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Le jour où François Fillon a reçu "deux balles dans la nuque"...et où il a commencé à préparer sa vengeance
©JOEL SAGET / AFP

Bonnes feuilles

Le jour où François Fillon a reçu "deux balles dans la nuque"...et où il a commencé à préparer sa vengeance

L’histoire semblait écrite et François Fillon battu à la primaire de la droite et du centre. Et puis, en l’espace de trois semaines, l’oublié des sondages effectue une percée fulgurante. Le 27 novembre 2016, l’homme que personne n’attendait se qualifie pour l’élection présidentielle, envoyant ses rivaux au tapis. Ce livre raconte ce retour au premier plan que personne ne croyait possible. Extrait de "François Fillon, coulisses d'une ascension" de Christine Kelly, aux Editions de l'Archipel (2/2).

Christine Kelly

Christine Kelly

Membre du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) de 2009 à 2015, Christine Kelly préside la Villa Média (futur musée des médias). Journaliste à LCI pendant neuf ans, elle est l'auteur notamment de L'Affaire Flactif (Calmann-Levy, 2006) et d'Invitée surprise (éd. du Moment, 2015).

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Des rumeurs de remaniement circulent. On évoque même une démission du chef de l’État ou encore une dissolution de l’Assemblée, l’une et l’autre réclamées par l’opposition. Deux éventualités peu probables, même si Jacques Chirac s’était beaucoup impliqué dans la campagne en intervenant trois fois sur les chaînes de télévision en faveur du oui. Pour en savoir davantage, il faudra patienter jusqu’au mardi 31 mai, date choisie par le président pour s’adresser à nouveau aux Français.

Dès le lundi 30 mai, la démission de Jean-Pierre Raffarin, à la tête du gouvernement depuis trois ans, ne semble plus guère faire de doutes. À son débit, trois déroutes électorales consécutives. Ses ministres demeurent suspendus à la sonnerie du téléphone, histoire de savoir ce qu’il adviendra de leur sort. François Fillon est de ceux-là. Jean-Louis Debré annonce l’annulation de toutes les séances prévues à l’Assemblée nationale ce mardi, signe pour les observateurs que l’ambiance lourde d’une interminable attente s’installe.

Le lundi matin, le chef de l’État procède à des consultations. Défilent à l’Élysée Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy, François Bayrou, Dominique de Villepin et Michèle Alliot-Marie. Les noms de Villepin et Sarkozy sont cités parmi les Premiers ministrables. Et Fillon ? Ce jour-là, il n’a aucun contact. Ni avec Matignon, pas davantage avec l’Élysée. Son téléphone ne sonne pas mais il sait qu’en période de remaniement il faut savoir faire preuve de patience.

Mardi 31 mai, il envoie une note à Jacques Chirac sur la situation du pays. Le président le rappelle pour lui dire qu’il partage totalement son analyse. Sans plus de commentaire.

Ce même jour, Dominique de Villepin est nommé Premier ministre. Le chef de l’État, qui a beaucoup consulté ces dernières heures, a hésité entre Nicolas Sarkozy et son fidèle lieutenant depuis 1995. Il opte pour la solution de Villepin, tout en invitant Nicolas Sarkozy, l’homme politique le plus populaire à droite et plébiscité par les Français qui le réclament à Matignon, à revenir au sein du gouvernement en tant que ministre d’État. Sarkozy pose ses conditions : il veut rester à la tête de l’UMP. Chirac accepte. On se souvient qu’en 2004, pour éviter que Nicolas Sarkozy ne s’empare de la présidence de l’UMP, Jacques Chirac avait édicté une règle : nul ne peut cumuler une fonction gouvernementale et la présidence du parti, sous peine de nuire au « bon fonctionnement des institutions ». Au lendemain de la défaite du oui, on n’en parle plus. Jacques Chirac est affaibli alors que Nicolas Sarkozy devient chaque jour plus populaire. L’homme fort de la droite retourne au ministère de l’Intérieur quatorze mois après avoir quitté la place Beauvau et six mois après avoir quitté Bercy. Il vaut bien mieux avoir un Sarkozy avec soi à l’intérieur que contre soi à l’extérieur du gouvernement, lui qui aspire depuis si longtemps à devenir Premier ministre, et maintenant président de la République. Jacques Chirac sait parfaitement que ces deux nominations n’apaiseront en rien la vieille adversité qui perdure entre Villepin et Sarkozy. Choisir Villepin, c’est protéger sa fin de mandat. Il est probable qu’avec un Sarkozy à Matignon, Chirac aurait été dépassé par l’homme pressé. La passation de pouvoir entre Raffarin et Villepin a lieu le mardi 31 mai. Jacques Chirac s’exprime comme prévu à la télévision et justifie devant les Français le choix de son Premier ministre. Il déclare l’emploi cause prioritaire de son gouvernement.

Le mercredi 1er juin, Dominique de Villepin commence à constituer son équipe gouvernementale. C’est une journée particulièrement interminable et stressante pour les ministrables et les membres encore en fonction du gouvernement.

De l’aveu de tous, ce sont des moments très difficiles à vivre, suspendus aux moindres bruits de couloirs, aux rumeurs relayées par les télévisions. « Il faut vous imaginer comment ça se passe. Nous sommes dans le bureau de François Fillon, le ministre est entouré de ses principaux collaborateurs, il y a LCI qui tourne en boucle. Le téléphone n’arrête pas de sonner mais ce sont des journalistes qui veulent savoir ce qu’il va devenir. C’est ça le climat qui règne au moment d’un changement de gouvernement et vous ne savez pas si vous en êtes ou si vous n’en faites pas partie », raconte avec émotion Vincent Roger, directeur de communication du ministre. Sur LCI, l’équipe de Fillon découvre les noms de ceux qui sont consultés par le tout nouveau Premier ministre, Dominique de Villepin : « On voit Jean- François Copé, se souvient Vincent Roger, Philippe Douste- Blazy, Xavier Bertrand ou encore Jean-Louis Borloo. » Pas de Fillon. Nombre de personnalités politiques sont aperçues sur le perron de Matignon. Pas de Fillon. Aucun appel, ni de Villepin ni de Chirac. « Vous imaginez, vous êtes François Fillon, vous êtes numéro 2 du gouvernement, vous avez la télé et vous voyez le Premier ministre qui reçoit tout ce beau monde et pas vous. Vous vous dites : “C’est un peu surprenant”… » Ne pas figurer au casting gouvernemental est une chose, mais que le Premier ministre ne vous consulte pas, en est une autre. François Fillon avait pourtant participé à la rédaction du programme de Chirac en 2002. Il a réalisé les deux principales réformes du début du quinquennat.

Il est le numéro 2 de l’UMP aux côtés de Nicolas Sarkozy. Dominique de Villepin ne manque pas de raisons pour solliciter une discussion avec lui au moment de la formation du gouvernement, qu’il fasse partie ou non de la future équipe. Jeudi 2 juin, Vincent Roger résume la funeste journée : « Le jeudi, c’est deux balles dans la nuque pour Fillon. Les deux balles, c’est deux coups de téléphone, un de Chirac, un de Villepin. » Le premier appelle François Fillon à 11 h 25 :

« Le Premier ministre vient de me remettre la liste du gouvernement, il n’y a pas de place pour toi.

— Très bien. »

Fillon a la gorge nouée, mais ne laisse paraître aucune émotion.

« T’as besoin de quelque chose ?

— Non, de rien », répond Fillon, toujours impassible.

La conversation est très froide. Brève, pas plus d’une minute.

11 h 30. Dominique de Villepin, le nouveau locataire de Matignon, appelle à son tour. L’échange est encore plus glacial.

Il confirme : le nom de Fillon ne figure pas dans son équipe. En début d’après-midi, nouvel appel, c’est Philippe Ridet, journaliste au Monde : « Alors, que devenez-vous ? » L’entretien dure peu. François Fillon se confie, sans même que le journaliste ait besoin de le relancer. Philippe Ridet raconte avoir « éprouvé un sentiment d’injustice et de dépit ». Voici ce qu’il écrit alors : « L’amertume, on la devine  d’abord dans le timbre de leurs voix. À ce quelque chose de heurté et d’essoufflé quand ils disent : “Pour moi, c’est niet.” Ou encore : “Nous, nous avons eu le courage de dire non.” François Fillon, désormais ex-ministre de l’Éducation, et Patrick Devedjian, ex-ministre délégué à l’Industrie, tous deux proches de Nicolas Sarkozy, symbolisent la brutalité des alternances et des jeux d’influences. Sans vraiment y croire, un conseiller de François Fillon lâche : “Pour nous, maintenant, c’est la zen attitude.” » À propos de François Fillon, le journaliste écrit le 3 juin : « Entrant malgré lui dans la peau de l’ex-ministre, il récapitule : “Je suis le seul à avoir mené neuf réformes législatives. Quand on fera le bilan de Chirac, on ne se souviendra de rien. Sauf de mes réformes”.

Mais déjà l’esprit de revanche perce à travers les mots : “Je vais m’investir à fond dans l’UMP, préparer les échéances futures pour Nicolas Sarkozy en 2007. En me virant du gouvernement, ils ont fait de moi un directeur de campagne avant l’heure…” » Après avoir pris connaissance des mauvaises nouvelles, François Fillon, le visage défait, ouvre la porte du bureau de ses collaborateurs et leur dit : « On s’en va ! »

Extrait de "François Fillon, coulisses d'une ascension" de Christine Kelly, aux Editions de l'Archipel

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