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Vladimir Poutine, le président russe.
Vladimir Poutine, le président russe.
©Reuters

Faux-semblants

Pourquoi la libération des Pussy riots n'est pas (seulement) un signe d'ouverture de Vladimir Poutine

En décidant de gracier des opposants politiques devenus symboliques en Occident, le "nouveau tsar" a certes souhaité donner des gages démocratiques à l'horizon des jeux de Sotchi mais en a aussi profité pour asseoir une fois de plus son autorité politique.

Jean Sylvestre  Mongrenier

Jean Sylvestre Mongrenier

Jean Sylvestre Mongrenier est chercheur à l’Institut français de géopolitique (Université de Paris VIII) et chercheur associé à l’Institut Thomas More.

Il est notamment l'auteur de La Russie menace-t-elle l'Occident ? (éditions Choiseul, 2009).

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Atlantico : La plupart des observateurs médiatiques ont cru déceler dans les récentes libérations des Pussy Riots et de l'opposant Kordokovski la marque d'un assouplissement diplomatique alors que plusieurs dirigeants occidentaux ont annoncé qu'ils étaient prêts à boycotter les JO de Sotchi. Ce geste politique ne trouve-t-il pas d'autres motivations, notamment sur le plan de la politique intérieure ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : Sur le plan politique intérieur, il n’y a aucun élément allant dans le sens d’une telle décision. Le contexte politique russe n’est pas pressant et les récentes libérations laissent plutôt penser que le système de pouvoir, organisé autour de Poutine, contrôle suffisamment le pays pour se permettre des mesures de clémence. Le contexte économique est certainement plus préoccupant. L’emprisonnement et la condamnation de Khodorkovski, sans grand respect pour la règle de droit et le principe d’universalité de la justice, ont démontré la fragilité des libertés fondamentales et des droits de propriété. Le climat des affaires est détestable et ce sont des milliards qui, chaque mois, quittent le pays.

La croissance économique est au ralenti et, si l’on raisonne en dynamique, la rente pétro-gazière ne pourra pallier indéfiniment l’absence de réformes structurelles. La Russie ne bénéficie plus de l’affolement des marchés pétroliers qui s’était amplifié dans les années 2000, jusqu’au  retournement de septembre 2008 (krach boursier du 15 septembre). Rappelons que la Russie, nonobstant la rhétorique déployée autour des BRICS, n’est pas un pays émergent. Le contrat implicite qui lie gouvernants et gouvernés en Russie est l’acceptation d’une certaine forme d’autoritarisme patrimonial, moyennant l’accès d’un nombre croissant de Russes aux standards de la société de consommation. Dans les faits, la croissance économique marque le pas et le système politique se durcit. Ce sont là des éléments importants du contexte intérieur russe.

Toutefois, ne négligeons pas le "facteur Sotchi". Poutine s’est énormément investi dans ces jeux et il entend en faire le signe du retour de la Russie sur la scène internationale. Le chef du Kremlin est conscient de l’importance de la diplomatie publique dans les rapports internationaux, et les polémiques récurrentes autour de ces emprisonnements ont abîmé l’image internationale de la Russie. A l’exception des pays dont le système politique est en phase avec celui de la Russie, l’image de cette dernière est sinistrée. Les relatifs gains diplomatiques de la Russie en Syrie ou en Ukraine – il s’agit plus de "bétonner" des positions que de renverser le cours des choses -, ne doivent pas dissimuler le fait que tous les voisins européens sont désormais très méfiants. L’optimisme forcé de l’époque du tandem Poutine-Medvedev a laissé place à un certain consensus sur le contenu de la "voie russe". Des confins occidentaux à l’Europe médiane, il ne se trouve plus guère de diplomates, de militaires, d’analystes et d’observateurs pour expliquer que vos sens vous trompent.

Au-delà d'une volonté de donner des "gages démocratiques", quel peut-être le message politique d'une telle action ?

Cette action illustre, à l’état brut, ce qu’est l’arbitraire. Est arbitraire ce qui relève d’une décision individuelle, sans nécessité logique ou processus délibératif, à la suite d’une argumentation raisonnée. Il ne s’agit donc pas de donner des "gages démocratiques", mais de mettre en scène ce pouvoir tout-puissant : la main qui châtie est aussi celle qui gracie. Le geste renvoie à la nature de ce système de pouvoir personnel.

Au-delà de cet aspect, on ne peut exclure la prise en compte de paramètres relevant du contexte politique et économique international. En clôturant cette vendetta politico-judiciaire (l’affaire Khodorkovski), Poutine a-t-il en perspective le dégel des relations avec l’Occident, pour les raisons précédemment indiquées (besoin de capitaux pour moderniser le pays, rétablissement de relations diplomatiques particulièrement endommagées au fil des ans) ? S’agirait-il plutôt d’une simple pause, pour tenter de consolider les gains diplomatiques, avec en vue l’Union eurasienne comme projet de puissance ?

Du fait de la nature de ce pouvoir, personnalisé à l’excès, il nous faut procéder par conjectures et réfutations. Très au fait des choses de l’Est européen et de la Russie-Eurasie, les Allemands – réseaux d’influence, diplomates et hommes d’affaires – ont certainement des éléments de réponse. Il reste que le rôle de Hans-Dietrich Genscher et l’épilogue de l’affaire Khodorkovski (une sorte d’exil qui ne dit pas son nom) entrent en résonance avec les souvenirs de la Guerre froide et les expulsions régulières de dissidents. Cela renforce l’impression dominante quant au système russe.

Faut-il voir finalement dans ces grâces à répétition une tentative de démontrer que le Kremlin n’a plus grand-chose à craindre de ses opposants ?

Une tentative, non. Une volonté de mettre en scène la puissance du Kremlin, dans la coercition comme dans la clémence, oui. Cela dit, n’oublions pas le "facteur Sotchi". Il faut savoir manier le "rasoir d’Ockham" : l’explication la plus simple est souvent la plus juste. Nous sommes à moins de deux mois de ces jeux, pensés comme une mise en scène de la nouvelle puissance russe. Il ne faut pas gâcher cette fête ou du moins, limiter les dommages collatéraux provoqués par le durcissement politique de Poutine. Rappelons qu’un certain nombre de chefs d’État et de gouvernement ne feront pas le voyage.

Ces récents événements sont-ils annonciateurs d'un "Poutine nouveau", comme certains l'affirment ? 

Rien de nouveau sous le soleil : la mise en scène de la compassion et du pardon sont partie intégrante du jeu du pouvoir, particulièrement dans le cas de la Russie (voir la thématique du "bon tsar", parfois abusé par de mauvais serviteurs). Un "Poutine nouveau" relèverait de la simple tactique. Ne prétendons pas sonder les cœurs et les reins, jugeons le président russe sur ses actes : monopolisation du pouvoir et manipulation des règles, mise sous contrôle de la société civile et régression des libertés.

Le reste relève du décorum, y compris le mauvais "péplum" slave-orthodoxe et la manipulation, toute machiavélique, du facteur religieux. Cet aspect des choses semble fasciner une partie de ceux qui sont las du social-fiscalisme et du laïcisme, l’antique distinction entre pouvoir temporel et autorité spirituelle ayant été transformée en entreprise généralisée de "déconstruction". On peut comprendre la chose. Il serait sage cependant de demander aux conservateurs catholiques polonais ce qu’ils pensent du système russe. L’interrogation pourrait être élargie à l’Église catholique-uniate d’Ukraine et au Patriarcat de Kiev. 

Propos recueillis par Théophile Sourdille

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