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La Suisse dans la tourmente
La Suisse dans la tourmente
©Reuters

Trop-plein

La Suisse ne veut plus accueillir tous les riches de la planète

On attendait la crise monétaire et financière sur la zone euro pour le printemps. La voilà qui s’annonce plus tôt et s’invite par la porte du franc suisse. Les Suisses s’inquiètent, les expatriés paniquent et les Européens ne comprennent plus rien à cette vague d’attentats monétaires.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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On s’y attendait un peu, mais tout occupé qu'on était par l’incroyable psychose d’attentats terroristes qui s’est installée en Europe, on ne voyait pas la crise financière arriver aussi vite. Explications sur une folle fin de semaine en bourse. Les deux questions-clef :

Qu’est-ce qui s’est passé au juste pour provoquer un tel séisme des bourses ?

L’effondrement des bourses (en Suisse, mais aussi partout en Europe), c’est la partie visible de l’iceberg, ce qui s’est passé sur les monnaies a été beaucoup moins visible mais plus grave de conséquences. 

Très concrètement, la fin de semaine a été marquée par la tempête qui s’est abattue sur la monnaie unique, l’euro, et qui est venue directement du seul pays coincé au sein de la zone euro mais qui n’en fait pas partie.

La Suisse vit comme une île en Europe. Depuis des lustres elle vit et prospère de ses particularités, sa fiscalité très avantageuse, sa neutralité politique, sa monnaie le franc suisse. Cette particularité a permis d’offrir aux industriels un cadre de stabilité qui leur a permis de s’épanouir dans beaucoup de domaines et pas seulement dans l’horlogerie et la pharmacie. Cette particularité a permis aux détenteurs de capitaux (et notamment à tous ceux qui ne tenaient pas à ce qu'on regarde de trop près l’origine de cet argent) de se précipiter pour passer la frontière et s’installer à Genève ou à Gstaad. La Suisse a su accueillir presque toute la richesse disponible dans le monde.

Le séisme de la fin de semaine a été provoqué par la rencontre entre deux phénomènes.

Le 1er phénomène, c’est une lame de fond qui a entraîné la baisse de l’euro depuis quelques mois... Une baisse de l’euro engendrée par la hausse du dollar, puis par la décision probable savamment distillée par Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne de "lâcher" de la monnaie dans l’économie. C’est-à-dire d’augmenter les liquidités disponibles afin de se protéger de la déflation et donner des moyens aux banques de relancer l’activité par toutes sortes de crédits à l’investissement, à l’immobilier ou à la consommation. En clair, le président de la BCE a annoncé qu’il ferait un peu ce qu’a fait la réserve fédérale américaine, mais il l’a expliqué au moment où les Américains révélaient de leur côté qu'ils allaient freiner la création de monnaie. Les Américains prêchent le retour à la rareté du dollar, pendant que les Européens sortent la planche à billets.

Côté américain, la valeur du dollar a progressé. Côté européen, l’euro a logiquement baissé.

Quand cette semaine, la Cour européenne de justice a déclaré que la BCE avait le droit d’émettre de la monnaie en rachetant de la dette souveraine, tout le monde s’est dit que le président de la Banque centrale avait gagné son bras de fer contre l’Allemagne et qu'il pourrait enfin lancer des programmes de Quantitative Easing (émission de monnaie contre rachat de dettes). On s’est dit que cette fois, la BCE serait généreuse.

Quand en plus, cerise sur le gâteau on a appris  que l’activité économique en Allemagne avait été beaucoup moins mauvaise que ce qu'avaient annoncé tous les jaloux et les aigris de l’analyse conjoncturelle qui chantaient depuis des mois l’air de la décadence pour le modèle allemand. En fait l’Allemagne aura fait 1,5% de croissance en 2014, soit le meilleur taux depuis trois ans.

Le résultat, c’est que l’Allemagne n’a politiquement plus aucune raison (juridique ou politique) de freiner une politique moins restrictive de la part de la BCE. Le prochain conseil de la BCE, jeudi prochain, pourrait donc tirer un feu d’artifice. C’est du moins ce qu’attendent les marchés, d’où la très forte baisse de l’euro, qui est tombé face au dollar en dessous de son cours d’introduction il y a quinze ans.

Cette évolution serait plutôt de bon augure pour l’économie européenne puisqu’un euro plus faible facilite les exportations (l’Allemagne en profite à plein) et gène les importations qui deviennent plus chères, ce qui n’est pas trop grave car ce qu'on importe c’est du pétrole, et que le pétrole a tellement baissé qu'on ne s’apercevra pas de la dérive monétaire.  

Bref l’équation était plutôt sympathique, au point que du côté de chez François hollande on donnait déjà consigne aux ministres de dire et répéter que la situation ne pouvait que s’améliorer avant l’été prochain. Et ce n’est sans doute pas faux.

Le 2e phénomène : La Banque centrale est venue perturber cet équilibre joyeux, jeudi dernier en organisant une folle journée. Comment ? 

Tout simplement en décidant brutalement et à la surprise de tout le monde, d’arrêter une politique de change qui fixait un cours plancher du franc suisse face à l’euro. Depuis septembre 2011, au cœur de la crise européenne sur les dette souveraines, au moment où le système a failli sauter quand on s’est aperçu que ni la Grèce, ni le Portugal, ni l’Espagne, ni l’Italie ne pouvaient sérieusement prétendre pouvoir financer leur endettement… A ce moment-là la banque nationale suisse, la BNS, a imposé un taux de change minimum de 1,20 franc suisse pour un euro afin de lutter contre la flambée du franc suisse. Pendant cette crise, la spéculation internationale n’était pas loin de penser que le seul refuge possible aux capitaux en euros qui se fragilisaient de minute en minute, était de se protéger en Suisse. D’où l’arrivée massive d’argent sur la Suisse. D’où la flambée du franc suisse. Ce dont ne voulait pas le gouvernement helvétique. Parce qu'une monnaie forte c’est bien quand on en parle dans les salons politiques, mais une monnaie très forte asphyxie l’économie. Or la Suisse avait la peur du ralentissement de son industrie qui vit principalement sur l’exportation. Sans parler de tous ceux qui avaient emprunté en francs suisses.

Donc depuis septembre 2011, la Suisse avait bloqué la valeur de sa monnaie contre l’euro... Le problème, c’est que jeudi dernier face à la spéculation, à la baisse sur l’euro, la BNS a levé ses protections et laissé le franc suisse s’apprécier de plus de 20%.

En s’appréciant de 20%, le FS  a provoqué un véritable tsunami : une  panique chez les industriels suisses (horlogers, pharmaciens, informatique) qui vivent de l’export et qui ont déjà imaginé leur perte de marchés. Puis une panique chez tous les emprunteurs en franc suisse, tous ceux qui dans toute l’Europe s’étaient dit que le franc suisse était la monnaie la plus stable et qui se sont retrouvés avec une facture de remboursement accrue de 20% alors que la  stabilité garantie par le gouvernement était placée par toutes les banques du monde en tête de gondole au rayon des placements.

Du coup, la bourse de Zurich a plongé sans parachute, entraînant la plupart des bourses européennes qui voyaient là le premier signe (Black Swan) du grand krach attendu. En fait en moins d’un an, c’est le deuxième signe après l’effondrement du prix du pétrole que personne n’avait prévu.

Il faudra faire les comptes, mais tous ceux qui dans le monde avaient parié sur une stabilité du change entre l’euro et le franc suisse se comptent par milliards de dollars. Tous ces fonds d’épargne ou d’investissement ont perdu des fortunes. Cette affaire va avoir un effet récessif mécanique qu’il faudra bien compenser par de la création monétaire. La journée de lundi sera stressée et stressante.

Mais pourquoi la BNS a-t-elle pris cette décision aussi violente qu’inattendue ?

Officiellement (encore que la BNS n’a pas à se justifier) les banquiers suisses commençaient à dire que le maintien du cours plancher revenait trop cher. La Banque était obligée de racheter de l’euro massivement et de vendre du franc suisse. Or la pression devenait telle au fur et à mesure que les projets de Mario Draghi prenaient corps que ça devenait ingérable. La BNS craignait pour ses réserves. Elle a lâché prise et le franc suisse s’est envolé de 20-25%…

En coulisses, on donne d’autres explications. A savoir que la Banque suisse aurait fait ce coup d’éclat pour dénoncer le manque de cohérence entre la banque centrale américaine et la Banque centrale européenne. L’une ferme son robinet quand l’autre ouvre les vannes.

Sans doute ! Mais les banquiers suisses ne se privent pas de dénoncer également l’incapacité de la zone euro à gérer la stabilité de sa monnaie par le rééquilibrage de son économie. On peut toujours demander à la Banque centrale de réguler le système par une politique monétaire proactive (comme aux USA, en GB), mais il faut que cette politique monétaire s’accompagne d’une politique budgétaire rigoureuse, c’est-à-dire porteuse de réformes de structure à long terme. La politique monétaire ne peut pas venir exonérer un Etat de faire des réformes courageuses et douloureuses pour restaurer sa compétitivité. Tout le problème européen est là : une incapacité à réduire ses dépenses sociales par exemple et du coup, à mettre la poussière sous le tapis de la monnaie.

Etla Suisse se donne en exemple d’un pays capable d’un tel effort : une politique monétaire intelligente mais qui bénéficie directement à un tissu industriel qui s’est reconstruit très fortement ces dernières années. La richesse suisse ne provient plus de ses seuls coffres forts bancaires qui ont prospéré à l’abri des secrets bancaires et fiscaux.

En fait, la Suisse a laissé filer sa monnaie pour ne pas être le refuge de tous les capitaux fragilisés par le laxisme des politiques économiques (on pense a la France), fragilisés par l’absence de réformes profondes et par l’incohérence des politiques économiques…

Sans paraphraser la phrase de Michel Rocard qui avait tant choqué la gauche morale : "on ne peut pas accueillir toute la misère du monde"… Les Suisses aujourd’hui ne sont pas loin de penser qu’ils ne peuvent plus accueillir et protéger  tous les riches de la planète. Paradoxalement ça leur coûte trop cher.  

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