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La France, championne du monde : une joie plus sage qu’en 1998 ?
©BERTRAND GUAY / AFP

Zenitude

La France, championne du monde : une joie plus sage qu’en 1998 ?

La victoire de la France au Mondial 2018 a été reçue avec beaucoup de joie, mais pas avec la même euphorie qu'en 1998.

Pascal PERRI

Pascal PERRI

Consultant économique de RMC Sport. Auteur de « Ne tirez pas sur le foot », Editions Jean Claude Lattès. 

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Atlantico : En 1998, les français espéraient beaucoup de la victoire. Aujourd’hui, ils semblent l’accueillir avec autant de joie mais également avec moins d’attente et quelque part, plus de sagesse. Qu’est-ce qui a changé ?

Pascal Perri : Il y a plusieurs éléments de réponse. Premièrement, il y a toujours une différence entre la première victoire et celle qui vient ensuite. Cela paraît banal, mais la première victoire est toujours plus belle. D’autant plus, que celle de 1998 était plus inattendue que celle d’hier soir. L’équipe de 1998 faisait l’objet de nombreuses critiques de la part des Français, elle était considérée comme moyenne, son football était assez peu attractif, son entraîneur, Aimé Jacquet, n’était pas apprécié. Alors que pour ce qui est de la victoire face à la Croatie, l’effet de surprise n’était pas le même. L’équipe de France a été cette fois la plus complète, la plus intelligente du tournoi. Elle dégageait une impression de puissance. Le jeu français était le plus efficace et la victoire est logique.

Deuxièmement, la géographie sociale de la France n’est plus tout à fait la même qu’en 1998. Le pays a perdu une partie de ses illusions. La France “black blancs beurs” illustrait un moment de l’histoire politique où l’intégration était un enjeu politique. A tort ou à raison, aujourd’hui, les Français ont perdu toute illusion en matière d’intégration. La conclusion d’une partie de l’opinion, c’est qu’il y a des populations qu’on ne peut pas intégrer et donc l’actuelle équipe multiculturelle ne traduit plus le symbole qu’elle véhiculait en 1998.

Troisièmement, en 98 Lionel Jospin est Premier ministre et Jacques Chirac Président, le taux de croissance est à 3%, l’économie se redresse pour des raisons qui ne sont pas forcément liées aux mesures gouvernementales mais plutôt à la conjoncturel économique mondiale. Aujourd’hui, les relations internationales économiques mondiales sont tendues, le Président de la République et son gouvernement peinent à retourner la situation. Et même si on note une embellie, elle reste encore timide et les ménages les plus en difficulté ont reçu ces dernières semaines des signes inquiétant comme, par exemple, l’augmentation du prix du gaz à 8% et l’augmentation de la fiscalité sur l’essence. Autant de petits signaux qui minent le quotidien des Français.

Ainsi, si globalement les Français sont très heureux de cette victoire, elle aura l’effet de la morphine, pas plus. Elle permettra un été plus heureux, des vacances plus insouciantes mais cela sera de courte durée. On ne peut pas demander au football de régler des problèmes économiques et politiques. De ce fait, même s’il y a un petit effet sur la consommation des ménages, il reste limité à certains secteurs et n’est pas forcément facteur d’un PIB vertueux. On consomme de la bière, des sandwichs mais cela n’incite pas les ménages à s’engager dans des dépenses de long terme qui, elles, sont structurantes. L’effet sur la consommation est limité à la durée de la coupe et aux semaines qui suivent.

Pourquoi ne s’attend-on pas à de plus vastes retombées ? Si, à l’heure actuelle, les Français sont relativement optimistes, pourquoi cet optimisme ne s’étend-il pas ?

Premièrement, ce n’est peut être pas très rationnel mais les ménages marchent au moral. Il est donc possible que la victoire ait un effet dynamique sur leurs dépenses, leur moral étant au beau fixe, mais il n’y a en revanche pas de rapport entre les performances économiques et les résultats de football.  

Ensuite, en comparant la situation actuelle à celle de 98, on a tendance à faire de la première victoire des Bleus au mondial, un mythe politique. Pourtant, quatre ans plus tard : Lionel Jospin est battu, avant même le second tours, l’effet sur l’image du Président de la République est limité-il y en a eu un à court mais pas à long terme- et l’effet 98 n’a pas empêché la présence du Front National au second tour.  

Dans le cas actuel, à court terme Emmanuel Macron peut gagner des points dans les études d’opinion. D’ailleurs, il y a deux grands vainqueurs dans ce Mondial 2018 : Vladimir Poutine et Emmanuel Macron. Le premier a réussi à montrer la capacité de la Russie à organiser un mondial qui s’est déroulé dans de très bonnes conditions. Le deuxième, arrive à profiter habilement de la victoire des Bleus, en associant de façon subliminale sa politique et ses ambitions au parcours collectif des bleus. Il joue à fond l’effet de levier de la victoire.   

Enfin, si la victoire de l’équipe de France est bonne pour l'image de la France à l'international, l’effet reste limité. Hier par exemple, hormis les pays battus par la Croatie, les autres voulaient voir les Bleus perdre. Cela en dit long sur la façon dont on nous regarde. On nous voit comme un peuple condescendant. Quant à l’effet sur le tourisme, il est inexistant : le Tour de France et ses très beaux paysages filmés par les caméras de télévision ont plus d’impact.

L’équipe de France semble relativiser et prendre sa victoire comme une victoire collective, celle de la France. Quels peuvent-être les effets de cette attitude si on la compare à celle de l’équipe des Bleus en 1998 ?

Il faut se replacer dans contexte sportif. La victoire des Bleus en 98 arrive après des épisodes cauchemardesques pour le foot français. La France se trouvait parfois éliminée dans des conditions humiliantes comme face à la Bulgarie où elle perd à domicile et voit s’envoler sa qualification pour le mondial américain.

En 98, on assiste à la résurrection du foot français et 20 ans plus, la victoire n’est plus inédite. Les joueurs de l’équipe de France sont très bons, reconnus comme tels, jouent dans les plus grands clubs européens… Nous avons une équipe de vrais champions. Cela crée une certaine maturité qui aide aussi à prendre de la distance. Nos réactions ont changé du fait que le niveau de l’équipe s’est amélioré. D’autant plus, qu’ils sont aussi plus polis, courtois que ceux qui les ont précédé (équipe nationale de la Coupe du Monde 2010 par exemple). Ils sont reconnaissants, fiers d’être Français ce qui n’était pas toujours le cas des équipes précédentes. Cela nous donne du baume au coeur et soutient l’image que nous avons de nous mêmes.  A chaque fois que l’équipe de France est engagée dans une grande compétition, nous avons rendez-vous avec nous mêmes.

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