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Le graphique qui révèle pourquoi l'Arabie Saoudite est une grenade dégoupillée pour la stabilité du Moyen-Orient
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Le graphique qui révèle pourquoi l'Arabie Saoudite est une grenade dégoupillée pour la stabilité du Moyen-Orient

Avec un prix du pétrole passé sous la barre des 75 dollars et une jeunesse biberonnée aux pétrodollars, l'Arabie saoudite ne peut pas maintenir indéfiniment son train de vie dispendieux et entretenir en même temps ses alliés régionaux.

Fabrice Balanche

Fabrice Balanche

Fabrice Balanche est Visiting Fellow au Washington Institute et ancien directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à la Maison de l’Orient.

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Sources : Business insider et RBC Capital Markets

Atlantico : Le prix du baril de pétrole est passé sous la barre des 75 dollars, ce qui ne s'était pas vu depuis 4 ans. Parallèlement, le taux de chômage chez les jeunes en Arabie saoudite est particulièrement élevé (30%). Quel est le risque qu'une baisse continue du prix du pétrole fait peser sur l'Arabie saoudite ?

Fabrice Balanche : L’Arabie Saoudite a exporté en 2012 pour 325 milliards de $ de pétrole  (13% des exportations mondiales). Cela représente 90% des exportations d’un  royaume ultra dépendant de cette rente pour entretenir une population importante et croissante : 21 millions de nationaux sur 28 millions d’habitants. La population saoudienne continue à s’accroitre rapidement, car le maintien d’une mentalité conservatrice et de généreuses allocations familiales contribuent à doper la natalité. La richesse pétrolière attire toujours de nombreux immigrés, mais ils sont beaucoup moins prolifiques que les Saoudiens, d’une part il s’agit d’une immigration essentiellement masculine venue d’Asie du Sud et de la corne de l’Afrique, d’autre part ils ne bénéficient pas des mêmes avantages sociaux que les nationaux. Les millions de travailleurs domestiques, d’ouvriers du bâtiment et autres tacherons qui remplacent les Saoudiens dans les "sales boulots". Il faut ajouter un à deux millions d’expatriés haut de gamme (les occidentaux) et moyenne gamme (égyptiens, syrien, jordaniens, etc.) qui font tourner les entreprises étrangères installées en Arabie Saoudite. Le royaume a imposé récemment aux entreprises privées d’embaucher 20% de Saoudiens pour les encourager à s’engager dans le privé et non plus la bureaucratie pléthorique. Cependant, les employés saoudiens sont marginalisés dans les entreprises car ils sont inadaptés.

Alors qu'il est reconnu que l'Arabie saoudite a besoin d'un baril à 100 dollars, combien de temps peut-elle maintenir son train de vie actuel avec un cour aussi faible ?

La population saoudienne vit de la rente pétrolière redistribuée par l’Etat providence. Pour la famille royales (20,000 membres) et ses affidés, c’est une oisiveté magnifique  "mère de tous les vices" comme l’affirme le proverbe). Mais pour la majorité de la population, fonctionnarisée, les fins de mois sont de plus en plus dures. L’Etat n’a plus les moyens d’entretenir cette population croissante et de plus en plus exigeante. Car si les parents se contentaient d’un logement, d’une voiture et d’un salaire moyen, leurs rejetons fraichement diplômés d’une caricature d’enseignement supérieur, exigent un poste de cadre, villa, voiture de luxe et un salaire de ministre qui leur permette d’aller fréquemment à Las Vegas, en Thaïlande ou en Indonésie pour assouvir leurs besoins en sexe et alcool. Un quart de la population saoudienne quant à elle vivrait sous le seuil de pauvreté.

Sans la manne pétrolière, le royaume est-il capable de maintenir la paix sociale en son sein ?

Une baisse continue des prix du pétrole poserait un sérieux problème de stabilité politique à l’Arabie Saoudite. En 2011, le roi a évité le Printemps arabe en lançant un vaste programme d’investissement public et en augmentant les prestations sociales, les salaires des fonctionnaires et en embauchant massivement dans le secteur public pour résorber le chômage des jeunes. Le Saudian Monetary Fund dispose d’une réserve de 750 milliards de $ de réserve, ce qui correspond à une année de PIB.  Cet argent est normalement destiné à préparer l’après pétrole, mais en fait il sert à combler le déficit budgétaire en période de vaches maigres c’est-à-dire lorsque les prix du baril descendent en dessous de 80 $ le baril, ce qui semble constituer aujourd’hui le point d’équilibre pour le budget saoudien.

Quelles seraient les répercussions d'une crise politique et sociale en Arabie saoudite, et au niveau régional ? En quoi peut-on parler de bombe à retardement ?

L’Arabie Saoudite n’entretient pas que sa propre population, elle apporte également une aide économique aux pays alliés : Pakistan, Jordanie, Egypte et Bahreïn, ainsi qu’à divers acteurs non étatiques, tel que le parti du Futur de Saad Hariri au Liban. Son objectif est de contrer l’Iran au Moyen-Orient, depuis peu le petit Qatar et surtout d’empêcher qu’une révolte dans un pays arabe ne contamine l’Arabie Saoudite. C’est pour cette raison qu’elle a inscrit les Frères Musulmans sur la liste des groupes terroristes et qu’elle a contribué à renverser le Président Morsi en Egypte. Le coût de l’opération fut officiellement un chèque de 12 milliards de $ pour le Maréchal-Président Sissi. Les millions d’émigrés arabes et pakistanais qui travaillent en Arabie Saoudite renvoient tous les mois dans leur pays l’argent gagné durement pour aider leur famille. En Egypte, en Jordanie et au Yémen les remises de ces émigrés constituent la principale source de devises du pays. La chute des prix du pétrole sur une période de cinq ans réduirait l’aide extérieure de l’Arabie Saoudite à des pays déjà en crise, ce qui risquerait de les plonger dans le chaos. Les immigrés seraient contraints de rentrer chez eux et pèseraient davantage sur un marché du travail déprimé. Les ennemis de l’Arabie Saoudite pourraient en tirer profit, l’Iran en tête. Certes, c’est un pays pétrolier également, mais il dispose d’une économie diversifiée, construite pendant plus de trente années d’embargo, qui lui permet d’absorber davantage un nouveau contre-choc pétrolier que l’Arabie Saoudite.

Sur le plan intérieur, le royaume saoudien, serait au pied du mur d’indispensables réformes structurelles pour libéraliser l’économie et réduire les dépenses de l’Etat providence. Il faudrait revenir sur la gratuité de l’eau pour les nationaux notamment et enfin augmenter les prix des carburants. Mais la gérontocratie au pouvoir  est-elle prête à affronter la colère populaire ? Tant que la réforme de la succession au trône n’aura pas abouti (faisant passer le régime d'un système de transmission du trône entre frères à un système de transmission de père en fils), des vieillards ultra-conservateurs et malades continueront de se succéder à la tête du pays pour quelques années, chacun repoussant à demain les réformes. L’Arabie Saoudite est un colosse aux pieds d’argile, qui peut rapidement s’effondrer et se fragmenter comme la Syrie ou l’Irak.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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