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La mondialisation n'a jamais été qu'un mythe et 2013 va finir de nous le prouver
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La mondialisation n'a jamais été qu'un mythe et 2013 va finir de nous le prouver

Un marché globalisé, une vue de l'esprit ? C'est précisément ce que la crise est en train de démontrer en mettant au jour les ressorts d'une convergence économique et financière factice (2/2).

Bruno Bertez

Bruno Bertez

Bruno Bertez est un des anciens propriétaires de l'Agefi France (l'Agence économique et financière), repris en 1987 par le groupe Expansion sous la houlette de Jean-Louis Servan-Schreiber.

Il est un participant actif du Blog a Lupus, pour lequel il rédige de nombreux articles en économie et finance.

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Cet article fait partie d'une série dont le premier épisode a été publié mercredi : Pourquoi la Chine pèsera plus que toute autre chose sur notre destin économique en 2013.

La convergence, c’est le mouvement de rapprochement qui conduit à l’équivalence de deux choses ou de deux situations qui, autrement, seraient différentes. Nous considérons maintenant que le concept d’équivalence est fondamental pour comprendre le mouvement historique des 30 dernières années et pour analyser la situation de crise dans laquelle nous nous trouvons. L’équivalence est à la base des activités économiques puisque celles-ci ne sont possibles que parce qu’il y a échange et que l’échange suppose que l’on admette que deux choses différentes aient la même valeur, que deux choses différentes s’équivalent. Le mouvement historique des 30 dernières années se caractérise par la convergence au sein du monde global entre des systèmes différents et par la tentative de convergence au sein de l’Europe malgré des spécificités irréductibles.

Dans les deux cas, c’est l’arrêt de la convergence et le début de la déconvergence qui caractérisent le tournant des années 2007, 2008 et suivantes. En fait, échange, équivalence, convergence sont trois concepts clés qui se trouvent à la fois au cœur de l’activité économique et, en même temps, au cœur de la théorie économique. L’extension du capitalisme tout au long de ces dernières années consistait à proclamer comme équivalentes des entités économiques et la financiarisation, qui en a été le moteur, a cherché à s’approprier l’écart qu’il y avait entre les entités économiques au début du mouvement de convergence et celui qui était sensé subsister une fois toutes alignées, toutes arbitrées. La financiarisation a été cette activité de captation des écarts permise par l’espoir de leur réduction. On voit à quel point cette activité diverge, voire s’oppose, au capitalisme classique fondé sur la captation du profit de production.

Depuis longtemps, nous martelons l’idée que la financiarisation, c’est la création quasi-infinie de papiers, de signes, « money-like ». D’équivalents-monnaie.

« Money-like », cela veut dire que l’on veut faire passer quelque chose pour aussi bon que de la monnaie.

- On fait passer les dépôts bancaires pour « money-like » alors qu’ils ne le sont pas puisque vous n’avez qu’une créance sur la banque et que, si la banque fait faillite, ou subit un run, vous perdez votre argent. La monnaie bancaire n’est équivalente à la monnaie sous votre matelas que par le pouvoir, la promesse de l’Etat et de la Banque Centrale d’empêcher la faillite de votre banque.

- On fait passer les emprunts d’Etats souverains pour « money-like », mais vous savez, pour être porteurs d’emprunts de souverains insolvables européens périphériques, que ce n’est pas vrai. Ils valent moins que la quantité de monnaie pour laquelle ils ont été émis.

- On fait passer le dollar et les bons du Trésor US pour « money-like » mais vous constaterez vous-mêmes dans quelques années qu’ils ne sont « money-like » que si la Fed fait fonctionner la planche à billets, c’est-à-dire les déprécie pour les honorer.

Les valeurs du Trésor US ne sont « money-like » que dans l’hypothèse dialectique de leur destruction et leur remplacement par du nominal. C’est-à-dire par destruction de la valeur réelle de la monnaie.

La crise, c’est cela, la rupture des équivalences. « Money-like » égale monnaie.

Le mode de gestion ou de report de la crise, c’est cela. Créer ou promettre de la monnaie pour maintenir la fiction, l’illusion, l’espoir que les « money-like » valent la monnaie.

D’où, évidemment, la grande revendication des kleptos, détenteurs de « money-like», à savoir que les Banques centrales créent autant de monnaie qu’il en faut pour stabiliser le marché des « money-like » afin qu’ils fassent leur plein. Cela crève les yeux.

Présentée autrement, la crise est une crise de divergence entre les différents « money-like »  avec la monnaie et entre les différents « money-like » entre eux.

Au cœur du capitalisme financier, se trouve ce que l’on appelle l’arbitrage ; réfléchissez-y et vous serez surpris de la richesse de cette évidence.

La globalisation sous l’angle financier est un gigantesque mouvement de convergence où la finance s’enrichit en empochant l’écart sur la réduction des spreads, c’est-à-dire des divergences.

La crise financière est inséparable de la déconvergence, on le voit nettement avec ce qui se passe en Europe. Les banques ont spéculé sur la convergence entre les pays européens et la crise, c’est le constat de l’absence de convergence et de la reprise de la tendance à la divergence.

C’est la création monétaire de la BCE qui, en ce moment, donne l’illusion de la stabilisation du tout, c’est-à-dire de l’arrêt de la divergence.

Convergence égale fabrication d’équivalences. Divergence égale mouvement de négation de l’équivalence.

Un euro détenu dans une banque grecque ne vaut pas, n’équivaut pas, à un euro détenu dans une banque des Pays-Bas.

Le monde global et l’Europe ont entamé un colossal mouvement de divergence, de rupture des équivalences.

Ce que l’on appelle la fluidité, disparait. On redomestique. On contrôle, on bloque à l’intérieur pour éviter les arbitrages. C’est cela la hausse des impôts, par exemple.
On réintroduit le frottement qui, concrètement, annule les équivalences en s’opposant à leur jeu.

Un euro gagné en Finlande ne vaut plus un euro gagné en Espagne. Le contraire de la globalisation, c’est le rétablissement des barrières aux mouvement des capitaux, des hommes et des marchandises. Par de multiples astuces, on rétablit les octrois, barrières qui empêchent les mouvements, gênent leur fluidité. Qu’est-ce qu’une hausse de la TVA, si ce n’est un octroi, un péage à l’entrée des marchandises qui viennent d’ailleurs?

Qu’est-ce que le sens profond de la taxe sur les opérations financières, si ce n’est la manifestation dialectique de la déconvergence, de la rupture en cours des équivalences et de la tentative de la laisser se manifester?

La convergence globale est un mythe. La politique européenne est idiote. 

Vous savez, pour nous lire régulièrement, que nous plaçons le concept d’équivalences au centre de nos réflexions économiques, politiques et sociales. Nous soutenons, entre autres, qu’il y a similitude entre notre concept de construction d’équivalences et le mouvement dit de convergence qui caractérise la phase historique mondiale que nous venons de connaître, phase nommée globalisation.

Vous remarquez que nous parlons déjà presque au passé. Pour nous, en effet, la crise a interrompu la globalisation, aussi bien dans sa forme mondiale que dans sa forme plus restreinte européenne, phase européanisation. Les différents ensembles, blocs mondiaux, ne convergent plus. Au sein de  l’Europe, on ne converge plus non plus. Les remèdes nationaux à la crise, en fait, accélèrent la déglobalisation/déconvergence. 

Les tentatives des gouvernements, écartelés entre leurs objectifs nationaux, domestiques, et leur volonté de poursuivre, malgré tout, la globalisation, sont vouées à l’échec. Ainsi, il est clair que les redomestications, les priorités à l’emploi, comme aux Etats-Unis, vont dans le sens de l’arrêt et de l’inversion de la globalisation. Ainsi, la Chine a cessé de recycler ses excédents pour financer les déficits de son client américain.  De même, le débat sur le fait de déclarer ou non la Chine « Currency Manipulator » va dans le sens inverse de la globalisation.  Même chose, le débat français sur les préférences aux produits nationaux, la désinsertion du marché mondial qui sous-tend la pensée, sinon l’action de Montebourg, sont des manifestations de la vigueur des forces de déglobalisation. 

Les discussions sur le fiscal-cliff américain qui ne sont rien d’autre que le revers, l’autre côté de la médaille du  débat sur le  plafond de la dette, illustrent bien ce combat entre les responsabilités mondiales et les responsabilités domestiques. Le choix qui sera fait, qui est, en fait, déjà fait, sera de donner la priorité à la poursuite des stimuli pour soutenir l’activité et l’emploi national, au détriment de la stabilité du système mondial. Ce sera une étape importante dans la déglobalisation, sous couvert, bien sûr, de son contraire : soutenir la demande mondiale, éviter la récession  Les déséquilibres américains obligent les autres à prendre des mesures pour s’en protéger. 

La poursuite de l’accroissement des déficits américains a, en effet, des effets dialectiquement opposés. D’un côté, elle  fragilise en profondeur le système et rend toute correction future impossible; de l’autre, elle permet de refaire un tour, de « kick the can » et de faire semblant de continuer comme avant. L’accroissement des déficits américains déséquilibre encore plus le système au point de rendre tout retour en arrière impossible, mais, en même temps, il donne l’illusion qu’on peut le prolonger. 

Creuser le trou de la dette, c’est comme le fait tout bon keynésien, creuser la tombe du système que l’on veut faire durer. 

A ce propos, nous vous conseillons d’aller lire les extraits de Keynes publiés sur le blog d’Acrithene.

Nous soutenons depuis des années que le système n’est pas ce que l’on croit, c’est le fond même de notre travail que de le montrer jour après jour. Nous avons soutenu que l’émergence des émergents était un mythe, que le système était hiérarchisé et que les Etats-Unis étaient le Centre. Nous avons soutenu que jamais il n’ y aurait rééquilibrage, jamais il n’y aurait désynchronisation. Nous avons sans cesse ridiculisé la thèse dite du découplage. Pourquoi? Parce que notre analyse est que la convergence dont on nous a rabattu les oreilles était un mythe. Il s’agissait d’une fausse convergence,  une convergence financière, monétaire, provoquée par l’argent facile, par l’Easy Money injecté dans le système américain.Retirez l’argent facile et, aussitôt, vous verrez, vous voyez apparaître les fameux, les célèbres baigneurs nus de Warren Buffett. Les baigneurs nus, ce sont les imprudents baigneurs globaux de la mer des liquidités. 

Il n’y a pas eu d’authentique globalisation, rapprochement des systèmes réels. Ou plutôt le rapprochement des systèmes réels est très, très en retard sur le rapprochement des systèmes financiers. La pseudo globalisation s’est faite sous la conduite du système financier, c’est lui qui a anticipé et tiré les profits de dénivellation, de spread, par avance, et qui, maintenant, se retrouve en porte à faux avec un Réel qui se dérobe, refuse d’aller plus loin, refuse de continuer à se faire laminer, passer sous le rouleau  compresseur. 

Présentée autrement, la crise est une crise du développement inégal de la finance en regard du développement réel. Ils ont marché d’un pas divergent. Au lieu de se rapprocher, ils se sont écartés. Ainsi, la finance suisse a été très vite à se globaliser, mais le pays suisse est resté ce qu’il est et il se trouve maintenant sous pression pour perdre sa spécificité, ses principes suisses, ses normes suisses, ses valeurs suisses, parce que la position de son système bancaire, vulnérable, le lui impose. L’avance de l’un condamne l’autre à se perdre, à se renier. 

Nous sommes heureux de tomber sur une étude de Morgan Stanley, publiée dans Foreign Affairs de Novembre/Décembre.Sous le titre « La Convergence est un mythe », l’auteur Ruchir Sharma développe exactement les thèses que nous développons depuis des années. Il démonte le mythe des BRICS, chiffres à l’appui, ce que nous ne faisons pas. Il démontre que tout ceci est mythe, fondé sur l’extrapolation hasardeuse des taux de croissance des émergents et l’extrapolation des taux de ralentissement des USA et du Japon. 

  • Il démontre que cette erreur a déjà été faite dans les années 1980 pour le Japon. 
  • Il démontre que ces erreurs sont constantes et que la vraie cause de ces erreurs est l’extrapolation de la poursuite de l’Easy Money. Stoppez l’Easy Money et tout cela s’arrête. Et comme l’Easy Money ne peut durer toujours… 
  • Il démontre que la négation du risque provoquée par l’aisance monétaire a créé toutes les illusions, cela vous rappelle quelque chose, fidèles lecteurs! 
  • Il souligne comme nous, que, maintenant, l’argent ne coule plus vers les émergents -l’argent quitte la Chine-, les capitaux fuient les périphériques, les émergents, lesquels émergents, parie-t-il comme nous, vont rester émergents.  Nous, nous ajoutons, il faut donc cesser de les aider, la tache est impossible, cesser de se saigner pour maintenir le mythe de la convergence. 

Les seules exceptions, selon l’étude, sont les pays du Golfe et les tigres asiatiques, Malaisie, Taïwan,Corée du Sud, Singapour, qui eux ont des atouts propres en dehors de l’Easy Money. 

Le Brésil est un mythe, la Russie encore plus. Et si vous regardez la courbe de l’indice chinois des actions, vous voyez, au-delà de la propagande officielle et des imbécillités des étrangers,  quelles sont les perspectives de la Chine. 

Le ralentissement des occidentaux va continuer car la mécanique à produire du crédit est définitivement grippée, l’effet de stock du crédit paralyse les nouveaux flux.  La croissance globale va chuter, de même la progression des échanges internationaux va ralentir. 

L’auteur en tire la conclusion que ces phénomènes vont, comparativement, relativement revaloriser les modèles et les pays occidentaux. Nous le pensons aussi, mais  sous une forme limitée, réservée  aux pays anglo-saxons. L’Europe, empêtrée dans la défense de son européanisation, est en train de perdre le peu d’atouts qu’elle a.  Elle se suicide pour satisfaire les agendas politiques et kleptocratiques. Elle lâche la proie pour l’ombre puisqu’au lieu de renforcer les plus forts d’entre elle,  elle les affaiblit pour soutenir les plus faibles. L’Europe refuse la sélection, ce qui garantit sa rétrogradation dans le nouvel ordre qui sera issu de la liquidation des illusions du précédent.

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