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La fiction d’un citoyen éclairé et rationnel explique l’échec de beaucoup de politiques publiques
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Psychologie comportementale

La fiction d’un citoyen éclairé et rationnel explique l’échec de beaucoup de politiques publiques

Coralie Chevallier et Mathieu Perona ont publié le 12 janvier “Homo sapiens dans la cité : "Comment adopter les politiques publiques à la psychologie humaine”, aux éditions Odile Jacob.

Mathieu Perona

Mathieu Perona

Mathieu Perona est Directeur exécutif de l’Observatoire du Bien-être du CEPREMAP (Centre pour la recherche économique et ses applications).

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Coralie Chevallier

Coralie Chevallier

Coralie Chevallier est chercheuse en sciences cognitives et comportementales à l'ENS et au Laboratoire de neurosciences cognitives et computationnelles de l'INSERM. Professeure (ENS, Sciences Po), elle est spécialiste de la prise de décision sociale et de l'application des sciences cognitives pour améliorer l'action publique.

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Atlantico : Coralie Chevallier, Mathieu Perona, vous publiez « Homo sapiens dans la cité : Comment adapter l'action publique à la psychologie humaine » aux éditions Odile Jacob. Dans votre ouvrage vous revenez notamment sur nos paradoxes et les contradictions qui limitent le changement de nos comportements au service du bien commun. Comment l’évolution a conditionné notre psychologie et notre rapport à la décision ?

Coralie Chevallier : L'histoire longue de notre espèce permet de comprendre que ce qui peut apparaître comme des biais irrationnels relève en fait d'une certaine logique. Comprendre cette logique, c'est mieux comprendre les citoyens et se placer en meilleure position pour fabriquer des politiques publiques adaptées à leurs besoins. Pour prendre un exemple concret, notre espèce s'est construite dans un système de coopération et d'interdépendance, un système où chacun doit avoir à cœur les intérêts de l'autre. Pour coopérer, il faut en effet que les actions des uns et des autres soient mutuellement avantageuses et que tous respectent les principes de l'équité. Les citoyens accordent un poids important à la justice des politiques publiques. La justice est un facteur plus important pour l'acceptabilité d'une politique publique que son efficacité, ce qui peut sembler contre-intuitif de prime abord. Comprendre l'importance de la coopération, et donc de l'équité, dans la construction de notre espèce, est fondamental quand il s'agit d'anticiper le déploiement de politiques publiques, comme la taxe carbone, qui ont un fort impact sur la façon dont les richesses et les ressources sont distribuées. 

Comment les sciences comportementales peuvent redéfinir en profondeur l’action publique afin de susciter des changements vertueux dans nos manières d’agir ?

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Mathieu Perona : L’action publique aujourd’hui repose sur le modèle du citoyen éclairé : rationnel, conscient de son propre intérêt, parfaitement informé et disposant de ressources infinies en temps et en capacité de compréhension. Bien évidemment, cela ne correspond pas à un être humain réel. S’adresser à cette fiction conduit à des échecs de politiques publiques, comme le fait que près d’une moitié des bénéficiaires potentiels du RSA n’y ont pas recours, y compris celles et ceux qui en auraient le plus besoin. Sur le terrain, les agents publics en sont bien conscients, et naviguent à vue entre ce que leur demandent les procédures et ce qu’ils observent des capacités des personnes concernées. 

Aborder ce problème sous l’angle comportemental serait de mettre en premier la question « comment atteindre efficacement les personnes qui en ont le plus besoin ? », en connaissant leurs contraintes, leurs limites, leurs représentations, et construire les procédures autour de cela.

Pour des sujets qui nous concernent tous, comme le changement climatique, cela implique d’anticiper et d’intégrer les conséquences comportementales dès la conception d’une action publique. On peut par exemple imaginer de systématiser une mention visible de l’empreinte de C02 sur chaque produit, avec un récapitulatif du total à la fin du ticket de caisse. Cela lèverait une partie de l’incertitude qui nuit à l’idée d’une taxe carbone, et rendrait plus visible la contribution de certains aliments, comme la viande rouge, à notre empreinte individuelle. 

Alors que la lutte contre le réchauffement climatique est un enjeu majeur poussant parfois jusqu’à un militantisme radical comme avec Greenpeace ou Extinction Rebellion pour plus de restrictions et de contraintes,  au regard de vos travaux et de cet ouvrage ne serait-il pas plus judicieux de concevoir une action publique sur les questions environnementales qui intègre pleinement le fonctionnement réel de la cognition au service d’une plus grande autonomie de chacun ?

Coralie Chevallier : Intégrer pleinement le fonctionnement réel de la cognition pour mieux lutter contre le réchauffement climatique est bien sûr fondamental. Il convient cependant d'adopter un prisme pluridisciplinaire pour aborder les grands enjeux du développement durable - et l'action publique en général. Chaque fois que l'action publique s'attaque à un problème complexe, il est important de s'appuyer sur toutes les sciences : les sciences de l'environnement, l'ingénierie, l'économie, la sociologie, la psychologie, etc.. Chaque science apporte sa pièce au grand puzzle qui doit être assemblé par les décideurs publics pour aboutir à des réponses cohérentes et efficaces. Notre ouvrage se concentre sur les outils comportementaux mais il en existe d'autres, dont les réglementations, taxations, ou interdictions, qui seront plus adaptés à certains types de problèmes. Pour citer la fameuse "loi du marteau", " Il est tentant, si le seul outil dont vous disposiez est un marteau, de tout considérer comme un clou » ! Nous avons à cœur de ne pas tomber dans ce biais de jugement en réduisant les problèmes au seul prisme comportemental. Cela est particulièrement vrai pour les questions environnementales, qui sont pluridisciplinaires par nature. 

Quels sont les enseignements que les sciences comportementales peuvent apporter sur la crise sanitaire ? La politique du tout vaccinal n’est-elle pas un frein pour les libertés fondamentales ? D’autres formes d’actions publiques sont-elles envisageables pour améliorer la protection sanitaire tout en garantissant une plus grande autonomie ?

Coralie Chevallier : En l'absence de médicaments ou de vaccin, les premiers temps de la crise du covid ont été marqués par le fait qu'il fallait inciter les citoyens à changer drastiquement leurs comportements pour briser les chaînes de transmission et anticiper la façon ils réagiraient aux nouvelles contraintes auxquelles ils étaient soumis. Le comportement était donc au cœur de la crise. Le vaccin a apporté une réponse biotechnologique à l'épidémie mais, le comportement n'étant jamais loin, l'hésitation vaccinale est venue perturber la gestion de la crise. L'hésitation vaccinale est un phénomène extrêmement bien étudié en sciences comportementales. Il est donc possible de s'appuyer sur ces connaissances pour mettre en place des outils qui permettent de contrer plus efficacement l'hésitation. Parmi les dispositifs qui fonctionnent, on peut mentionner le parcours usager (facilité d'accès aux centres de vaccination, disponibilité des créneaux, rappels automatiques pour alerter qu'une dose de rappel est nécessaire, etc.) et l'échange d'arguments avec des tiers de confiance. Il y a donc là une dimension de simplification et de socialité : un condensé de principes comportementaux !

Comment lutter contre la complexité administrative dans notre pays ? L’équité ne devrait-elle pas être la première vertu des institutions ? 

Mathieu Perona : La société française est marquée par un niveau assez élevé de défiance. Nous nous méfions les uns des autres, et les administrations se méfient des citoyens. Du coup, tout se passe comme s’il était plus grave d’accorder une aide à quelqu’un qui n’y a pas droit que de la refuser à quelqu’un qui y a droit. Remédier à la complexité administrative implique de remettre à plat cet arbitrage, et d’admettre que les êtres humains font des erreurs de bonne foi, et ce d’autant plus que les procédures sont complexes. Le droit à l’erreur constitue déjà un pas dans ce sens, mais cela demande un changement d’attitude profond de la part d’administrations au sein desquelles on a très longtemps beaucoup insisté sur le contrôle et la détection de la fraude. 

Les humains se comportent en société majoritairement comme des coopérateurs conditionnels : ils sont prêts à coopérer, à respecter les règles, s’ils pensent que les autres en feront autant. Du coup, les politiques qui insistent sur la sanction des comportements déviants donnent un relief involontaire à ces derniers, et souvent les font passer pour plus fréquents qu’ils ne sont. Cela invite à repenser la communication en soulignant le fait que l’immense majorité des citoyens respecte la loi, et que les infractions sont minoritaires. 

De même, une politique apparaît d’autant plus acceptable qu’elle est perçue comme s’adressant aux personnes qui en ont besoin. Une expérience montre que les différences d’attitude quant à l’État providence entre les Américains et les Danois ne repose pas sur des différences quant à la nécessité d’aider les plus démunis, mais sur les perceptions des personnes aidées. Les Américains ont tendance à penser qu’une personne dans le besoin l’est à cause de son attitude, qu’elle est paresseuse, tandis que les Danois pensent plus spontanément qu’elle n’a pas eu de chance. Relégitimer certaines institutions qui sont au cœur de notre système politique et social passerait ainsi par l’établissement d’une image plus claire et mieux informés de qui sont les acteurs et bénéficiaires de l’action publique. De nombreux travaux existent sur ce point, mais là encore, les anecdotes sur des abus flagrants occupent beaucoup plus de place médiatique que l’immense majorité des cas où l’action publique permet aux personnes de s’en sortir. Au Royaume-Uni, J.K. Rowling a par exemple donné une grande visibilité à l’intérêt des allocation-chômage en expliquant que c’est grâce à elles qu’elle a pu écrire le premier volume de Harry Potter.  

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Coralie Chevallier et Mathieu Perona  ont publié « Homo sapiens dans la cité : Comment adapter l'action publique à la psychologie humaine » aux éditions Odile Jacob

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