artisans venus de la droite ; des laissés pour compte de la mondialisation, de cette France périphérique que l'on a laissé en déshérence au profit des métropoles et des banlieues ; et, de plus en plus, d'une jeunesse qui a l’impression d’avoir été sacrifiée par les générations précédentes pour des motifs idéologiques.

« Arrêtons de mettre le FN au centre du débat politique », a plaidé ce dimanche sur Europe 1 le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire - reprenant comme son collègue de l’Intérieur l'ancien nom du parti pour mieux montrer qu’il n’aurait pas changé. Mais contrairement à ce que dit le ministre, ce n'est pas le Rassemblement national qui est au centre du débat politique, ce sont les questions qu’il pose, et qui sont actuellement en train de fragiliser notre société.

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Quoiqu’on pense de lui, le RN ne séduit-il pas par sa capacité à représenter une rupture, promise par Emmanuel Macron mais qui n’est jamais arrivée ? Sans partager ses idées, peut-on aujourd’hui être tenté de voter Marine Le Pen « juste pour voir » ?

La volonté de « renverser la table » a joué un rôle important  dans l'élection d’Emmanuel Macron en 2017. Il y avait alors cette profonde lassitude devant les deux principaux partis de gouvernement, le PS à gauche, LR à droite, qui faisaient finalement à peu près la même politique, à peine plus sociétale quand la gauche était au pouvoir.  

Cela a donc conduit à l’élection de celui qui promettait une Révolution, pour reprendre le titre de son livre-programme, Emmanuel Macron, à la disparition du PS et à l’état actuel de LR. Mais si certains espéraient que le nouveau président réponde à leurs angoisses et qu’il leur permette de reprendre leur destin en main, ils se rendirent vite compte que c'était exactement l'inverse qui se produisait. Si le discours joue en permanence sur plusieurs tableaux - le fameux « et en même temps » -, la pratique, les réalisations, contribuent  au démantèlement de ce qui faisait le corps institutionnel de la société française : le service public mis en place par l’effort financier des générations précédentes, notamment dans les secteurs des transports, de l’industrie ou de l’énergie, ou des grands corps de l'État dans laquelle la préoccupation du bien commun primait parfois encore celle des intérêts privés.

C’est dire que la demande de rupture existe toujours en 2021. Les Français sont-ils pour autant prêts à toutes les aventures ? Ils sont en fait  terriblement inquiets de l’avenir, la hauteur exceptionnelle de leur épargne le montre, et feront tout pour préserver cette dernière. Or l’on sait que l’élément de sécurité financière a sans doute joué un rôle lors de l'élection présidentielle de 2017 autour de la question de la sortie ou non de la zone euro.

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Mais le dos au mur, quand il ne s’agit plus seulement de préserver son pouvoir d'achat mais d’une question de survie en tant que peuple les choses peuvent être différentes. Les sondages ne nous montrent pas une confiance spécifique des Français dans Marine Le Pen. Ce qu’ils nous disent par contre, c’est qu’ils pensent aujourd’hui qu’une fois au pouvoir elle ne sera peut-être « pas pire que les autres ». Alors pourquoi ne pas tenter cette carte pensent certains ?

Entre fascination et répulsion pour le RN, où se situe aujourd’hui la jauge dans l'opinion ?

Le RN fait toujours l'objet de la détestation de ces antifascistes qui peuvent ainsi facilement se présenter comme les nouveaux résistants – des résistants avec lesquels ils ont aussi peu à voir que le  RN avec le fascisme. Mais leur choix de lutte, la défense de ces nouveaux purs que seraient les représentants des minorités, victimes du fascisme systémique de notre société, empêche que leur discours trouve une vraie résonance électorale.

Il y a aussi ceux, beaucoup plus nombreux, qui sont partagé entre le mépris et la peur. « Front national (sic), ce n'est pas grand-chose, ce n'est pas un grand parti, ce n'est pas de grandes personnalités, ce n'est pas un grand projet pour le pays ». Ainsi parlait ce dimanche sur Europe 1 Bruno Le Maire. Mais que le ministre déclare ensuite que le RN « est une petite chose, que nous devons combattre avec beaucoup de fermeté et de détermination » montre bien que la petite chose ne l’est peut-être pas tant que cela dans son esprit. Chaque jour la « digue sanitaire » menace un peu plus d’être emportée.

En face, dans la fascination cette fois, quelques-uns veulent sans doute croire que « Marine » est une nouvelle Jeanne d’Arc et le RN le rassemblement des derniers croisés de l’Occident, mais ils ne représentent au mieux qu’une faible partie de l’électorat RN. On connaît le mot de Churchill selon lequel la démocratie est « le pire des régimes, à l’exclusion de tous les autres ». On peut se demander si pour certains électeurs, en 2021, le RN n’est pas devenu « le pire des partis à l’exception de tous les autres ». Un parti envers lequel ils n’ont finalement pour une grande part pas plus de fascination ou de répulsion que pour les autres. Les élections à venir nous en diront peut-être plus.

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