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©PIERRE VERDY / AFP

Violences sexuelles

La pédophilie féminine, l’ultime tabou

Dans le monde anglo-saxon, des affaires de femmes pédophiles sont régulièrement dévoilées dans les médias. Quelle est la prévalence de la pédocriminalité féminine ? Existe-t-il un tabou autour de cette question ?

Jean-Luc Plavis

Jean-Luc Plavis

Jean-Luc Plavis est coordinateur régional Ile-de-France de France Assos Santé. Il coordonne un groupe de réflexion sur les violences sexuelles sur mineurs, en particulier l’inceste.

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Atlantico.fr : La libération de la parole a levé le voile sur de très nombreux cas d’inceste et de pédocriminalité, principalement de la part d’hommes, mais dans le monde anglo-saxon, comme récemment en Australie, des affaires de femmes pédophiles sont régulièrement soulevées. Quelle est la prévalence de la pédocriminalité féminine ?

Jean-Luc Plavis : Les chiffres sont variables selon ce que l’on mesure. A l’international, quelques études portant sur les violences sexuelles survenues dans l’enfance indiquent que dans 3 à 5 % des cas les agresseurs étaient des femmes. En France, le sénat rapporte en 2019 que les auteurs de violences sexuelles, qu’elles soient commises sur des mineurs ou des adultes, quel que soit le contexte (intrafamilial ou non), sont généralement des agresseurs connus et principalement masculins dans plus de 90 % des situations. Ces données semblent pour autant sous-estimées dans la mesure où la représentation des femmes dans la société peut induire des sous – déclarations de violences commises par celles-ci. 

Ce manque de données scientifiques face à l’ampleur réelle de pédocriminalité commise par des femmes, peut s’expliquer du fait du tabou social autour du sujet,.

Il faut noter que dans cette pédocriminalité féminine, la parole des victimes est encore plus difficile à obtenir. Accentuée par la dimension intra-familiale ou dans le cercle proche de la famille. C’est souvent une mère, une grand-mère, une institutrice, une nounou, ou toute femme en relation étroite avec des enfants. L’idée qu’une femme puisse abuser d’un enfant, de son enfant, ou qu’elle puisse « partager » son enfant reste encore difficilement imaginable dans notre société actuelle, et la France n’échappe pas à la pédocriminalité féminine. On trouve aussi parfois des mères adoptives.

Y-a-t-il la persistance d’un tabou autour de cette question qui pourrait expliquer que l’on en parle moins ? Avons nous, par exemple, plus de difficultés à croire une victime qui accuse une femme ?

Oui, bien évidemment. Tout d’abord parce que cette pédocriminalité féminine est moins importante que celle des hommes dans les statistiques. Qu’il est encore difficile dans notre modèle de société, de constructions sociales, d’imaginer qu’une femme puisse être aussi un acteur de ces violences sexuelles sur des enfants. Les stéréotypes que nous avons parfois trop tendance à croire que le simple fait pour une femme de mettre au monde un enfant, était un signe d’amour, d’attention en continu envers l’enfant. D’où un déni sociétale encore plus fort sur la pédocriminalité féminine. Or, de plus en plus d’affaires apparaissent au grand jour et démontrent leur implication dans les crimes commis.  Ce déni sociétal, implique que malheureusement, les acteurs de la santé ou de la justice réagissent parfois de manière inappropriée et peuvent passer à côté de tels cas de violences sexuelles commises sur des enfants. Une étude australienne réalisée auprès de psychiatres, psychologue, psychothérapeutes et agents de protection de l’enfance a pu démontrer que les violences sexuelles commis sur des enfants par des femmes étaient plus susceptibles d’être évalués de manière indulgente et de ne pas être signalé auprès des autorités compétentes. Les victimes se retrouvent ainsi livrées à eux même et leur parole remise en doute. La participation de la femme pédocriminelle s’exerce à différents niveaux. Elle peut être complice de l’acte, en permettant à son conjoint, un proche, de pratiquer ces violences sexuelles, pour des raisons d’attachement sentimental à la personne qu’elle protège, mais aussi par peur d’abandon ou de représailles. L’emprise joue là aussi un rôle important. La femme pédocriminelle qui agit dans un cadre familial, peut-être aussi au-delà de sa complicité, actrice des violences sexuelles. La notion de domination est très présente dans ce cas-là. Il y a une forme de violence et d’emprise très forte. L’enfant se trouve alors dans une position de soumission importante et du fait de sa proximité familiale aura du mal à libérer sa parole.

Les pédocriminalités masculine et féminine sont-elles les mêmes, y a-t-il des spécificités à chacune ? Des accompagnements différents doivent-ils être proposés aux victimes ?

Au premier abord, ou pourrait penser effectivement que les deux types d’agressions sont similaires. Toutefois des affaires de violences sexuelles commises sur des enfants par des femmes démontrent que ces comportements abusifs peuvent parfois se « confondre » avec des soins pouvant être prodigués au jeune enfant avec un accès ouvert à la sexualité et la nudité de l’enfant (mère, nounou, aide-soignante chez des enfants handicapés, etc..) . Ce qui expliquerait que les victimes et même les agresseurs eux même, peuvent avoir du mal à reconnaitre des faits d’abus sexuels quand c’est le cas. Mais les victimes concernées sont plus nuancées sur le sujet et y voient quelques différences et spécificités dans certains cas. Tout d’abord la position déjà soulignée de la femme dans notre société et notamment en intra-familiale, qui dans l’imaginaire collectif, considère que la femme est avant tout une mère, aimante, soutenante, rassurante donc incapable de ce type d’acte. On peut faire le parallèle avec les femmes violentes envers les hommes. Ce sont là aussi une minorité de cas, mais qui existe malgré tout, avec toutes les répercussions que cela peut avoir sur la victime (soumission, honte, culpabilisation). La perversité pour les victimes de ces violences sexuelles exercées par des femmes, serait donc plus forte avec un sentiment de toute puissance exacerbée par cette position dominante. Les victimes ont le sentiment qu’en tant que femme, la manipulation est plus forte, plus violente.

En terme d’accompagnement proposé pour les victimes de femmes pédocriminelles, il ne diffère pas que pour celle victimes de d’hommes pédophiles ou incestueux, mais l’approche sera adaptée à chaque cas. Il faut garder à l’esprit que l’enfant abusé sexuellement par une pédocriminelle et notamment si c’est un garçon, aura plus de mal à se confier, à témoigner, et donc la relation de confiance sera plus difficile à obtenir. L’écoute est donc primordiale afin de faciliter la libération de la parole. Il faut aussi que la personne prenant en charge la victime (notamment si c’est un garçon), aide celle-ci à prendre conscience que la plainte est nécessaire, quand bien même la pédocriminelle serait sa mère, sa grand-mère ou sa mère adoptive. Il faut former les professionnels de santé et les acteurs de première ligne à cette spécificité, sachant que le travail reste important à faire dans ce cadre-là. Savoir accueillir la souffrance souvent inavouable de ces victimes. Il faut aussi accompagner la victime dans sa prise de conscience que ce n’est pas un acte isolé, que ce type de pédocriminalité n’est pas exceptionnelle et qu’elle n’est donc pas seule. Sans toutefois non plus (comme pour les hommes), généraliser ces pratiques à toutes les femmes. Car il va falloir ensuite redonner confiance à cette relation homme-femme ou femme-femme afin que la victime puisse se reconstruire sur le plan familial, sentimental, sexuel. Tout parent et tout acteur intervenant dans le développement de l’enfant doit être conscient que le phénomène concerne également les femmes et ne doit pas remettre en doute ou minimiser l’acte subie par la victime.

Il est important également, au-delà de la libération de la parole qui reste une bonne chose mais comporte également des risques, de pouvoir apporter des réponses en matière judiciaire, médicale (en cassant les stéréotypes de la femme qui serait toujours aimante, douce, bienveillante, car elle dispose du « pouvoir » d’enfanter) , et d’accompagnement dans le soin et hors du soin. La similitude avec la pédocriminalité masculine, qui elle se distingue par sa dimension patriarcale, c’est qu’il faut dépasser la question de l’approche juridique et sa réforme nécessaire, et s’attaquer à ce qui a depuis trop longtemps permis à la pédocriminalité d’exister et de se développer en déconstruisant le mythe de la sexualité de l’enfant entretenue avec complicité depuis de trop nombreuses années, et renforcée dans les années 1970 sous couvert de libération de la sexualité.

Nous devons, par la prévention, par la formation, par l’éducation à tous les niveaux, engager un travail de fond sur les mentalités, sur les causes systémique de cette pédocriminalité en termes d’ actions, de prise en charge des victimes sur un temps long, mais aussi des pédocriminels (hommes ou femmes), qui peuvent dans bien des cas avoir eux-mêmes subis des violences sexuelles étant plus jeunes. C’est en pensant les mots, l’accompagnement, que nous panserons les blessures et ferons en sorte que cette pédocriminalité ne soit plus vue comme une fatalité, une erreur qui s’inscrirait dans une culture du viol acceptée, voire assumée.

D’où l’intérêt de renforcer la formation des professionnels de première ligne et des accompagnants, en déconstruisant les stéréotypes de la société pour que ces derniers puissent repérer et signaler tout comportements abusifs, qu’ils concernent des hommes ou des femmes.

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