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"On peut être très entouré et se sentir atrocement seul".
"On peut être très entouré et se sentir atrocement seul".
©Reuters

Seul au monde

La solitude tue : ce qui nous gagnerions à la traiter enfin comme une maladie

Les personnes souffrant de solitude sont deux fois plus susceptibles de mourir prématurément que les autres.

Jean-Baptiste  Stuchlik

Jean-Baptiste Stuchlik

Jean-Baptiste Stuchlik est psychosociologue, il a dirigé le secteur Santé/Secteur Public de plusieurs cabinets de conseil internationaux. Il est le co-auteur de "Petit traité du bonheur 2.0: Comment prendre soin de soi et des autres grâce aux technologies numériques" avec Christophe Deshayes, chez Armand Colin, 2013.

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Atlantico : Mère Teresa disait : "La plus grande maladie actuelle n'est pas la lèpre ou la tuberculose mais le sentiment d'être indésirable, mal-aimé et abandonné de tous". La solitude peut-elle être considérée comme une maladie ? Quels en sont les symptômes ?

Jean-Baptiste Stuchlik : La solitude est une épreuve, pas une maladie. A l’inverse, c’est vrai que la maladie peut conduire les individus à s’isoler : problèmes de peau, dépression, cancer sont autant de cas où les gens, par honte, par stigmatisation vont se mettre à part de leurs semblables.

D’ailleurs, il ne faut pas confondre isolement et sentiment de solitude. Certaines personnes vivent seules mais ne souffrent pas d’un sentiment de solitude. A contrario, on peut être très entouré et se sentir atrocement seul : c’est le cas souvent cité des mères de famille qui ne se sentent plus aimées ni comprises par leur conjoint ni par leurs enfants, cela peut arriver aussi dans le burn out. L’adolescence est également un âge où l’on peut souffrir de la solitude, car on ne peut communiquer ce qu’on ressent dans cette période où tout change.

Selon John Cacioppo, professeur de psychologie de l'université de Chicago, les personnes seules sont presque deux fois plus susceptibles de décéder prématurément que celles qui ne souffrent pas d'un sentiment d'isolement. Quelles sont les conséquences de la solitude sur la santé ?

Il y a une multitude d’effets induits, le premier effet étant que l’on bouge moins, et qu’on finit par perdre en motricité, les études sur les seniors l’ont prouvé. Or l’activité physique joue sur le sommeil, la glycémie, le stress. Souvent on s’alimente aussi moins bien, ce qui cause des déséquilibres physiologiques. Les gens en couples vont plus souvent chez le médecin, car mine de rien chacun veille sur la santé de l’autre, qui est bénéfique pour la prévention. Enfin en cas d’accident domestique, cela a tout de suite des conséquences plus grave quand on est seul. Bref, vivre seul c’est dangereux ! 

Et sur le moral ?

Pouvoir verbaliser, échanger, est un bienfait de la vie à deux ou à plusieurs, cela a un effet apaisant sur les émotions et dynamisant sur l’humeur. Généralement, on a tendance à déprimer quand on est seul, et souvent cela conduit à un cercle vicieux : plus je suis seul, plus je me sens nul, et plus je me sens nul, moins j’ai envie de voir les autres. Comme disait Valery, un homme seul est toujours en mauvaise compagnie !

De plus, vivre avec quelqu’un constitue un exercice cognitif non négligeable : on doit écouter, interpréter les expressions faciales de l’autre, comprendre ses émotions, verbaliser, et cela entretient les méninges ! Des études ont montré que cela retardait l’apparition de la maladie d’Alzeihmer.

Comment une personne se retrouve-t-elle à souffrir de solitude ? Peut-on imputer la faute à la société moderne ?

En règle générale, la solitude est liée à l’insertion sociale de l’individu, plus qu’à ses traits psychologiques. Les retraités, les chômeurs sont plus seuls que les autres, de fait. Mais on observe aussi un désinvestissement croissant avec l’âge. En vieillissant, les gens ont tendance à s’isoler. Ce phénomène de « déprise » a été largement étudié par les sociologues.
En revanche, il est indéniable que certaines tendances sociétales sont à l’œuvre : la mise à l’écart des seniors, le développement de la vie en solo, la stigmatisation de certaines populations (homosexuels, personnes en surpoids, handicapés), etc. 

Peut-on établir des caractéristiques communes entre personnes seules ?

Pas vraiment, car le social est plus déterminant que le psychologique. En revanche, c’est durant l’enfance qu’on acquiert une estime de soi et des compétences relationnelles pour s’entourer d’amis. Certains n’ont pas la chance de bénéficier de ces apprentissages et se retrouvent plus souvent seuls… mais il n’est jamais trop tard !  

Quelles mesures devraient-être mises en œuvre pour combattre la solitude qui touche les personnes âgées ? Et qui touche les autres âges de la vie ? 

Il y a une multitude d’initiatives depuis quelques années, par exemples les voisineurs, ces réseaux de bénévoles qui créent des liens avec et autour des personnes âges, en se coordonnant via Internet (www.voisin-age.fr). Ensemble2générations lutte contre la solitude des seniors et des étudiants en organisant des services de logement intergénérationnel (www.ensemble2generations.fr).

Plus généralement, le e-bénévolat permet à la fois de se sentir utile même quand on a une mobilité réduite, et de ne plus se sentir seul. Sans parler des sites de rencontres dédiés aux seniors qui ont permis à des milliers de couples de se former, après un veuvage ou une séparation !

Dans un tout autre domaine, les aidants de malades d’Alzeihmer, les parents d’enfants handicapés peuvent se retrouver isolés et beaucoup souffrir de la solitude. L’université des aidants, une plateforme en ligne, permet d’échanger et de s’entraider. Les blogs de parents sont aussi un moyen de créer du soutien, du lien et de l’espoir. Beaucoup de choses existent, il faut simplement que ces initiatives soient plus médiatisées. La solitude n’est pas une fatalité ! 

Propos recueillis par Marianne Murat

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