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Une vue de l'Arc de Triomphe et du drapeau français.
Une vue de l'Arc de Triomphe et du drapeau français.
©LUDOVIC MARIN / AFP

Bonnes feuilles

Le mépris, une pathologie bien française

Sébastien Le Fol publie « « Reste à ta place... ! » : Confronté(e)s au mépris, ils (elles) en ont fait une force » aux éditions Albin Michel. Le mépris est au centre de la société française, dans tous les domaines. Tapie, Pinault, Onfray, Sarkozy, Hidalgo, Luchini et bien d'autres... Tous ont un point commun : à un moment ou à un autre, ils ont été confrontés à cette épreuve dont ils ont fait une force. Ils se sont confiés à Sébastien Le Fol. Extrait 1/2.

Sébastien Le Fol

Sébastien Le Fol

Sébastien Le Fol est journaliste. Après avoir été directeur adjoint du Figaro, il est aujourd'hui directeur de la rédaction du journal Le Point.

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Mai 2010. Je couvre le Festival de Cannes pour Le Figaro en compagnie d'une bande de joyeux drilles. Il en faut, de la bonne humeur, pour subir la Palme d'or de cette année-là : Oncle Boonmee, d'Apichatpong Weerasethakul. Les (interminables) dernières heures d'un apiculteur sous dialyse.

La directrice de la communication de Canal+ m'a convié à sa projection officielle. La date avait été fixée à l'aveugle, sans connaître le film présenté ce jour-là. On m'a demandé de jouer les chevaliers servants d'une patronne du luxe. J'ai enfilé le smoking de rigueur pour la montée des marches. La voiture nous dépose au bout du tapis rouge. Je lève les yeux : l'entrée du palais des Festivals me paraît l'Himalaya. Je ne suis ni alpiniste ni acteur. Je n'ai rien à faire là. Alors que nous avons à peine accompli un tiers du parcours, un mouvement de foule désordonné se produit. Ma cavalière est emportée. Je me retrouve seul face à un mur de photographes hurlant. Une voix se détache de ce pack hargneux :

– Reste à ta place, tu vois pas que tu gênes !

C'est bien moi, le problème. Les objectifs scrutent la personne qui me suit sur le tapis : l'actrice Emmanuelle Béart. Et attendent que j'aie déguerpi pour la mitrailler. La formule, terrible, revient comme un mantra chez celles et ceux qui ont souffert du mépris français.

– C'est terrible d'entendre ce « Reste à ta place ». C'est quoi, « ta place » ?

Le cri du cœur d'Élisabeth Moreno est spontané. Ce n'est pas la ministre déléguée, chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l'Égalité des chances, qui exprime sa rage. Mais plutôt la fille de pauvres, l'immigrée cap-verdienne, qui a été souvent jugée au cours de sa vie, y compris dans son brillant parcours professionnel chez Dell, Lenovo et Hewlett-Packard.

« Reste à ta place » : Idriss Aberkane, l'auteur de Libérez votre cerveau !, connu pour ses conférences sur l'économie de la connaissance, a intitulé ainsi le rap qu'il a écrit avec Lord Esperanza, après la parution d'articles l'accusant d'avoir arrangé la présentation de son CV. « Ta » place ? Quelle place ? La trouve-t-on jamais, sa place ? La romancière Annie Ernaux a écrit un beau livre sur cette douleur, qui s'intitule justement La Place.

– Ce livre a mis des mots sur ce que j'ai ressenti lorsque j'ai changé de statut social, me dit Olivier Dussopt, le ministre délégué chargé des Comptes publics. Mon milieu d'origine ne me reconnaissait plus tout à fait comme l'un des siens. Et le nouveau monde ne me considérait pas comme tel. Quand on s'élève, on ne trouve jamais tout à fait sa place.

Qui est l'émetteur de ce « Reste à ta place » ? Il n'est pas toujours défini. C'est, le plus souvent, le monde où l'on aimerait être admis mais qui refuse de nous reconnaître : la haute finance, l'université, les cénacles artistiques, le milieu littéraire, la télévision… Ce sont aussi les pouvoirs établis, les corps constitués. Les politiques, de gauche et de droite, désignent tous « la noblesse d'État » et les médias.

Quand on n'est pas attendu, le mépris nous marque au fer rouge.

– C'est une sensation terrible. On n'en guérit jamais vraiment, me confie l'entrepreneur François Pinault, qui a bâti un empire, d'abord dans le bois puis la distribution et dans le luxe ; il est par ailleurs propriétaire du Point.

Au début des années 1980, le Breton « monte à Paris ». Il a bien réussi dans l'Ouest. Son entreprise emploie une cinquantaine de personnes. Il loue des petits bureaux avenue de Messine. Un jour, sa secrétaire, qui travaille encore à ses côtés, lui annonce : « M. Ambroise Roux au téléphone. »

L'entrepreneur se demande s'il ne s'agit pas d'un canular. Que peut bien lui vouloir le parrain du capitalisme français ? Il prend le combiné. Roux lui donne du « cher ami » et lui propose de venir le voir rue Margueritte, où il s'est installé après son éviction de la CGE.

Ambroise Roux vient de créer l'Afep, l'Association française des entreprises privées, qui réunit le gratin des patrons, et souhaite que François Pinault y entre. Surpris, ce dernier accepte néanmoins. Il se rend à la première réunion, qui est suivie d'un dîner. Personne ne lui adresse la parole. Le scénario se reproduit lors de la deuxième soirée.

– Je ne suis pas allé à la troisième réunion, se souvient François Pinault. J'ai dit à Ambroise Roux : « Ces gens-là n'ont rien à me dire ou peut-être est-ce moi qui n'ai rien à leur dire. » Pour eux, j'étais le cul-terreux breton. Par leur attitude dédaigneuse, ils voulaient me signifier que je n'étais pas à ma place parmi eux. Ce que François Pinault dit du monde des affaires, Fabrice Luchini le pense aussi de la grande famille du cinéma.

– Jusqu'à ce que je tourne Les Nuits de la pleine lune (d'Éric Rohmer), on me faisait comprendre que je n'étais pas de la famille, se souvient-il.

Il n'était pas un enfant de la balle, mais le fils de marchands de fruits et légumes, et son premier métier était la coiffure.

« Je me suis longtemps senti surnuméraire », écrit de son côté l'ancien président Nicolas Sarkozy dans son livre Passions. Après le divorce de ses parents, il raconte que sa mère et lui ne se sentaient « nulle part à [leur] place » dans la société corsetée des années 1970 :

– Est-ce pour cela que j'ai fait ce que j'ai fait ? Peut-être, confie-t‑il. Je ne m'auto-psychanalyse pas. Vous savez ce que disait Freud ? Quand vous n'avez pas de problème pour aimer ou travailler, c'est que vous n'avez pas besoin de psychanalyse.

Il existe bien d'autres mots pour signifier son mépris à une personne. « Brave », par exemple. Le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, qui me reçoit dans son bureau, l'assume, le revendique presque :

– Je préfère que l'on dise que je suis un brave mec. « Brave », c'est un compliment. Chez les gens modestes, « gentil », c'est un compliment. Chez les bourges, c'est condescendant : gentil comme un chien ! D'ailleurs, la bienveillance n'est plus tellement au rendez-vous de nos rapports humains. Plus aucun domaine n'échappe à ce manichéisme.

Extrait du livre de Sébastien Le Fol, « « Reste à ta place... ! »:  Confronté(e)s au mépris, ils (elles) en ont fait une force », publié aux éditions Albin Michel

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