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"Les Français n’ont jamais été habitués à ce langage du sacrifice."
"Les Français n’ont jamais été habitués à ce langage du sacrifice."
©Reuters

Discours de vérité

La fleur au fusil : serait-il encore possible de mobiliser les Français autour d'une logique de sacrifice ?

Les Français, qui réclament régulièrement un discours de vérité, ne semblent pourtant pas prêts aux sacrifices que requiert le contexte économique actuel.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Atlantico : Alors que la popularité de François Hollande est historiquement basse, celle-ci est en grande partie imputable à l’impossibilité ou l’incapacité de ce dernier à tenir ses promesses de campagne dans un contexte économique qui met l’Etat à genoux. Alors que les Français exigent bien souvent un discours de vérité, sont-ils prêts à en entendre que l’Etat, et donc eux-mêmes, doivent faire des sacrifices ? Y sommes-nous culturellement hermétiques ?

Christophe de Voogd : Ah ! revoilà "la question churchillienne" ! Les Français n’ont jamais été habitués à ce langage du sacrifice, voire tout simplement de l’effort - qui est tout de même moindre que le sacrifice de l’Angleterre face à l’Allemagne nazie.  Mais surtout pourquoi toujours ce mot de "sacrifice" lorsqu’il s’agit en fait de réduire les dépenses de l’Etat ? Pourquoi ne pas parler d’allègement du fardeau fiscal, voire de "libération des énergies" ? Non : moins d’Etat en France c’est, ipso facto, plus de "sacrifices" ! Ceci en dit long sur notre habitus national. On voit bien avec ce qui se passe en Bretagne que les Français ont été nourris à la culture de l’Etat "papa ou maman". Nous sommes en attente de lui et comme le montrent les sondages, la majorité des Français le sont. C’est un problème fondamental de culture politique que celui d’affronter l’idée que l’Etat ne peut pas tout. Qu’il faut renoncer à certains conforts qu’il nous offre –à nos propres dépens ! Cela nous ramène au "l’Etat ne peut pas tout" de Lionel Jospin. Mais davantage que penser d’un système de redistribution qui, selon les calculs d’Alain Lambert, prélève 150 euros pour en redonner seulement 100 ?

L’un des meilleurs exemples de cette tradition au long cours est celui du traitement de l’information par les médias. On entend et/ou lit partout des phrases du type : "L’Etat va donner X milliards", "l’Etat va intervenir pour que…", "L’Etat va protéger l’emploi". Cela témoigne donc de l’automatisme français qui consiste à considérer que l’Etat doit et peut intervenir partout et tout le temps, et que personne ou presque ne remet en cause. L’Etat est vu comme une sorte de créature transcendante dont les revenus viennent du ciel plutôt que des contribuables. Personne ne se pose la question du financement des annonces faites à propos de Marseille ou de la Bretagne : autant de dépenses supplémentaires et autant de pertes de recettes. Mais voilà : comme dans notre imaginaire collectif "l’Etat crée des emplois", "l’Etat crée des financements", le citoyen français vit dans une étrange schizophrénie : il demande des subventions mais rejette les impôts !

L’absence de marges de manœuvres de François Hollande peut-elle le contraindre à employer une telle communication politique ? 

Beaucoup de Français, pas encore la majorité, ont tout de même, je crois, compris qu’on ne pouvait pas éternellement faire de la dépense sans faire rentrer de revenus.. et surtout sans nuire à la croissance. La question essentielle reste de savoir si un tel discours "d’effort", ou plutôt de responsabilité personnelle et donc de renoncement à une partie du rôle de l’Etat omniprésent peut trouver une place dans le logiciel politique socialiste. Or celui-ci correspond en effet à une logique d’État providence sur laquelle il n’a jamais fait son aggiornamento. Le président de la République ne peut du coup pas confirmer ces -très légères- orientations de réduction budgétaire de peur de froisser l’aile gauche du PS qui n’en est pas même arrivé à la social-démocratie… stade déjà dépassé partout ailleurs en Europe ! C’est pourquoi je crois bien davantage à un scénario politique "classique" : non pas un discours churchillien mais un remaniement et, à terme, une dissolution…Tout porte François Hollande dans cette direction, de sa culture politique mitterrandienne à son tempérament personnel…

Quant aux extrêmes, les deux populismes que je mets dans le même sac, une sorte de "Melenpénisme", prônent au contraire une vision de l’Etat hyper-protecteur. Leurs discours et le succès dans l’opinion de Marine Le Pen m’apparaissent comme le dernier refuge des Français qui ne veulent pas admettre que l’Etat tout puissant n’est plus de ce temps. Autrement dit, c’est le dernier grand discours des illusions. Cela constitue d’ailleurs l’une des "forces" de la démagogie de Marine Le Pen que d’avoir abandonné le libéralisme économique de son père.

Il ne reste donc pour défendre potentiellement un discours de vérité que quelques rares hommes et femmes politiques : Bruno Le Maire, Valérie Pécresse, Jean-Louis Borloo. On regrette qu’un François Fillon se soit perdu dans des considérations tout à fait inutiles à propos du rapprochement avec le Front national. Disciple de Philippe Seguin, pourrait-il d’ailleurs rompre avec ce culte français de l’Etat ? Il manque donc toujours un vrai leader à droite ou à gauche, qui représenterait un discours de clarification, de rejet des extrêmes, et d’effort réel dans le but de "libérer les énergies" du pays et rompre avec ce que l’on appelle le "stato-centrisme" présent depuis Napoléon au minimum.

Ce genre de logique politique a-t-il déjà été essayé par le passé ? Avec quel succès ?

François Bayrou a effectivement pu tenir parfois un discours de ce genre-là à propos des restrictions budgétaires mais il n’a pu être crédible pour deux raisons. Tout d’abord, son expérience ministérielle s’est révélée totalement inactive à l’Education nationale. Ensuite, jamais un journaliste n’a réussi à lui faire dire concrètement où  il aurait voulu réaliser ces coupes… J’en suis donc convaincu : François Bayrou aurait été un président qui n’aurait rien fait.

Ce langage de l’effort a toutefois été tenu dans une certaine mesure par Nicolas Sarkozy lorsqu’il évoquait les réformes fondamentales. Le "travailler plus pour gagner plus" en est une traduction parmi d’autres : l’idée était de dire que les Français devaient compter sur leur travail personnel plutôt que sur la solidarité collective. Puis la crise est arrivée et l’a renvoyé au logiciel fondamental de l’Etat protecteur. Depuis 2008, le discours de la droite n’en est pas sorti.

Dans quelle mesure l’Union européenne permet-elle aux leaders politiques français de ne pas se contraindre à ce discours des sacrifices obligatoires en attribuant cette nécessité aux exigences européennes ?

Tous les Etats qui ont pris ces décisions d’économies budgétaires, qui ont su faire, comme vous dites,  des "sacrifices", et qui, comme je préfère le dire, ont su libérer les énergies, sont aujourd’hui dans une meilleure situation que la France, qu’il s’agisse des pays de Nord, de l’Angleterre et de l’Allemagne. Dans notre pays, c’est impossible à envisager jusqu’à maintenant, au point que même nos économistes ont comme école spontanée de pensée un keynésianisme appauvri réduit à la dépense budgétaire. Cela conduit à ce que l’Europe, puisqu’elle demande des "efforts" et ose parler de compétitivité, conserve ce rôle de bouc émissaire dont elle fera encore les frais aux élections à venir. Une fois encore, du côté des deux populismes, mais bien au-delà, on n’est ni dans un discours de vérité ni dans un discours de liberté... ou de "sacrifice", si vous y tenez vraiment !


Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure

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