La suppression des grands corps de l’État : bonne ou mauvaise nouvelle pour l’Etat profond ? | Atlantico.fr
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Emmanuel Macron a annoncé vouloir mettre fin aux grands corps d'État lors d’un discours prononcé le 8 avril 2021
Emmanuel Macron a annoncé vouloir mettre fin aux grands corps d'État lors d’un discours prononcé le 8 avril 2021
©Ludovic MARIN / AFP

De Charybde en Scylla

La suppression des grands corps de l’État : bonne ou mauvaise nouvelle pour l’Etat profond ?

Nathalie Goulet

Nathalie Goulet

Nathalie Goulet est sénatrice de l'Orne depuis 2007. Elle a publié « L’Abécédaire du financement du terrorisme » aux éditions du Cherche Midi.
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Jean-Pierre Gérard

Jean-Pierre Gérard

Jean-Pierre Gérard est un chef d’entreprise. Ancien membre du Conseil de la Politique Monétaire, il est Président du de l’institut Pomone, Pour une Organisation Monétaire Nouvelle en Europe.

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Atlantico : La suppression des grands corps de l’État continue de faire réagir. L’objectif d’Emmanuel Macron est de lutter contre l’état profond, comme il l’avait évoqué devant les ambassadeurs. Mais est-ce que cette suppression des grands corps va être une bonne ou mauvaise nouvelle pour l’Etat profond ? 

Nathalie Goulet : Je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle, mais c’est avec certitude un changement radical dans la conception de l’Etat. Le corps diplomatique supprimé en catimini un lundi de Pâques, c’est scandaleux et des recours sont en cours. La suppression de ce corps signifie que n’importe qui va pouvoir être diplomate sans passer par les traditionnelles voies de la diplomatie, alors que notre diplomatie est formidable. Les grands corps de l’Etat c’est une fonction publique et une haute fonction publique de qualité que l’on supprime. Donc cela pose des problèmes. Et il faut mettre cela en relation avec le sabotage de la haute fonction publique via la multiplication des cabinets de conseil. Quand vous faites appel au privé alors que les compétences internes existent vous paupérisez la fonction publique, vous la marginalisez. Nous assistons à une démarche de casse de la haute fonction publique aujourd’hui. C’est la même chose avec le parlement et la multiplication des comités Théodule, des assises et grenelles en tous genres. C’est une stratégie globale et je n’y vois que des inconvénients.

Jean-Pierre Gérard : Je ne sais pas très bien ce que l'on appelle l'État profond. En revanche, ce que je sais c'est qu'il y a des métiers qui demandent des qualités différentes. Dès lors, tout vouloir résoudre en mélangeant tout le monde, va se révéler pire que le mal... Tout  organisme génère ses propres toxines. Il n'est donc pas anormal de changer l'organisation, et cela est même souhaitable au bout d'un certain temps. Mais c'est l'organisation interne qu'il faut changer et pas nécessairement la formation.

Cela étant dit, il y a des métiers, beaucoup plus nombreux qu'on le pense, où la compétence passe par la connaissance, celle qu’ on acquiert au fil des ans. Le métier de préfet demande une grande aptitude à maîtriser les contradictions du terrain. Cela est sans doute vrai aussi pour la diplomatie.

L’intention de diversifier les corps et de fluidifier les carrières ainsi que d’échapper au moule de l’ENA semble louable, mais l’objectif va-t-il être atteint par ce biais ?

Nathalie Goulet : Il y a déjà des voies différentes pour entrer à l’ENA. Je ne dis pas qu’il ne faut pas moderniser le processus, mais simplement qu’il ne faut pas casser l’outil. C’est différent. La modernisation est indispensable mais la casse est à proscrire. On peut demander plus de stages en entreprise, plus de mélange, des troisièmes voies, des stages plus nombreux à l’étranger, des échanges européens, etc. Tout cela serait bénéfique. Mais là, nous cassons l’appareil d’Etat. Il est peut-être imparfait mais il fait en sorte que la France fonctionne face à toutes les crises. Enfin toute cette stratégie est liée à une volonté d’une privatisation rampante de l’Etat tel qu’il est aujourd’hui, voir une uberisation de notre haute fonction publique.

Jean-Pierre Gérard : Encore une fois je pense qu'il s'agit d'un faux problème. Regardez la variété des cursus d'un très grand nombre de  hauts responsables de la haute fonction publique. J'ai plutôt le sentiment au contraire que les grands corps permettent une fluidité beaucoup plus importante que celle qu'on peut trouver partout ailleurs, parfois même malheureusement au détriment des capacités réelles.


Au regard de la faiblesse du personnel politique et de la force d’une administration qui évolue parfois en vase clos, quelle conséquence peut vraiment avoir la suppression des grands corps ?

Jean-Pierre Gérard : On ne peut pas reprocher à la fonction publique, la faiblesse du personnel politique. Ce que l'on peut reprocher éventuellement, c'est parfois la mauvaise volonté à appliquer certaines transformations indispensables. Cela est dû, à mon sens, à deux raisons. D'une part l’incapacité à commander de la part du personnel politique, et d’autre part la durée respective des fonctions. Mais quand les politiques ont une réelle autorité, les fonctionnaires sont naturellement alors de précieux auxiliaires.

Nathalie Goulet : Des centaines de rapports expliquent comment nous pouvons faire mieux avec notre fonction publique, en allouant les effectifs différemment, avec un meilleur équilibre sur les territoires et plus d’efficacité. Ce n’est pas en fermant les préfectures ou en numérisant toutes les démarches – ce qui marginalise les populations éloignées du numérique - qu’on règle le problème. Ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on fait tomber la température. Donc il faut moderniser, évaluer, mais nous n’avons pas à rougir de notre fonction même s’il elle a ses problèmes. Les architectes des bâtiments de France sont un Etat dans l’Etat, certaines administrations ont plus de pouvoir que leur ministre de tutelle, tout cela est vrai. Il y a des choses à revoir incontestablement. Mais qu’on associe le parlement plutôt que de sabrer à la hache. Tout ceci est un mauvais signe. Et c’est évidemment lié à la multiplication des cabinets de conseil. Quand la rédaction d’un projet de loi est confiée à un cabinet américain, cela pose un vrai problème. Ce qu’il faudrait, c’est un audit par ministère, des évaluations de performances. Tout ceci doit être discuté. Il faut plus de douaniers, d’agents du fisc, plus de monde sur la fraude fiscale et sociale, etc. Il est important qu’on ait une démocratie forte. Oui il peut y avoir des recrutements extérieurs, du panachage mais placer les copains en mal d’exotisme, c’est une autre vision de la France.

Risquons-nous de nous retrouver, en tentant d’améliorer la situation, dans une situation moins favorable encore que celle que nous avons ?

Jean-Pierre Gérard : Ce qui me frappe dans cette réforme, c'est qu'on ne parle jamais de l'objectif qu'on veut tenir. La seule chose que je veux bien admettre, c'est qu'il est nécessaire régulièrement de modifier les fonctionnements. Je pense surtout qu'il est absolument indispensable de réformer le fonctionnement interne de l'ENA. Ayant été, pendant 2 ans, responsable de l'ensemble des séminaires de la voie d’administration économique, j’avais été très frappé de l'attitude très conventionnelle de ces très jeunes gens et surtout de ceux qui se réclamaient du progressisme de la gauche.


Quel est le risque de perte de compétence et de positionnement de complaisance ou pour service rendu ?

Jean-Pierre Gérard : Il y a un risque incontestable de perte de compétences, surtout dans l'immédiat.  Mais je pense qu’au fond si on continue de recruter le personnel de la haute fonction publique sur leurs qualités et non sur des critères mal définis de la discrimination positive un nouvel équilibre se mettra en place. En revanche, modifier le recrutement des futurs hauts fonctionnaires pour d’obscures raisons me semble comporter des risques qu’à mon sens il me paraît inutile de courir dans la période troublée que nous connaissons.

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