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La Ve République racontée par Alain Duhamel : quand Jacques Chirac fait convoquer le journaliste après un éditorial critique
©Reuters

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La Ve République racontée par Alain Duhamel : quand Jacques Chirac fait convoquer le journaliste après un éditorial critique

Depuis 50 ans, Alain Duhamel est le témoin privilégié de la vie politique française. Il nous livre ici les scènes politiques les plus frappantes, les plus significatives, les plus pittoresques, parfois les plus cocasses et quelquefois les plus sombres auxquelles il a assisté. Extrait de "Une histoire personnelle de la Ve République", publié chez Plon (1/2).

Alain Duhamel

Alain Duhamel

Alain Duhamel a publié plus d'une quinzaine d'ouvrages dont Les Peurs françaises Prix de l'essai de l'Académie Française et François Mitterrand, Portrait d'un artiste. Il a obtenu le Prix du Meilleur livre politique pour Une ambition française paru chez Plon en 1999. Il est éditorialiste à RTL, Libération, Le Point, et plusieurs journaux de province.

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Sur ces entrefaites, un incident insolite m’oppose au président de la République sur un sujet sérieux. Entre juillet et décembre 2000, la France exerçait la présidence tournante de l’Union européenne. Cette année-là il y avait une échéance particulièrement importante, la nécessité d’aboutir à un nouveau traité afin d’organiser l’élargissement historique, sans précédent par son ampleur et par sa portée symbolique, qui devait permettre à dix nouveaux Etats-membres de faire leur entrée. En fait, il s’agissait pour l’essentiel de faciliter l’intégration dans l’Union européenne des nations qui, pendant presque un demi-siècle, avaient constitué malgré elles l’Empire soviétique. Le traité avait pour objectif d’organiser la cooptation par l’Europe démocratique des pays qui avaient été les victimes de l’Europe autocratique de Moscou. Ce n’était pas un petit enjeu et la mécanique qui devait être mise au point allait revêtir une grande importance pour la suite.

Or, dans cette phase de cohabitation, c’est Jacques Chirac qui portait la charge de la présidence française. Il lui fallait certes se concerter avec Lionel Jospin mais l’initiative et le pouvoir de décision lui revenaient légitimement, d’autant plus que le Premier ministre qui avait déjà dû entériner à contrecœur le traité d’Amsterdam en arrivant à l’hôtel de Matignon restait sur la réserve.

La négociation menée par la France se passa mal. A Nice, où se réunissait fin décembre le Conseil européen qui devait adopter le traité, les quarante-huit heures furent exceptionnellement tendues. L’Europe n’a jamais été le point fort de Jacques Chirac, à l’inverse par exemple des dossiers de la Défense. Il se montra maladroit avec plusieurs délégations, tentant un bras de fer avec l’Allemagne, choquant les Italiens, vexant les Belges, irritant les Polonais et se brouillant avec les Espagnols. Après des heures de discours, de défilé des représentants de chacun des Quinze dans les salons où les recevait Jacques Chirac, puis dans celui où se trouvait Lionel Jospin, on aboutit à un mauvais compromis. L’Allemagne en sort renforcée (elle gagne de nouveaux sièges au Parlement européen). On accepte la proposition démagogique et – la suite le montrera – perverse de désigner à égalité un commissaire européen par Etat, Malte, Chypre ou le Luxembourg mis sur le même plan que l’Allemagne, la France ou la Grande-Bretagne. Quant aux modalités de l’élargissement, elles apparaissaient à tous si insuffisantes que l’on dut prévoir aussitôt l’organisation en 2002 d’un grand débat sur l’avenir de l’Union. Ce sera la fameuse Convention sur l’avenir de l’Europe.

Les questions européennes, si déterminantes pour l’avenir de notre pays, me tiennent particulièrement à cœur, plus que tout autre sujet. Le lendemain du Conseil européen de Nice je fis donc à RTL un éditorial très sévère sur le fiasco de Nice. Le jeudi, dans ma chronique de Libération, j’y revins et, au passage, épinglai Jacques Chirac en écrivant qu’il avait mal négocié, ce qui était peu contestable. Furieux, dépité, exténué, celui-ci (qui m’avait invité la semaine précédente au palais de l’Elysée pour m’exposer franchement les objectifs de Nice) m’appela en personne au téléphone. Sur un ton plus que courroucé, il me demanda de rencontrer un long moment en tête à tête son conseiller diplomatique et sherpa, Jean-Marc de La Sablière. J’acceptai de le faire à condition que cela n’ait pas lieu au palais de l’Elysée – je voulais bien d’une rencontre, pas d’une convocation – et nous tombâmes d’accord pour un salon particulier de l’hôtel Bristol tout voisin. Je passai donc près de deux heures avec ce diplomate chevronné, aussi courtois que compétent, qui perdit son temps et le mien à m’expliquer en détail et avec une parfaite clarté ce que je savais déjà par le menu. C’est l’unique fois en cinquante ans que pareil incident m’arriva. En 2005, après l’échec du référendum constitutionnel européen, Jacques Chirac m’invita à venir le voir pour parler des nouvelles et sombres perspectives européennes et, au détour d’une phrase, me lança avec un large sourire d’une jeunesse inattendue : « Vous savez, vous n’aviez finalement pas tort. Tout cet échec [en 2005] est venu du mauvais départ de Nice. » C’était fair play de sa part, mais il eût mieux valu s’en aviser plus tôt.

Cela ne m’empêcha pas, tant les choses devinrent évidentes, de constater que le temps se gâtait pour Lionel Jospin et que, après quatre ans de succès, les nuages s’accumulaient sur sa tête. Malgré des allègements fiscaux bienvenus et des privatisations judicieuses (qui irritèrent fort cependant le parti communiste et l’aile gauche du PS), la conjoncture économique se dégradait. Depuis sa démission du gouvernement, Jean-Pierre Chevènement était entré de fait dans l’opposition. Or, il incarnait la loi, l’ordre et la souveraineté nationale. Ses critiques firent mal. L’affaire corse s’était enlisée. L’insécurité s’installait de nouveau comme un thème central. Le recul du chômage s’interrompait. Les idées noires firent leur retour. La peur de la rechute dans la crise remplaça progressivement l’espoir d’en sortir. C’est le moment que choisit Jacques Chirac, toujours à l’affût, pour reprendre l’offensive. Il est redevenu plus populaire que le Premier ministre. L’inaction lui réussit bien. Le 14 juillet 2001, à dix mois de l’élection présidentielle, il passe donc à l’attaque lors de l’entretien télévisé rituel et accable le gouvernement de reproches véhéments, notamment à propos de l’insécurité et de l’emploi. C’est bien joué. Président, Jacques Chirac aura été inégal. Candidat, il s’est toujours montré redoutable. Il va le prouver de nouveau.

Extrait de "Une histoire personnelle de la Ve République", de Alain Duhamel, publié chez Plon, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici

 

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