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La "punition altruiste", moteur de la coopération entre les hommes ?
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La "punition altruiste", moteur de la coopération entre les hommes ?

Ernst Fehr et Simon Gächter il y a 10 ans introduisaient la notion de "punition altruiste". Leur idée : de la punition d'un tiers par tous les autres membres de la société naît la collaboration nécessaire au vivre ensemble. Retour sur une mécanique à l’œuvre à tous les niveaux de la société, y compris dans les émeutes raciales aux États-Unis.

Sacha Bourgeois Gironde

Sacha Bourgeois Gironde

Sacha Bourgeois Gironde est professeur d'économie à l'Université Panthéon-Assas, spécialiste de la neuroéconomie et de l'économie expérimentale.

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Atlantico : Voici plus de 10 ans, Ernst Fehr et Simon Gächter publiaient un article dans la revue "Nature"  pour introduire la notion de "punition altruiste" dans le cadre de leurs recherches sur la coopération humaine. Comment définir cette notion ? Quelle est aujourd'hui son importance ? 

Sacha Bourgeois Gironde : La notion de punition altruiste se définit comme une composante d'une notion un peu plus large qui est celle de "réciprocité forte". Elle en constitue précisément le versant négatif. La réciprocité forte se définit, sans son versant positif, comme une réponse positive à un comportement de coopération, et dans son versant négatif, comme une réponse négative à un comportement de défection (non coopération). Dans le cas de la punition altruiste, cette réponse négative est coûteuse pour celui qui l'inflige.

Il faut comprendre deux choses : d'une part, le manque d'originalité de cette notion et d'autre part, son importance néanmoins dans un certain contexte d'analyse.

Ainsi, du point de vue de la théorie des jeux, cette notion de réciprocité forte, et de punition altruiste en particulier, est entièrement conforme à l'analyse standard d'un dilemme du prisonnier répété (connue depuis les années 1950). Du point de vue de la théorie des jeux rien d'original (et même en réalité un certain escamotage de la complexité de l'analyse formelle). Mais dans le contexte dans lequel l'article de Nature est publié, il y a une apparence de nouveauté. On s'intéresse alors à des modèles de l'émergence de la coopération humaine (qu'on constate) alors que précisément l'analyse standard (en partie escamotée donc) ne prévoit pas cette coopération (idée habituelle de l'analyse standard comme basée sur la prédiction de comportements égoïstes, de l'intérêt individuel). L'article met l'accent sur les mécanismes comportementaux dans une interaction sociale (du type du dilemme du prisonnier) qui permettent de rétablir la coopération. Ladite punition altruiste est un de ces mécanismes. Il est intéressant parce qu'il met l'accent sur des sacrifices temporaires du redresseur de torts.

L'importance aujourd'hui? Il y a eu nombre de citations, de répliques expérimentales, de contestations et de réponses. Il faudrait que vous rentriez dans le détail de la littérature en économie expérimentale pour voir cela. Mais en fait c'est un concept dont on discute encore, même s'il n'a pas clos le débat sur l'origine ou même la modélisation de l'émergence de la coopération.

Quel rôle a joué historiquement le concept de punition altruiste dans les sociétés humaines ? Quel rôle continue-t-elle de jouer aujourd'hui dans les sociétés contemporaines ?

La punition altruiste a pu être un mécanisme à l'oeuvre dès lors qu'il y a eu des échanges basés sur la réciprocité. Il n'est pas du tout clair que tous les échanges soient basées sur la réciprocité. Il peut y avoir des échanges contraints, inégalitaires. Il faut bien réaliser que le fait d'être en mesure d'infliger une punition altruiste suppose une certaine liberté et autonomie de la part de l'agent. Ce qui ne va pas de soi, ni dans les sociétés primitives ni aujourd'hui. La pertinence historique de cette notion est donc limitée par des dispositions institutionnelles préalables prévalant dans les sociétés concernées. Quand elle est applicable (marché libres, échanges entre individus autonomes ayant la possibilité de réciproquer) alors oui, elle est pertinente. Mais il faut bien comprendre, j'insiste, que cette notion ne fonctionne pas dans un vide, et qu'il faut analyser les relations - éventuellement endogènes - entre la possibilité de réciproquer (via la punition altruiste ou la réciprocation positive) et le contexte institutionnel dans lequel un tel mécanisme peut (ou ne peut pas) s'inscrire.

Comment peut-on qualifier tel ou tel comportement de "punition altruiste" ? Quels en sont les exemples au quotidien ?

Quand un individu est prêt à encourir un coût (en argent, en effort, en statut social, etc) pour rétablir une norme sociale (de coopération ou autre) qu'il estime importante, au-delà donc de son strict intérêt personnel. 

Au quotidien, un individu aura tendance à le faire s'il se sent supporté par le reste ou la majorité des individus environnants. Se lever pour demander à quelqu'un de ne pas fumer dans le métro. Si on est seul, c'est sans doute plus difficile. Si on a un bébé avec soi, on peut augmenter la sympathie de ceux qui assistent à la scène. 

Encore faut-il que la punition altruiste est un impact sur celui ou celle à qui est elle destinée. Si le violateur de la norme n'agit pas simplement pour son propre intérêt, mais selon une motivation antisociale plus radicale (non pas pour lui-même, mais contre la société), la punition altruiste n'aura aucun effet et ne sera qu'une perte sèche. Là encore, la punition altruiste ne fonctionne que si l'on suppose des motivations autocentrées positives (agir positivement en fonction de son propre intérêt) de la part des violateurs de la norme sociale, délinquants, criminels, ou citoyens ordinaires peu motivés par le bien social; mais si l'on a affaire à des sortes de desesperados, ce mécanisme échoue à rétablir la norme sociale de coopération ou civilité.

La "punition altruiste" peut-elle être un phénomène "de masse", que l'on retrouve peu ou prou à tous les échelons de la société ?

Cela semble peu probable. Il y a un autre article célèbre proposant un paradigme intéressant dans la littérature sur la la coopération à plus ou moins grande échelle (l'article fondateur: Diekmann, A. (1985). Volunteer's dilemma. Journal of Conflict Resolution, 605-610.). Plus il a de joueurs dans un jeu où il faut se porter volontaire au prix d'un sacrifice pour soi afin de restaurer la norme sociale (on est donc très proche de la notion de punition altruiste) plus la probabilité que quelqu'un se porte volontaire est faible. C'est un phénomène de dilution de la responsabilité bien connue, et bien analysé en termes de théorie des jeux standards par Diekmann et d'autres ensuite; tous très proches de Fehr and co. 

Cela tend à montrer qu'à partir d'une certaine échelle, le mécanisme de la punition altruiste perd naturellement en efficacité, et que des dispositions institutionnelles exogènes (rôle de l'Etat, de formes de coercition par l'impôt, la police, la punition organisée, le monopole centralisé de cette punition dite altruiste) deviennent apparemment nécessaires. Ici on touche à un conflit philosophiquement intéressant entre rôle déterminants des motivations et dispositions comportementales individuelles et coercition étatique centralisée.

Les émeutes ou les mouvement sociaux violents, qui ont des effets négatifs à court terme mais permettent d'attirer l'attention sur les protagonistes et leurs problèmes peuvent-ils être considérés comme des actes de punition altruiste ?

Je ne pense pas. En tout cas en général. En dépit d'une rhétorique du sacrifice parfois affichée par des acteurs, leaders ou défenseurs extérieurs de tels mouvements. Je pense que c'est une légitimation morale de surface, mais que les vrais motifs ne sont pas spécialement altruistes en général. Il existe des actes de révolte, ou de destruction, de violation, qui ne sont pas absolument pas reliés à des efforts de rétablissement de la justice.

Je dirais même qu'il est possible qu'une révolte qui naît d'un sentiment justifié d'injustice n'ait pas forcément à voir avec des motifs pro-sociaux, altruistes, de rétablissement d'une norme sociale partagée, mais qu'elle peut être animée par des sentiments de vengeance (c'est-à-dire de punition négative et coûteuse sans horizon altruiste). C'est cet aspect de la nature humaine que Fehr et Gächter dans leur article dans Nature ont passé sous silence. On ne peut pas l'ignorer.

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