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Le manque de compétitivité de la France est-il un mythe ?
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Effet mirage

Le manque de compétitivité de la France est-il un mythe ?

"Il est essentiel que la France continue sur la voie des réformes et prenne de nouvelles initiatives pour améliorer la compétitivité des entreprises françaises", a estimé vendredi Olli Rehn, le commissaire européen aux Affaires économiques.

Charles Wyplosz  et Alain Fabre

Charles Wyplosz et Alain Fabre


Charles Wypłosz
 est un économiste français, spécialiste d'économie politique, de finance et d'Europe.



Alain Fabre 
est à la tête d’une société indépendante de conseil financier aux entreprises. Il a commencé sa carrière comme économiste à la Banque de France avant de rejoindre la Caisse des Dépôts et Consignations, puis la Cie Financière Edmond de Rothschild.

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Atlantico : Le commissaire européen aux Affaires économiques, Olli Rehn, a déclaré vendredi qu'"il est essentiel que la France continue sur la voie des réformes et prenne de nouvelles initiatives pour améliorer la compétitivité des entreprises françaises". Bruxelles attend que le pays agisse de façon "franche et déterminée" en ce sens. La compétitivité est-elle un faux combat ?

Charles Wyplosz : Absolument, même si la Commission adore expliquer à chaque pays ce qu'il devrait faire pour être plus "compétitif". Il y a sans doute une question de vocabulaire : la compétitivité est souvent décrite par des parts de marché, en concurrence avec les autres pays, mais c'est une idée délicate à manier. La Chine est très compétitive parce que ses parts de marché augmentent. Normal, elle exporte des produits à bon marché fabriqués par des employés dont les salaires et conditions de travail font penser à Zola. Est-ce ça que nous voulons ? Ce que nous voulons, c'est être "productifs", produire plus et mieux (donc plus cher) avec les ressources dont nous disposons, en premier lieu la main-d'oeuvre. Cela veut dire être efficace.

De plus, ces parts de marché concernent en général l'industrie manufacturière, dominée par des activités peu valorisées car soumises à une intense concurrence internationale, et peu valorisantes car les conditions de travail sont difficiles et les métiers relativement peu sophistiqués. C'est pour ça que les pays développés évacuent le secteur industriel et se spécialisent dans les services sophistiqués (high-tech) ou à forte valeur ajoutée (le luxe). Si Renault et PSA ne peuvent pas concurrencer Mercedes et BMW (mais pourquoi donc ?), la concurrence est chinoise et l'industrie automobile française disparaîtra très logiquement. 

Alain Fabre :  La compétitivité fait partie de ces mots que l’on utilise commodément mais sans véritablement savoir ou avouer ce qu’il y a derrière. Si ma mémoire ne me trahit pas, c’est Raymond Barre à partir de 1976, qui fit usage de ce terme le premier, pour caractériser la politique économique qu’il convenait de mener. Ce n’est pas un hasard puisque chronologiquement, c’est sous son gouvernement que la France et l’opinion ont pris conscience de la nécessité d’élaborer une nouvelle stratégie pour « desserrer la contrainte extérieure » provoquée par la soudaineté et l’ampleur des chocs pétroliers des années 1970.

En s’affranchissant des contraintes techniques ou académiques et en mettant l’accent sur le sens profond des choses, cela voulait dire ceci : alors que la France menait jusqu’alors une politique très orientée vers l’intérieur, caractérisée par le rôle moteur de la commande publique et de la politique industrielle sous la direction de l’Etat, avec à la clé un secteur public industriel puissant, avec un secteur bancaire nationalisé très étendu chargé de financer cette stratégie, la « contrainte extérieure » conduisait à une révision de fond en comble de ce modèle pour aller vers une stratégie de croissance à la fois concurrentielle et tournée vers l’extérieur, ne serait-ce que pour couvrir le poids de la facture énergétique. On ne prend pas de grand risque en admettant que l’usage courant ou politique désigne sans vouloir le dire aussi explicitement, le fait pour la France de faire converger sa stratégie économique vers le modèle européen d’économie sociale de marché, ou du moins de le rendre compatible avec lui. On ne trouve pas nos discussions théologiques sur la compétitivité en Allemagne. En Italie où le gouvernement mène des réformes majeures de structure, c’est la nécessité de relever la productivité qui occupe le terrain de la discussion politique.

Maintenant derrière les mots il y a bien une réalité qu’on peut désigner par le fait que le modèle social et économique français n’est franchement pas adapté à une économie mondiale ouverte. Pour aller un peu plus loin, il faut considérer que le monde n’est pas en crise : la croissance mondiale tourne autour de 3 à 4%, ce qui est phénoménal. Et le constat que font les observateurs, aussi bien le gouvernement que les entreprises, c’est que le modèle social français prive la France, entendue comme lieu de production, des mannes – oui je dis bien les mannes – d’une économie mondiale en pleine croissance. Les frustrations françaises risquent d’ailleurs de croître encore en 2013, si nous nous apercevons que l’économie mondiale accélère un peu plus avec le retour de la croissance aux Etats-Unis et que nous ne sommes pas capables d’en tirer parti alors que nos voisins – Allemands, Espagnols, Italiens – le sont.

Dans les années 1970 et 1980, l’accent mis sur la compétitivité par Raymond Barre, puis par Jacques Delors et Pierre Bérégovoy portait en priorité sur l’inflation donc sur les prix avec au bout du compte des dévaluations régulières. Avec la hausse continue des dépenses – 57% du PIB aujourd’hui – et de la dette publiques – 90% du PIB – avec le choc des 35 heures dans les années 2000 – Jean Peyrelevade a parlé de sabordage de l’économie française – le défi d’aujourd’hui consiste à enrayer une dégradation, un véritable processus de sape de l’offre productive française. Les études montrent en particulier en comparaison avec l’Allemagne que l’économie française ne dispose pas de capacités de production suffisantes pour faire face à la demande mondiale qui lui est adressée.

Du coup, comme l’Etat stimule la consommation par une dépense publique et une distribution de droits sociaux toujours actives, artificielles puisque non issues d’une production réelle, nous nous enfonçons dans une spirale d’appauvrissement : l’offre productive est sapée deux fois, une première en raison de sa privation d’une part importante de ses gains de productivité par un Etat garant des rentes sociales ; une seconde fois, parce que incapable de faire face à la demande qui lui est adressée.

La conclusion c’est qu’il faut sortir des incantations. La France veut la compétitivité des années 2010 et sanctuariser les rentes sociales des années 1970. Il faut choisir : la compétitivité permet de financer une protection sociale généreuse, comme le montre le modèle d’économie sociale de marché ; stériliser la compétitivité des entreprises au nom de la sanctuarisation du secteur abrité aspire la France dans l’appauvrissement et donc la faillite de son modèle social. 

La compétitivité a été mise au cœur des stratégies de retour à la croissance en France. Aurait-il fallu se concentrer sur d'autres priorités ?

Charles Wyplosz : Sur le long terme, en France comme partout ailleurs, la croissance est déterminée par la productivité. Notre productivité horaire du travail est la plus élevée au monde. Mais notre productivité par tête est misérable, parce que 10% des Français sont chômeurs et beaucoup d'autres ne travaillent pas. Si notre productivité horaire est au top mondial, c'est que, pour survivre à des coûts de production également au top, nos entreprises sont obligées de "faire de la productivité".

Nos coûts de production horaire sont le résultat de salaires "normaux", d'une durée du travail minimale (des semaines de 35h, des congés payés confortables, un âge de départ à la retraite parmi les plus bas au monde), de charges salariales record et de coûts indirects massifs (réglementation abusive, insécurité juridique des licenciements, pression bureaucratique intense). Donc pour croître, il faut augmenter la productivité moyenne et donc remettre les gens au travail. La priorité des priorités, devrait être la résorption du chômage, et pas seulement pour des raisons économiques! On en parle depuis trente ans, et depuis trente ans on n'a pas avancé. Pour une bonne raison: parce que pour réformer notre marché du travail qui ne fonctionne pas, il faut s'attaquer aux sacro-saints avantages acquis, par les salariés et par les grandes entreprises. Et de cela, tout le monde a peur. Alors on disserte sur la compétitivité, ce qui est beaucoup plus consensuel. 

Alain Fabre : En la matière, il y a le discours et la réalité. Le discours cherche à conjurer les périls par des incantations. En clair, nous disons et nous ne faisons pas. Prenons des exemples récents. Contrairement à ce que croient –  elles le croient vraiment – les élites politiques et administratives françaises, la baisse des dépenses publiques est un facteur puissant de rétablissement de la croissance. Les dépenses d’aujourd’hui sont les déficits et les dettes de demain, et les impôts d’après-demain. La dépense publique n’augmente pas la demande privée ; elle s’y substitue, en particulier elle favorise la consommation au détriment de l’investissement productif.

Autrement dit, la dépense publique ne stimule pas la croissance contrairement à ce que la vulgate keynésienne reprise à l’unisson par toute la classe politique proclame tous les jours. C’est l’inverse qui est vrai : la baisse de la dépense publique augmente la croissance. Au-delà des controverses théoriques on peut s’en rendre compte dans les faits. Avec une dépense publique toujours active, avec le niveau qu’elle atteint dans notre pays qui constitue un record en zone euro, la France devrait avoir des taux de croissance « chinois » ! Or, c’est tout le contraire. Tous les pays – Canada, Suède, Allemagne - qui ont mené des actions de baisse de la dépense publique ont fait redémarrer leur croissance et fait fondre le chômage.

En France, la réduction des dépenses publiques est toujours abordée avec mauvaise conscience. Attention ne fragilisons pas la croissance ! Et si on le fait, c’est vraiment pour complaire aux règles européennes et dans ce cas, parce que les marges de manœuvre en matière d’impôts ou de cotisations sont épuisées. En septembre dernier, le président Hollande a confirmé l’objectif de retour du déficit à 3% du PIB, en annonçant notamment 10 Mds d'euros de réduction de dépenses. Or, quand vous regardez ce qu’il y a derrière ce discours, ça n’a rien à voir avec ce que chacun comprend quand on parle de réduction. On raisonne par rapport à une tendance naturelle à l’augmentation. Et puis c’est hors intérêt, hors ceci, hors cela.  Il y a des signes visibles qui disent le contraire : on recrute des fonctionnaires, en particulier à l’Education, on rouvre le départ à la retraite à 60 ans pour certains, on augmente les allocations de rentrée scolaire. Comme tout cela est payé in fine par le prélèvement public, il ne s’agit pas vraiment d’un souci marqué de compétitivité.

Je voudrais dire aussi un mot au sujet du crédit d’impôt destiné nous dit-on à soutenir la compétitivité. C’est un chef d’œuvre d’habilité politique et de prouesse technocratique. Mais son efficacité sera à peu près nulle. Le rapport Gallois a – c’est d’ailleurs ça sa véritable contribution – permis au gouvernement d’intégrer dans sa politique une prise de conscience de la compétitivité et du coût du travail. Mais le résultat, ce n’est pas une mesure favorisant la compétitivité ou l’allègement du coût du travail, c’est une subvention à l’emploi.

On se rend compte que la logique compétitive ne correspond pas à ce qui est proclamé si l’on considère qu’une entreprise en sureffectifs recevra un crédit d’impôt supérieur à celle qui gère au plus près son personnel. Et je passe sur la logique de contrôle de l’utilisation du CICE, qui renforce un peu plus le pouvoir discrétionnaire de l’Administration sur les entreprises. Sur ses implications budgétaires aussi qui sont manifestement fondées sur le rééquilibrage des comptes publics par une croissance future augmentant par miracle. Il y a un danger assez grave à agir ainsi : car tous ceux qui pour des raisons de principe combattent la redéfinition de la croissance dans un sens compétitif auront beau jeu de dire : « voyez, on vous l’avez dit ; ça ne marche pas ! » C’est le Cardinal de Retz qui le disait : « on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens ».

L'obsession pour la compétitivité a-t-elle coûté plus à la France qu'elle ne lui a rapporté ?

Charles Wyplosz : Axer la stratégie de la politique économique - si tant est qu'un gouvernement a eu une stratégie - sur ce thème a trois inconvénients majeurs. Premièrement, c'est un signe de profonde incompréhension des mécanismes économiques, ce qui augure mal de la suite. Deuxièmement, c'est une commode diversion pour éviter de s'attaquer aux questions politiquement difficiles. Troisièmement enfin, c'est le fondement de la politique industrielle qui permet au gouvernement de distribuer ses bontés, aux technocrates de se croire plus visionnaires que les entrepreneurs, aux entreprises de recevoir des subventions et aux syndicats d'arracher de haute lutte des concessions sonnantes et trébuchantes.

Bien sûr, tout ceci coûte cher au contribuable et maintient les chômeurs sur le bas-côté d'où ils peuvent observer le défilé de ceux dont l'Etat s'occupe. Les revenus non créés par ces chômeurs ne sont jamais comptabilisés, ni les coûts induits (sécurité publique dans les quartiers où les jeunes n'ont aucune chance de trouver un emploi et la criminalité qui s'ensuit, angoisses de tous devant un marché du travail hostile, dépenses pour l'Education Nationale dans les secteurs difficiles, etc...). On ne se rend pas compte, non plus, de l'effet délétère sur les entreprises qui bénéficient de subventions publiques. Par définition, une entreprise qui a besoin de subventions n'est pas compétitive.

Alain Fabre : Les Français sont bombardés tous les jours par la plupart des hommes politiques et des médias aussi – ne nous le cachons pas – avec cette idée que la mondialisation et donc sa condition nationale, la compétitivité, ça signifie la fermeture des usines, des licenciements plus nombreux et plus faciles. Et si les autres ont encore un boulot, c’est au prix d’une plus grande précarité. De plus, les Français sont convaincus d’une idée assez étrange, c’est que la croissance c’est l’Etat stimulant la consommation. Tous les jours on vous dit à la télé ou à la radio, qu’il faut préserver le lien entre dépense publique et consommation. La plupart des Français ne sont pas du tout convaincus que la croissance vient des entreprises.

Enfin, dernier point essentiel, les entreprises sont un lieu d’exploitation des salariés par les patrons. Dès que le gouvernement décide une mesure en faveur des entreprises, la réaction immédiate c’est de la considérer comme un cadeau aux patrons et d’exiger immédiatement des contreparties, notamment sur les emplois ou autres. Nous avons une sorte de schizophrénie en matière de compétitivité. Nous la voulons mais sans mesurer qu’elle n’est véritablement possible, qu’elle ne rallume les moteurs de la croissance que si les entreprises – je ne dis pas les patrons ! – peuvent se comporter de façon autonome par rapport à l’Etat.

Ça veut dire deux choses : la première c’est qu’elles doivent pouvoir conserver une plus grande partie de leurs gains de productivité pour pouvoir renforcer leur structure financière et être en mesure de résister aux chocs qu’elles peuvent subir. C’est également la condition première pour permettre la croissance de l’investissement productif. Ce n’est pas la consommation qui fait la croissance, mais l’accumulation de capital permise par l’investissement productif. Je dis à nos gouvernants: arrêtez d’être keynésiens, soyez marxistes ! La seconde c’est que l'autonomie veut dire que l’entreprise, ce n’est pas la chose du patron ; c’est la chose commune des patrons et des salariés. C’est ce qui les fait vivre les uns et les autres. Les Français croient qu’ils sont payés par les patrons, alors que ce sont les clients qui le font. L’entreprise c’est à la fois – j’insiste sur à la fois – le lieu de la performance économique et celui de l’intégration sociale.

D’où le corollaire de l’autonomie qui est la responsabilité. D’où le levier extraordinaire des compromis : ajuster les salaires quand c’est difficile pour garantir l’emploi ; permettre aux salariés d’avoir leur juste part des gains de productivité en phase de croissance. Ce qui évite le chômage, ce ne sont pas les règles décidées de loin par l’Etat, ce sont les fonds propres des entreprises. Dans ces conditions, ce qui coûte à la France, c’est notre refus sourd, notre mauvaise conscience permanente à l’égard de la compétitivité. La destruction de croissance et la hausse du chômage viennent de tout cela. Dans une interview célèbre d’Anne Sinclair, François Mitterrand avait laissé tomber désabusé : « On a tout essayé ». C’est un peu l’antienne de tous les gouvernements qui lui ont succédé. On a envie de dire : « Sauf ce qui marche ! 

Propos recueillis par Olivier Harmant

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