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Le président russe Vladimir Poutine assiste au défilé de la Journée de la Marine à Saint-Pétersbourg, le 25 juillet 2021.
Le président russe Vladimir Poutine assiste au défilé de la Journée de la Marine à Saint-Pétersbourg, le 25 juillet 2021.
©Alexey NIKOLSKY / SPUTNIK / AFP

Bonnes feuilles

La Russie, une grande puissance mais pauvre économiquement qui joue la carte de la victimisation face aux Occidentaux à travers la menace de l’OTAN

Frédéric Encel publie « Les Voies de la puissance. Penser la géopolitique au XXIe siècle » aux éditions Odile Jacob. La puissance, qu’elle menace ou qu’elle protège, détermine les conditions d’existence des États et des populations. Cet ouvrage dresse un état des lieux de la planète, un panorama des principales entités étatiques et des enjeux régionaux saillants. Extrait 1/2.

Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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Comme la France et le Royaume-Uni, bien que de façon différente, la Russie incarne une grande puissance pauvre. Et même très pauvre si l’on retient que, d’une part, son PIB équivaut en 2022 à celui de l’Italie (donc le huitième au monde, soit les deux tiers seulement du français, quatorze fois moindre que celui des États-Unis), et que, d’autre part, son économie s’appuie essentiellement, comme depuis un siècle, sur la production rentière de pétrole et de gaz ainsi que sur certains armements. Sa force de frappe financière et monétaire est marginale, les industries de pointe sont rares et la recherche et développement peu dotée. Parmi ses autres faiblesses objectives, on soulignera son désastre démographique : avec un taux de fécondité inférieur à 1,5 depuis plus d’un demi-siècle, non seulement la population russe vieillit constamment mais elle s’amoindrit annuellement de plus d’un demi-million d’âmes ! Et, la population du pays connaît des écarts de densité extrêmes : Moscou, Saint-Pétersbourg et la Russie blanche concentrent l’essentiel des villes, l’immense Sibérie orientale ne comptant que six millions des cent quarante-six millions, un chiffre en baisse permanente face à une population chinoise numériquement déjà au moins aussi importante, et dix fois supérieure de l’autre côté d’une frontière longtemps (et jamais plus ?) contestée par Pékin. D’autres États connaissent également de forts écarts de densité mais rarement à proximité d’un géant insatisfait…

Enfin, de graves ruptures de compétence dans le domaine militaire intervinrent à la chute de l’URSS, en particulier quant aux bâtiments de surface et autres insubmersibles, et l’absence d’alliés et de bases militaires – à l’exception de son « étranger proche » (Transnistrie, Arménie, Asie centrale) et de la Syrie maritime – lui interdit une vraie projection de puissance.

État révisionniste « victime » de l’Occident

Cependant, à l’instar de la Chine mais de façon sans doute plus incisive encore au regard du caractère récent des événements qui l’ont meurtrie, la Russie se représente comme victime des Occidentaux. Outre un sentiment victimaire très partagé sur des temps longs d’une volonté des puissances européennes catholiques et protestantes d’entraver ou de combattre la Russie orthodoxe – cette Troisième Rome spirituellement concurrente –, des chevaliers teutoniques à la guerre froide en passant par la campagne de Russie de Napoléon Ier, la guerre franco-britannique de Crimée et l’invasion nazie dans un amalgame victimaire, les Russes mettent volontiers la chute de l’Union soviétique sur le compte d’une manœuvre de grande envergure des Occidentaux et croient parfois déceler dans l’évangélisme l’instrument privilégié de leur conspiration. Si bien peu regrettent l’idéologie et l’administration de l’État soviétique, nombreux regrettent sa puissance diplomatique et militaire et le prestige qu’elle leur prodiguait. Un Vladimir Poutine, ancien officier du KGB en Allemagne de l’Est, s’inscrit parfaitement dans cette (re)construction historique, accusant régulièrement la France et le Royaume-Uni d’avoir laissé l’URSS seule face à l’Allemagne nazie dans les années 1930 en lui refusant un pacte militaire, et affirmant sans fard en 2015 que « la chute de l’URSS fut la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Pire : assez unanimement, les Russes considèrent que les Occidentaux, par le truchement de l’OTAN, ont agressivement cherché à absorber dans la terrible décennie transitoire sous Boris Eltsine (1990-1999) tous les anciens satellites européens de Moscou jusqu’aux anciennes républiques soviétiques (les trois pays baltes), cherchant à arracher de surcroît « l’étranger proche » : la Géorgie (2008), l’Ukraine (2014), voire la Biélorussie (2020) et d’autres républiques ex-soviétiques plus orientales comme le Kirghizistan (2010).

Qu’on ne s’y trompe pas ; même exagérée et parfois fantasmée (il n’y eut guère de complot mais un réel appel des peuples européens vers l’ouest), cette représentation d’un humiliant dépeçage qui se poursuit, y compris sous couvert de relations économiques (la totalité des États est-européens ont rejoint non seulement l’UE mais l’OTAN), constitue un puissant carburant pour le nationalisme russe contemporain, et offre un indéfectible soutien au pouvoir en place au Kremlin, au moins en matière d’affaires étrangères. La Russie contemporaine est ainsi une puissance économiquement pauvre mais « riche » de son révisionnisme revanchard et on ne peut comprendre et prévoir ses coups de force qu’à cette aune. Il s’agit pour Moscou sinon de reconstituer l’empire soviétique ou de devenir ce que la Russie ne fut jamais, la première puissance mondiale –  Poutine, réaliste froid et adepte de Clausewitz, n’est pas stupide – mais de stopper l’hémorragie et de reconquérir le plus de zones d’influence possible. Sans moyens financiers ni même diplomatiques considérables, comment procéder ? En premier lieu, il décide de stopper définitivement l’avance des Occidentaux dans ce qui demeurait encore prorusse dans l’étranger proche ; ainsi réagit-il très fermement à chaque révolution « orange » de la décennie 2007-2014. Quand Mikhaïl Saakachvili parvint au pouvoir en Géorgie, succédant à l’ancien ministre soviétique des Affaires étrangères, Edouard Chevardnadze, un nouveau président très pro-occidental qui souhaitait ouvertement intégrer l’OTAN, Moscou encouragea la sécession de deux provinces géorgiennes, l’Adjarie et l’Abkhazie ainsi que l’Ossétie du Sud, y distribuant aux russophones russophiles qui le souhaitent des passeports valant protection, et ripostant puissamment à une maladroite mobilisation armée géorgienne. Au Kirghizistan, modeste ancienne république soviétique d’Asie centrale, une révolution de palais fit craindre une possible pénétration américaine – des groupes évangéliques étaient présents – et Moscou y mit bon ordre. Mais c’est surtout l’affaire ukrainienne qui tient lieu de leçon et de traduction de la politique défensive/offensive russe contemporaine. En 2014, succédant démocratiquement à son prédécesseur prorusse Viktor Ianoukovytch, l’opposant Petro Porochenko annonce son intention de quitter le giron russe, de demander l’intégration à l’UE et d’ouvrir des pourparlers avec l’OTAN. Le pouvoir et une grande partie de l’opinion russes voient là une perspective géopolitique effrayante. De fait, contrairement aux pauvres et picrocholins territoires du Kirghizistan, de Transnistrie, d’Ossétie ou d’Arménie, l’Ukraine s’inscrit au cœur des représentations et des préoccupations russes à deux titres : historiquement, elle incarna la toute première entité politique fondatrice de la future Russie, la Rus’, principauté de Kiev, en l’an 912 ; stratégiquement, forte de ses 44 millions de citoyens sur 500 000 km2, grenier à blé, zone industrielle (Donbass) et ouverture maritime sur la mer Noire – avec, très précisément, la presqu’île de Crimée abritant depuis deux siècles la flotte russe/soviétique –, elle s’enfonce profondément dans l’espace grand-russe, sa frontière septentrionale se situant à 900 km seulement de Moscou. Aussi, dès les annonces pro-occidentales de Petro Porochenko et l’adoption par le nouveau parlement de Kiev de la relégation du russe comme seconde langue derrière l’ukrainien, Moscou annexe officiellement la Crimée et dépêche officieusement dans le Donbass très majoritairement russophone des soldats afin de soutenir la sécession de deux républiques autoproclamées ; un front s’instaure sur lequel, depuis 2014, prévaut un conflit de basse intensité et néanmoins meurtrier.

Le cas ukrainien vaut avertissement pour la Biélorussie dont le despote, Alexandre Loukachenko, bien que détesté par Poutine, bénéficie de son soutien face aux protestations et sanctions occidentales dues à sa répression. Davantage encore que l’Ukraine, la Biélorusse est perçue par les Russes comme une construction artificielle des Occidentaux pour morceler l’espace panrusse et affaiblir leur pays. Dans un autre registre –  bien moins identitaire mais hautement stratégique car à dimension énergétique  –, Vladimir Poutine a toujours vigoureusement revendiqué une large zone économique exclusive (ZEE) dans l’océan glacial Arctique, arguant du plateau continental sibérien pour y fixer d’immenses drapeaux sous les glaces ! Ressources minières et minérales très prometteuses, route du Nord-Est sibérien pour les méthaniers à partir de Sibérie septentrionale vers les grands clients nippons, chinois, sud-asiatiques et indiens, présence exclusive dans l’Arctique de membres de l’OTAN (États-Unis, Canada, Danemark via le Groenland, et Norvège)… ; les fontes prématurées des glaces dans la zone constituent un enjeu essentiel pour Moscou.

De l’art de la stratégie indirecte

En définitive, dans son étranger proche, la Russie peut agir fortement sans risquer un conflit avec les Occidentaux parmi lesquels personne n’ira mourir pour Loubiansk. En revanche, sorti de cet espace seulement déterminé en linéaments mais pensé structurellement comme un glacis, il faut au Kremlin poursuivre une stratégie indirecte, déployer d’autres attributs de puissance pour espérer peser. Le premier porte un nom : la Chine.

Économiquement face à l’UE et a fortiori à l’Occident tout entier lorsqu’il se présente uni (cf. les sanctions après l’annexion de la Crimée), militairement face à l’OTAN, diplomatiquement face à la troïka occidentale au Conseil de sécurité, la Russie ne fait pas le poids. Mais avec le soutien de Pékin, c’est une autre histoire. Depuis la « trahison » des Français et des Britanniques en Libye, en 2011, Moscou et Pékin font front commun sur quasiment tous les dossiers diplomatiques et stratégiques impliquant les Occidentaux. Pékin peut soutenir Moscou sur des résolutions au Conseil de sécurité, notamment dès qu’il s’agit de défendre la sacro-sainte souveraineté étatique, ouvrir des lignes de crédit en cas de sanctions financières américaines trop lourdes, coopérer en matière spatiale et balistique, voire à terme, cofinancer de nouvelles bases militaires en Afrique ou au Moyen-Orient. On aura du reste noté chez les hauts fonctionnaires et jusque dans la rhétorique poutinienne, depuis les années 2010, un corpus sémantique puisant aux références historiques, culturelles et géographiques eurasiatiques, après plus d’un siècle de primauté à la Russie blanche et européenne. Effet stylistique ? Peut-être, mais qui dit quelque chose d’une orientation géopolitique.

Toutefois, Vladimir Poutine sait ne pas pouvoir nouer d’alliance globale et fusionnelle avec Pékin pour deux raisons. D’abord il craint de tomber dans un rapport de dépendance financière et infrastructurelle à « l’africaine », au regard du croisement de rapport de force entre les deux géants en faveur de la Chine et de la politique stratégique de cette dernière. Ensuite Moscou et Pékin entretiennent des intérêts divergents en Afghanistan et au sein des républiques ex-soviétiques voisines d’Asie centrale ; quand le Kremlin reproche aux Américains leur retrait « irresponsable » de Kaboul en juillet 2021, craignant une nouvelle pénétration des islamistes dans la vallée du Ferghana ouzbek, voire en Russie même (djihadistes tchétchènes et ingouches en 1999-2000, attentats meurtriers de Moscou et de Saint-Pétersbourg, etc.), Pékin, sans cesse plus proche du Pakistan protaliban et contempteur des États-Unis partout où c’est possible, salue une « victoire du peuple afghan ». L’alliance chinoise devant forcément trouver ses limites, la Russie joue donc concomitamment d’autres cordes, à commencer par de nouveaux leviers inattendus sur les « arrières » des puissances jugées hostiles ou, du moins, insuffisamment conciliantes. Moscou cherche ainsi à installer de nouvelles bases dans des zones fort éloignées de ses frontières et jamais encore investies, jusqu’au Soudan (sur la mer Rouge) et en Centrafrique, dépêchant par ailleurs des mercenaires en Libye et en Syrie. Il s’agit de menacer d’une nuisance éventuelle des puissances déjà installées (ex. : la France à Bangui à la base militaire très stratégique au cœur de l’Afrique subsaharienne) et de monnayer l’arrêt de ces menées subversives dans le cadre de négociations pouvant porter sur des zones ou des dossiers bien plus précieux aux yeux de la Russie. Cette tactique des leviers lointains s’accompagne d’une appréhension très subtile – et en l’espèce parfaitement logique – de la faiblesse des adversaires. Être fort de la faiblesse des autres, voilà bien le b.a.-ba du rapport du faible au fort dans toute « partie » où ce premier escompte bien ne pas perdre. Illustration chimiquement pure : on ne rappellera jamais assez qu’au moment de la calamiteuse reculade de 2013 de Barack Obama face à Bachar el-Assad – ce premier avait averti l’année précédente le second qu’il frapperait militairement la Syrie s’il réutilisait du gaz neurotoxique contre des civils –, Moscou ne soutenait Damas que sur les plans diplomatique et logistique. Or, c’est seulement après le recul américain en rase campagne (moyennant un marché de dupes sur la neutralisation des stocks de gaz syrien par les Russes) qu’apparurent les chasseurs-bombardiers Sukhoï dans le ciel syrien, qui, en 2015, contribueraient à renverser la situation militaire et à sauver littéralement le régime alaouite aux abois face à de redoutables groupes rebelles. Dans un ordre d’idées similaire mais avec moins de succès (car davantage d’unité et de fermeté en face !), Poutine joue aussi des bisbilles intra-UE, notamment avec un Viktor Orban qui ne respecte à peu près aucune décision européenne sans menaces financières explicites ; entretient des relais politiques et populaires d’opinion en Israël (bons rapports avec Benyamin Netanyahou de 2009 à 2021, proximité avec le puissant ministre Lieberman et son parti russophone, implication mémorielle à Jérusalem lors de la cérémonie du 75e  anniversaire de la libération d’Auschwitz en janvier 2020, etc.), État auquel sont pourtant officiellement très opposés ses amis syrien et iranien. Retourner la force primordiale de l’autre contre lui procède du judo, sport pratiqué à haut niveau par Poutine, tout comme le fait de saisir au bond les hésitations ou les incohérences de l’adversaire. On insérera dans cette logique le partenariat avec la Turquie dont on a peine à rappeler, au vu de la politique erratique d’Erdogan, qu’elle est encore membre de plein droit de l’OTAN. Ankara constitue à cet égard un intéressant levier en vue de chasser complètement les Occidentaux de Syrie, à condition toutefois de demeurer le plus fort des deux larrons du tandem ; ainsi dans la guerre du Karabakh de 2020 entre Erevan et Bakou, on a vu la Russie orchestrer seule et fermement l’espace (choisissant les zones reconquises par les Azerbaïdjanais et celles préservées par les Arméniens), le temps (Poutine décida du moment du cessez-le-feu), et les modalités sécuritaires postconflit ; seule une force d’interposition russe s’établit sur place alors même que la Turquie insistait lourdement pour y prendre part.

Enfin, dans la panoplie de la grande puissance pauvre, ne négligeons pas l’intimidation. Faire craindre et sentir la menace de la déstabilisation, qu’elle soit électorale, cyberlogistique ou médiatique, procède d’une tactique déjà fort ancienne privilégiée par les entités politiques ou économiques sur le déclin ou incapables d’aligner autant d’attributs de puissance conventionnels que leurs adversaires. Au fond, c’est un peu celle du voyou excellent au maniement du couteau suisse pour laquelle a opté la Russie du début du XXIe  siècle. On peut s’en émouvoir mais pas refuser d’en tenir compte. D’autant qu’au-delà de ces expédients, quatre solides atouts majeurs de puissance traditionnelle ne disparaîtront pas du jeu russe : sa position géographique à la fois européenne et asiatique lui permettant de peser fortement dans les deux espaces, et d’y actionner des relais ; ses ressources naturelles commercialisables presque inépuisables ; un niveau d’ingénierie toujours élevé en dépit de la fuite des cerveaux ; la possession du premier arsenal atomique du monde et d’une grande quantité de matériels avioniques, balistiques et spatiaux très performants ; enfin – last but not least – un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.

Extrait du livre de Frédéric Encel, « Les Voies de la puissance. Penser la géopolitique au XXIe siècle », publié aux éditions Odile Jacob

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