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Vue du Palais de l'Elysée, le 10 mars 2021.
Vue du Palais de l'Elysée, le 10 mars 2021.
©Ludovic MARIN / AFP

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La crise sanitaire a montré que le « mal français » était moins dans la lourdeur de l’Etat-Providence que dans l’acceptation de cette lourdeur par la majorité de l’opinion

Que l'Etat soit lourd, puissant, centralisé, bureaucratisé, c’est une évidence. Mais le vrai mal de ce pays, c’est que les Français l’acceptent et réclament toujours plus de protection. Donc le problème sera difficile à résoudre.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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Ça fait plus de 50 ans que des observateurs et analystes dénoncent le mal français. François de Closets et Alain Peyrefitte avaient eu un immense succès avec leur livre, qui met en lumière le poids et la lourdeur d’un Etat omniprésent et centralisé. « Le mal français » date d’il y a plus de 40 ans et depuis ce temps, la situation n’a fait que s’alourdir à partir des premières crises pétrolières. Dans les années 1970, l’Etat s’est transformé en une énorme machine à transformer l’argent et la richesse créée par les entreprises pour la redistribuer. Les dépenses publiques, qui représentaient moins de 35 %, sont passées à plus de 65% du PIB en 2020. Plus grave encore, la totalité de ces dépenses publiques sont des dépenses de fonctionnement : des salaires et des prestations sociales. La dépense d’investissements a presque disparu. L‘Etat s’est alourdi et son obésité fait qu’il ne travaille qu’à court terme.

A partir du moment où les dépenses publiques et sociales engloutissent 65% du PIB, nous ne sommes plus dans un pays libéral où le marché redistribue la richesse en fonction des expertises et des performances, nous sommes dans un pays tellement social que son fonctionnement est socialisé. Pour ne pas froisser les oreilles sensibles, on évitera de dire que la France est socialiste, mais c’est tout comme. Ce qui est un comble puisque la gauche socialiste a quasiment disparu des radars de la politique. Il n’empêche que jamais l’Etat français n'a été aussi lourd, puissant, couteux qu'aujourd’hui. Centralisé, administratif et tatillon.

Si seulement il était efficace et performant, si les impôts payés donnaient le sentiment d’être utilisés avec intelligence au bénéfice de la performance collective, mais l’obésité étatique porte avec elle des disfonctionnements, des lenteurs, des conflits d’autorité, des longueurs dans la prise de décision.

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La crise du Covid a mis en évidence ses disfonctionnements et sa tendance à administrer plutôt que gérer. Pendant cette période, l’Etat français a coché toutes les cases de la lenteur, de l’incertitude stratégique et des erreurs. Sur l’évaluation de la pandémie, sur la gestion du système de santé, sur les masques, sur les tests, si nous n’avions pas eu des entreprises privées pour répondre aux besoins pour gérer et organiser, des débuts de l’arrivée du virus à la fin proche de la campagne de vaccination, les entreprises ont assuré le job, pendant que les administrations palabraient et nous envoyaient des injonctions contradictoires.

Tout le monde a compris, pendant le Covid, que l’Etat avait besoin d’une réforme en profondeur pour alléger ses structures, pour raccourcir les délais et faciliter les prises de décision.

Tout le monde a compris qu'il sera urgent d’accélérer la digitalisation de cette administration, sa décontraction et la réduction de son périmètre d’action.

Tout le monde en déduit qu’il faudra ramener l’Etat à ses fonctions régaliennes et déléguer le pouvoir administratif au plus près des administrés.

Tout le monde en attend une réduction des dépenses publiques et sociales, et donc un relâchement de la pression fiscale...

Tout le monde, enfin presque, parce qu’on s’est aussi aperçu pendant cette période que le besoin de l'Etat était partagé par beaucoup. Pendant qu’on devait supporter ces incertitudes stratégiques, la majorité des Français ont paradoxalement réclamé plus d’Etat, plus efficace, mais plus performant.

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Le paradoxe est que nous nous sommes habitués à la présence de cet Etat-Providence au point où tout le monde a réclamé sa part de protection et de subventions et de perfusions pour réclamer plus d’Etat quand il y en avait déjà beaucoup, exiger mieux d’Etat quand il donnait l’impression d’être flou.

Cet Etat obèse et prolifique a protégé ses ouailles, « quoi qu’il en coute...». Il a distribué tellement d’argent, au point de croire qu‘il était facile et gratuit jusqu'à penser que l’Etat avait ce pouvoir magique de créer et de distribuer de la monnaie.

L’Etat a tellement perfusé tellement d’acteurs et de secteurs que l’argent public est devenu un droit absolu.

Cette situation-là ne pouvait pas durer.

D’abord, parce que l’Etat ne peut pas distribuer des milliards indéfiniment puisqu’il ne les possède pas. C’est de l’épargne qu’il détourne et qu’il s’engage à rembourser.

Ensuite, parce que l‘Etat providence a tendance à asphyxier le système qui n’a plus de ressort pour innover ou tout simplement travailler. Pourquoi travailler quand on peut gagner de quoi vivre ou survivre en passant au guichet de l’administration ?

Or, si l‘Etat étouffe la machine à créer de la richesse, il se condamne aussi à manquer de ressources, puisque son « job » est de redistribuer la richesse créée ou empruntée.

Cette conception-là de l’Etat est acceptée et même défendue par la majorité de l'opinion. Les fonctionnaires sont très attachés à leur statut protecteur, dans toutes les grandes administrations (santé, éducation nationale, organisation de protection sociale).

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Quant aux entreprises, elles ne refusent pas les aides et les primes, les prêts aidés, les subventions et les normes.

Donc la situation est très compliquée. Tout le monde grogne contre la bête administrative mais personne ne veut s’en passer.

Il va pourtant falloir prendre ses responsabilités et ses risques. Se souvenir que la vie quotidienne n’est pas se protéger des risques, mais au contraire de les prendre et de les assumer. Et quand une profession réclame à juste titre une attention particulière, une aile protectrice, une vision, une trajectoire, il lui faut accepter des normes et des règles qui permettent de vivre ensemble. Accepter le jeu de la concurrence de marché qui est le meilleur facteur de progrès et de performance.

La société française s’est organisée pour vivre dans l’orbite de l’Etat, elle rue dans les brancards, elle repousse l’excès de règles et des normes, mais lui réclame aussi que l’Etat l’embrasse.

Le mal français touche à l‘Etat profond c’est une évidence, mais si les Français veulent changer, ça reste un vœu pieux. Les Français ne bougent pas. La seule solution sera de leur proposer des alternatives à l’organisation actuelle et leur prouver qu’avec une autre organisation plus souple, plus agile, ils y trouveront intérêt. Des prestations plus efficaces et des impôts moins lourds, c’est vendable.

Le gouvernement, quel qu’il soit, a devant lui un chantier du siècle. Reformer l’Etat, c’est aussi réformer le fonctionnement et les méthodes et les statuts des fonctionnaires. Reformer l’état d’esprit des administrés. Un chantier de titan sur lequel tous les gouvernants se sont cassés les reins jusqu'à maintenant, sauf que la période que nous avons traversée a été tellement révélatrice des dysfonctionnements que le moment est peut-être, enfin, venu.

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