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Pas si facile de monter son étagère tout seul.
Pas si facile de monter son étagère tout seul.
©Pixabay

Demi-teinte

La face cachée de l'économie zéro intermédiaire : ce que nous coûte vraiment le fait de se servir soi-même à la pompe ou de monter son étagère tout seul

Le "Do It Yourself" connaît un grand succès. Sur Youtube, on apprend tout seul comment customiser ses chaussures, monter un meuble, se couper les cheveux, etc...

Gilles Saint-Paul

Gilles Saint-Paul

Gilles Saint-Paul est économiste et professeur à l'université Toulouse I.

Il est l'auteur du rapport du Conseil d'analyse économique (CAE) intitulé Immigration, qualifications et marché du travail sur l'impact économique de l'immigration en 2009.

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Michaël Dandrieux

Michaël Dandrieux

Michaël V. Dandrieux, Ph.D, est sociologue. Il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est le co-fondateur de la société d'études Eranos où il a en charge le développement des activités d'études des mutations sociétales. Il est directeur du Lab de l'agence digitale Hands et directeur éditorial des Cahiers européens de l'imaginaire. En 2016, il a publié Le rêve et la métaphore (CNRS éditions). 

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Atlantico : Dans son ouvrage intitulé "Shadow work : the unpaid, unseen jobs that fill your day" le journaliste Craig Lambert de Harvard Magazine croit avoir trouvé la raison pour laquelle nous avons l'impression de manquer constamment de temps. Pour lui, l'automatisation des services et du développement d'Internet aurait conduit à ajouter de plus en plus de tâches dans nos vies quotidiennes alors qu'elles étaient auparavant exécutées par d'autres dans le cadre d'emplois rémunérés. Quelle est l'ampleur du phénomène ? Le phénomène a-t-il envahi tous les espaces de la vie ?

Gille Saint-Paul : Je ne suis pas d'accord sur le fond de l'analyse. Certes les consommateurs effectuent eux-mêmes des tâches qui étaient auparavant effectuées par des personnes rémunérées, mais il ne faut pas tout mélanger et il est abusif d'incriminer internet ou les nouvelles technologies de l'information.

Lorsque je fais mes courses par internet, ou que je réserve un voyage ou une police d'assurance, cela me prend en général moins de temps et d'effort physique que d'aller au supermarché ou de me rendre dans une agence de voyage ou un courtier en assurance. Et je peux décider de le faire le dimanche soir ou pendant une insomnie plutôt qu'en semaine aux horaires d'ouverture qui sont contraignants.  Le temps consacré à ces tâches est donc économisé ailleurs, et si il augmente c'est simplement parce qu'on consomme de plus en plus: voyages, DVD, téléchargement, etc.

En revanche, lorsque je monte moi-même un meuble IKEA, je fournis un travail en nature au lieu de payer pour ce service, c'est-à-dire au lieu de payer plus cher pour un meuble tout fait. La multiplication de ce nombre de tâches est due à la hausse du coût du travail, notamment le travail non qualifié. Un meuble IKEA c'est du bois au détail plus de l'ingénierie, à savoir la conception du meuble et une méthode accessible d'assemblage. Le montage lui-même, tâche relativement peu qualifiée, a disparu parce qu'il est trop cher. En particulier, le travail de montage effectué par le client n'est pas taxé, alors que ce même travail le serait s'il était effectué par un employé d'Ikea. La fiscalité sur le travail, et notamment les charges sociales, ainsi que d'autres éléments de coût du travail tels que le SMIC, explique donc pourquoi certaines tâches sont désormais effectuées par le consommateur : montage de meuble, plomberie, ménage, etc. D'ailleurs ce phénomène est moins saillant aux Etats-Unis où le coût du travail peu qualifié est plus faible. Il y a encore des pompistes, des gens payés pour empaqueter les victuailles à la caisse des supermarchés, des gens qui remplissent votre déclaration d'impôt pour vous, etc. 

La RTT, en particulier, s'est traduite par une hausse du coût horaire du travail, et sous l'effet de cette hausse bien des Français ont utilisé une bonne partie de leur temps libre supplémentaire pour effectuer des travaux domestiques.
 
Sur la seconde question, on sait par exemple que relativement à la population l'emploi dans le commerce de détail est bien plus développé aux États-Unis. La perte représente peut-être 500 000 emplois mais si ceux-ci existaient, ils seraient mal payés. Cependant ils permettraient a des étudiants par exemple de se financer ou pourraient constituer un revenu d'appoint pour des retraités.
 
Michaël Dandrieux : Un ensemble de phénomènes peut avoir mené Lambert à cette conclusion. Le plus visible est sans doute la plate-forme d’Amazon Mechanical Turk, qui met en relation des personnes pour qui effecter des petites tâches de la vie quotidienne, comme traduire une phrase, est un hobbie, et des acheteurs qui ont besoin de faire traduire de nombreuses phrases. Les vendeurs mettent leurs compétences sur le marché, les acheteurs rémunèrent à très bas prix ces compétences, et nous obtenons au final une vision réductrice de l’exploitation des forces vives où des personnes parfois qualifiées effectuent des tâches roboratives pour des sommes modiques, sans contrat de travail et sans cotisations sociales.
 
Il se peut que le gros de ces modèles de production de valeur ne se jouent pas ici. Le prisme substantialiste qui veut que l’homme loue sa force de production contre un salaire nous empêche de nous poser cette question, qui peut-être a plus d’importance, et qui est au coeur de nombreuses structures économiques : qu’est-ce qu’une tâche et qu’est-ce que le travail ? Commençons-nous à travailler uniquement lorsque cela devient une contrainte ? Existe-t-il, culturellement, un travail qui ne soit pas une peine ?
 
 

Relativement à d'autres pays, la France connait-elle une allergie particulière aux "petits boulots" (portiers, pompistes,etc...) qui rendrait ce phénomène d'autant plus prégnant ?  

Michaël Dandrieux : La question ici aussi est celle de la valeur : qu’est-ce qui mérite notre temps et notre attention ? Quels services sommes-nous prêt à payer ? Les entreprises et les administrations allouent une partie de leurs ressources humaines à effectuer le recensement de leurs ressources humaines. Un partie de l’inventaire des organisations (papier et stylos) est consommé pour établir l’inventaire de l’organisation. Cela peut sembler absurde, mais c’est aussi une nécessité du pilotage des forces vives, dont une partie s’épuise à gérer l’épuisement.

La France peut considérer que certains métiers sont touchés par l’indignité. Cela peut être dû aux rêves d’élévation sociale qui ont gouverné le 19e siècle, et qui devaient arracher l’homme civilisé de toutes les pesanteurs de l’activité humaine. Plus nous nous éloignons du devoir de faire, et plus notre activité était noble. Les hautes fonctions étaient administratives, politiques et judiciaires. Il existe aujourd’hui une frange non négligeable de la population qui pense tout à fait le contraire. Une génération entière pour qui travailler le bois, maîtriser l’extraction du café, faire murir et recueillir le vin ou faire la cuisine est bien plus satisfaisant que d’occuper des fonctions au sein d’une collectivité locale.

Peut-on évaluer la proportion de temps désormais consacré à des tâches qui autrefois étaient déléguées à d'autres dont c'était le métier ? Au point d'expliquer à elles seules le sentiment d'être constamment dépassé ?

Michaël Dandrieux : Non, ce n’est pas imaginable. Simplement parce que la définition même de ces tâches est mouvante. Chaque fois que vous remplissez une CAPTCHA (ces petits tests sur internet où l’on vous demande de retranscrire un ensemble de lettres illisibles pour prouver que vous n’êtes pas un robot) vous participez en réalité, et à votre insu, à la numérisation du fonds commun de la littérature humaine, en traduisant une séquence sur laquelle les machines ont achoppé. Dur de dire si ce temps vous appartient ou appartient à la communauté.

Arroser les plantes de son balcon plutôt que de demander à la femme de ménage de le faire, briquer ses poignées de porte, cirer ses chaussures, changer les pièces de sa vieille voiture… Toutes ses activités peuvent être des corvées, tout autant que des moments de repos, ou de méditation. Des moments où peut se déployer cette fonction solitaire de l’homme par laquelle nous prenons contact avec la matière du monde. Une activité manuelle qui est celle de la main verte, du biais du charpentier, de l’esprit mécano. Bien sûr, nous pourrions asservir quelqu’un à ces tâches. Mais elles peuvent tout autant être vécues comme ce qui fait le tissu même de la vie intime. S’il existe un esclave pour toutes les actions de nos vies, la seule tâche que ne nous pourrons pas déléguer sera l’ennui.
 

En plus de leur aspect chronophage, quel a été l'impact de ces activités sur les interactions sociales ? Sommes-nous par leur fait de plus en plus isolés ?  

Michaël Dandrieux : Il faut voir ce qui se trame derrière le DIY. Le fantasme qui a présidé aux gestes techniques de pratiquement deux siècles dans le passé était celui de l’individu : un atome social indivisible, complet, assigné à une tâche donnée dont il deviendrait un expert grandissant. Cela a fait son temps, et il n’est pas rare aujourd’hui que la valeur du travail, qui a pu être une valeur déterminante, soit une valeur complémentaire : que nous soyons ingénieur des ponts, mais aussi pâtissier, magicien, et très bon joueur de Starcraft 2. Tout cela à la fois, sans qu’une figure ne soit plus vraie qu’une autre. Dans ce que M. Maffesoli appelle des “sincérités successives”.

A ce dessein, il n’est pas impossible que l’ensemble des intermédiaires qui souhaitent véritablement nous offrir tel ou tel service, aient en réalité abouti à une sorte d’assèchement du monde, où personne ne sait plus cuisiner les choses essentielles, ou nommer une matière première, ou quelle est la saison des asperges, parce qu’un service nous promet de s’en occuper pour nous. Le DIY serait une manière de se réenraciner dans le monde, de retrouver le contact avec la matière, le cuir, la colle, la forge, la volonté de la terre qui fait que les asperges ne poussent pas toute l’année… C’est ce plaisir de faire qui est lisible sur Etsy par exemple, et qui est le plaisir de partager plus que la substance d’un bien manufacturé, mais l’ensemble du processus de manufacture, c’est à dire une culture.
 

L'impératif de demeurer "productif" même dans sa vie personnelle pourrait-elle découler de ce phénomène ? Et comme ces tâches sont nouvelles, cela pourrait-il dire que nous avons moins de temps à consacrer à notre vie personnelle ?

Michaël Dandrieux : Encore une fois cela dépend de ce que nous appelons le travail. Si c’est l’allocation aveugle d’une force productrice à une puissance supérieure dont le but est d’organiser les ressources humaines pour le plus grand bien de la collectivité, alors le travail peut raisonnablement être un “tripalium”, une croix, et le fait qu’on y soit malheureux est anecdotique, et acceptable. Cet imaginaire de la fonction sociale du travail est très chahutée par les porte-paroles des économies du digital, qui proposent un activité ludique, "gamifiée", orientée vers la prise de risque, &c.
 

Comment trouver le bon équilibre, c'est-à-dire faire quelques taches soi-même sans trop en faire?

Ces tâches sont-elles toutes pour autant des corvées ? Comment faire la différence entre ces diverses taches et les passe-temps, par exemple l'organisation d'un voyage n'est pas vécu comme une corvée pour tous le monde ?

Michaël Dandrieux : Notre vie personnelle est encombrée de mille tâches surnuméraires, comme les actes citoyens et administratifs, ou la réservation de billets d’avion, de train ou d’hotel. On serait tenté de croire que le monde serait meilleur si un service de conciergerie providence menait toutes ces démarches pour nous. Cependant, le véritable voyage commence dans ces activités de repérage et de projection, où l’on découvre les paysages traversés par les avions, les couchettes des trains et les patios des hotels. Le danger est de croire que toute activité est un travail, et que tout travail et une peine. Les Elois de Wells étaient l’aboutissement de cette idée, et ils étaient un peuple meurtri par l’ennui, une sorte de gibier passif.
 

Comment trouver le bon équilibre, c'est-à-dire faire quelques taches soi-même sans trop en faire?

Michaël Dandrieux : Il faut savoir habiter le monde qui est le sien. C’est à dire trouver les lieux et les moments où nous avons de la valeur. Il y a des problèmes et des tâches qui ne conviennent pas à tous les esprits, mais chaque problème est intéressant pour quelqu’un ; trouver la ressource qui peut prendre en charge cette tâche qui, à nous, est un fardeau, me semble être une manière saine de se confronter à la masse des choses qui demandent qu’on les prenne en charge. La quotidienneté est pétrie de cela : de choses qui demandent qu’on les prenne en charge. Le bon équilibre est de faire celles dans lesquelles nous nous reconnaissons (en tant que personne mais aussi en tant que collectivité : les choses qui participent à la richesse de notre communauté) et de trouver un abri à celles qui nous semblent étrangères.

 

 

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