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La France, pays le plus négatif dans sa perception de la mondialisation : mais les Français sont-ils vraiment ceux qui en ont le plus pâti économiquement ?
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Nouveau modèle

La France, pays le plus négatif dans sa perception de la mondialisation : mais les Français sont-ils vraiment ceux qui en ont le plus pâti économiquement ?

Au fil des années, et malgré sa position de leader de l'économie mondiale, la France se révèle être le pays qui porte le regard le plus négatif à l'égard de la mondialisation. Un danger politique pour ceux qui veulent toujours plus de mondialisation, et un défi économique pour ceux qui voudraient en modifier le cours.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Atlantico : Selon un sondage relayé par le Forum économique mondial, la France apparaît comme le pays le plus réfractaire à la mondialisation, les français estimant que "cela était mieux avant" pour 81% d'entre eux. Ce jugement des français à l'égard de la mondialisation n'est-il pas trop sévère ?

Nicolas Goetzmann : Le terme même de mondialisation est devenu une forme pratique de repoussoir de tous les maux, aussi bien en ce qui concerne l'économie que sur les questions de migration. D'un point de vue politique, la critique de la mondialisation permet de créer une polarisation avec la souveraineté et le sentiment national, qui s'opposent de fait à l'idée même de mondialisation. Il s'agit donc avant tout d'un marqueur politique, avant même toute analyse de fond. De plus, la mondialisation apparaît comme un mouvement "dirigé" par les entreprises, par les banques, par la finance "sans visage", ce qui permettrait à cette vague d'échapper à tout contrôle politique. Dès lors, ce thème permet avant tout de construire un discours d'opposition pour tout candidat voulant se revendiquer de l'"antisystème".

Pourtant, le mal ne vient pas de la mondialisation en tant que telle, mais bien de l'absence de préparation des pays par rapport à ses effets. Parce que la grande question qui se pose aujourd'hui aux pays occidentaux, celle des "perdants de la mondialisation", c’est-à-dire des populations les moins éduquées, reléguées dans les anciens bastions industriels, comme la Rust Belt aux États Unis, le nord-est en France, était parfaitement prévisible. Il s'agit donc bien de la responsabilité des pays eux-mêmes, d'être entrés dans une vague qui permet effectivement un accroissement mondial de la richesse mais sans avoir voulu protéger les populations exposées à ses effets négatifs. Les économistes Paul Samuelson et Wolfgang Stopler avaient, dès 1941, prévu qu'une compétition entre pays développés et pays émergents provoquerait des dégâts sur les populations les moins qualifiées des pays développés. Le problème, c'est que rien n'a été fait pour lutter contre un résultat parfaitement prévisible. Ceci au prétexte que la mondialisation était "globalement" positive, en raisonnant seulement en termes de moyenne.

Depuis l'entrée de la Chine dans l'OMC, en décembre 2001, le continent européen semble s'être engagé dans une forme idéologique qui a vu la mondialisation comme une fin et non comme un moyen. C'est ce qui peut se voir dans la course effrénée aux excédents commerciaux, réalisée au détriment des politiques de plein emploi. On sacrifie la demande intérieure d'une main, pour tenter de surfer sur la demande étrangère, ce qui aboutit à une compétition maximale au sein même de l'Europe alors que le projet initial évoquait plutôt l'idée d'une "coopération". Pourtant, l'Europe et les modèles d'État providence qui y sont attachés, a des atouts à faire valoir dans la mondialisation. L'Europe, et la France avant tout, est en mesure de proposer le modèle qui pourrait être le plus efficace dans une économie mondialisée. Soit un modèle reposant sur un triptyque : la mondialisation, le modèle social, et le plein emploi. Ces trois données ne sont pas irréconciliables, et la France a tout à gagner à agir sur l'élement qui lui fait défaut, évidemment, le plein emploi. C’est-à-dire une modification du modèle de développement européen, ce qui serait d'une importance aussi fondamentale que le "tournant de la rigueur" mondial qui a eu lieu dans la première partie des années 80. 1981 aux États Unis ou 1983 en France.

Dans ce triptyque, ce qui manque aux États Unis, ou au Royaume Uni, ce n'est ni la croissance et la capacité à générer de la croissance, ni la mondialisation, mais un modèle social qui puisse permettre aux moins qualifiées de s'intégrer. C'est ce qui explique Donald Trump ou le Brexit; une situation d'abandon social des populations les plus exposées aux vents de la mondialisation.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser les résultats de ce sondage, la France n'est évidemment pas le pays qui la plus souffert de la mondialisation. Mais la France a particulièrement été victime de cette pièce manquante qu'est la recherche du plein emploi au niveau européen, tout comme en sont victimes les pays du sud de l'Europe.

En quoi un ce jugement des français peut-il être un handicap sérieux pour les candidats prônant le plus clairement la poursuite de cette vague de mondialisation, comme Emmanuel Macron ?

Le discours d'Emmanuel Macron intègre un volet relatif "aux protections" face à la mondialisation, mais les propositions de réforme avancées ne sont pas tout à fait cohérentes avec cette formule. Du CICE, dont il est l'une des chevilles ouvrières, de la loi Macron elle-même, jusqu'à loi Macron 2 devenue loi El Khomri, jusqu'aux propositions de campagne, l'orientation prise par Emmanuel Macron semble bien plus aller dans la poursuite de l'existant. C’est-à-dire de placer la France dans la compétition mondiale, par des politiques de restrictions sur les salaires (baisse des charges, remise en cause du fonctionnement de l'UNEDIC, fragilisation de la position des syndicats de salariés etc…qui ont toutes pour effet de freiner la progression des salaires), en toute cohérence avec une absence de remise en cause du modèle de développement actuel de la zone euro. Il s'agit donc, assez clairement, d'une politique en parfaite continuité de ce qui est fait en France depuis le début des années 90.

C'est un positionnement délicat sur le fond si l'objectif est bien de former une majorité d'électeurs, mais le discours d'apparence semble plus conciliant sur ces points. Le fait d'apparaître comme un candidat "hors système", ce qui peut être vrai du point de vue des partis, est donc totalement décalé au regard du programme proposé, qui est, encore une fois, une simple politique de la continuité.

S'il est régulièrement considéré que le phénomène de mondialisation est inéluctable, quels sont les moyens politiques d'une meilleure régulation ou d'une meilleure protection de ceux qui en sont victimes ?

Comme cela a déjà été dit, la France est surtout victime du modèle de développement qui a été choisi au niveau européen, c’est-à-dire une forme de mercantilisme qui consiste à faire du continent le cavalier solitaire de l'économie mondiale, une sorte de deuxième Chine. Il s'agit du résultat de la politique de désinflation, du franc fort, de l'euro fort, qui dure depuis plus de 30 ans. Si cette politique a été très utile au départ, parce qu'elle a permis d'en finir avec la hausse des prix de la fin des années 70 et du début des années 80, sa poursuite a été destructrice du point de vue du travail. Entre hausse du chômage, montée des inégalités, stagnation des revenus des salariés. Un changement de modèle paraît dès lors nécessaire, il s'agit de lutter contre la tendance désinflationniste avec la même force que nous avons lutté contre l'inflation. De trouver le point d'équilibre entre les deux, c’est-à-dire le plein emploi. Pour l'Europe, un tel changement de braquet serait une véritable révolution économique, aussi bien idéologiquement que dans les perspectives de hausse de croissance et de baisse du chômage au cours des prochaines années. C'est ce que font les États Unis ou le Royaume Uni avec l'aide de leurs banques centrales. Une telle politique permet de créer de nombreux emplois permettant aux "vaincus de la mondialisation" de trouver une alternative. Mais cela suppose tout de même un accompagnement, aussi bien du côté du modèle social, ce que la France peut offrir, mais également du point de vue de la formation. Sur ce dernier point, le pays peut et doit en faire encore plus, même si une situation de plein emploi pourrait contraindre naturellement les entreprises à former des personnes en interne. C'est la combinaison des propositions apportées à l'accompagnement de mondialisation qui fera la différence. Un accompagnement macroéconomique avec le plein emploi, et plus ciblé avec un État Providence efficace, et une politique d'éducation et de formation qui doit être prioritaire. Dans un tel schéma, la mondialisation n'est plus une fin, elle devient un moyen, un relai de croissance, d'innovation, au service de l'économie du pays, tout en se préoccupant d'une meilleure distribution des revenus.

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