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La question à 1000 milliards d'euros : pourrons-nous assurer le monde demain ?
©AFP

Il faut se la poser

La question à 1000 milliards d'euros : pourrons-nous assurer le monde demain ?

Multiplication des catastrophes naturelles, réchauffement climatique, mouvements de population vers les "zones à risque". Assurer le monde de demain va nécessiter des réflexions dès aujourd'hui.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Quelle honte de poser une telle question, face aux drames qui se vivent ! Et pourtant c’est celle qui se pose, non seulement pour réparer, mais plus encore pour continuer. Et la réponse est de moins en moins évidente : allons-nous vers un monde plus cher à assurer – donc avec moins de croissance ? Ou pire de moins en moins assurable ? Avec moins de croissance encore ? Et ceci dépendra de nous et de comportements à long terme, bien au-delà des batailles politiques ou écologiques en cours. L’œil du cyclone… nous regarde.

Harvey au Texas, Irma aux Antilles et en Floride, José dans le Pacifique, Katia au Mexique plus le tremblement de terre au Chiapas : la liste des catastrophes s’allonge en effet avec leurs pertes humaines, leurs drames sociaux et leurs coûts économiques. On parle de 180 milliards de dollars pour Harvey, de 200 puis de 50 milliards pour Irma et de plus de 1,2 milliards d’euros pour les Antilles. Mais ce sera plus long et plus cher à réparer, plus les traumatismes. Qui paiera, avec quels effets ?

Quels coûts ? Les catastrophes dites « naturelles » détruisent les infrastructures, les équipements, les maisons, et bouleversent la vie économique. Des commerces et des entreprises ferment, beaucoup font faillite, ne pouvant attendre le versement des aides et des assurances. Pour les Etats-Unis, c’est un net ralentissement qu’il faut attendre au troisième trimestre. La croissance, qui était de 3% au deuxième trimestre, pourrait passer à 2,5% ou moins. Dans les régions touchées, il y aura immédiatement plus de chômage. Rien ne sera possible sans plus d’aides et de dons. Le Cyclone Katrina avait, en 2005, montré une forte hausse des demandes d’emplois, rapidement suivie d’une forte baisse, liée aux déblaiements, aux réparations et à la reconstruction. C’est cette même dynamique qu’on va voir à l’œuvre, mais avec aujourd’hui deux différences majeures. D’abord, l’importance des dégâts est ici bien supérieure, ce qui induira des réparations massives, avec parfois des changements d’emplacements d’usines, de commerces ou de logements. Ensuite, dans le cas des Etats-Unis, la pénurie de main-d’œuvre va faire sentir ses effets, allongeant les délais de la reconstruction et faisant remonter salaires et prix. 

« Naturel » ou « économique ? Contrairement à ce qu’on dit, ces catastrophes sont de moins en moins « naturelles » et de plus en plus « économiques ». Les populations tendent à se rapprocher des côtes pour bénéficier des avantages de la mer et de ses apports économiques en termes de communication. De plus en plus de richesses s’agglomèrent, accroissant d’autant les coûts en cas de sinistre. En même temps, le réchauffement climatique augmente la fréquence et la sévérité des ouragans dans le Pacifique, ce qui en fait partout monter le risque. Aux Etats-Unis, des compagnies d’assurances pourraient tomber en faillite, en France elles vont souffrir. Partout, les prix des polices vont monter, mettant parfois en question l’assurabilité de certaines biens, bateaux et ports, maisons proches des côtes par exemple, voire de certaines activités qui devront s’adapter, voire se délocaliser. Les valeurs des actifs exposés vont baisser.

Combien de temps ? Avant que les politiques destinées à lutter contre le réchauffement climatique (qui réchauffe les océans et accroît la violence des cyclones) ne fassent sentir leurs effets – des années, nous devons nous préparer à plus de drames, plus violents. Donc à plus de renforcements préventifs. Il faudra partout consolider les endroits exposés à ces catastrophes économico-naturelles (ouragans, séismes, crues, glissements de terrains…), mais aussi aux autres effets du réchauffement climatique, comme les sécheresses et les incendies de forêts, qui sévissent ailleurs. 

Combien d’argent ? Renforcer la résilience des économies à ces événements « extrêmes » qui le deviennent de moins en moins et se font de plus en plus chers : voilà ce qui nous attend. En même temps, la croissance économique, avec les nouvelles technologies, polarisera et concentrera davantage les richesses en quelques capitales, métropoles, centres de recherche, usines et producteurs d’énergie et d’informations. Nous ne sommes pas prêts à envisager et traiter ces cas extrêmes. La crue centennale de la Seine arrivera un jour, mais plus tard bien sûr, comme le reste ! Inutile d’investir aujourd’hui pour se protéger ou délocaliser des activités trop proches des rives ! C’est cher, sans savoir ce que cela évitera, et quand ! Nous devenons moins prêts encore à gérer la polarisation croissante des richesses que, pourtant, nous générons. Renforcer les normes de construction, les circuits électriques, les canalisations d’eau et de gaz ? Renforcer, oui, mais de  combien et comment financer et valoriser ces investissements pour parer aux cas extrêmes ? Comment les légitimer ? Il faudra plus de ressources, donc les taux d’intérêt vont monter, sans rentabilité perceptible : il ne s’agit pas tant de croître que de continuer à croître. Les profits apparents vont baisser à court terme, comme les prix des maisons ou des entreprises face à la montée des taux.

S’assurer ou se préparer au monde des nouveaux risques ? Les assureurs paieront l’addition, comme on dit, eux qui viennent après, pour « constater les dégâts », puis pour régler les factures (s’ils le peuvent, ayant évité la faillite). Mais ils vont revoir à la hausse les tarifs des polices et, de plus en plus, menacer de ne plus assurer les lieux, activités ou habitats qui ne répondront pas à leurs nouvelles normes. Face au risque qui monte, qui assure plus cher est la réaction normale, mais à calibrer, notamment face à celui qui sous-tarifie. Et celui qui assure moins est aussi la menace. Car l’auto, la maison ou le bateau non assurés deviennent le danger supplémentaire des autres ! Il s’agit donc de renforcer la résilience de nos économies, c’est-à-dire leur assurabilité dans des conditions compétitives. La croissance fait monter les risques, la vraie « croissance durable » doit les faire protéger au mieux. 

Croître, c’est pouvoir se réassurer. Pas de croissance sans assurance, autrement dit sans gestion et mutualisation des risques. Mais pas d’assurance sans réassurance, autrement dit sans mutualisation des risques assurés. Mais les montants ne cessent de monter ! Alors, comment avancer et gagner, dans ce nouveau monde ? En gérant mieux le risque « moyen », en ne refusant pas d’envisager « le risque extrême ». Il s’agit d’analyser, calculer, expliquer, changer les comportements. C’est la question décisive qui se pose, au-delà des explications climatiques, économiques et des estimations de « la facture » des drames et de leurs effets. Comment protéger une croissance toujours plus risquée et gourmande en capital, en refusant une « décroissance » qui aggrave la situation ? Investir mieux et épargner plus, adopter des comportements de prudence efficace à long terme : nous sommes entrés dans l’ère des ouragans sociaux, médiatiques, militaires et donc économiques et financiers à maîtriser. L’ère des ouragans, pas la saison. L’ère, donc, d’une nouvelle assurance – à tous les sens du terme.

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