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Contrefaçon

La crise du Coronavirus fait flamber la circulation de faux médicaments

L'OMS a alerté sur la crise de faux médicaments qui concerneraient de nombreux pays pauvres. Le continent africain serait lourdement impacté par ce phénomène. Des dangers existent en cas d’absorption de ces faux médicaments.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico.fr : Selon l'OMS (la WHO, World Health Organisation), certains pays - pauvres dans leur grande majorité - seraient touchés par la vente de faux médicaments. Les pays africains sont en première ligne.

Pouvez-vous nous expliquer ce phénomène ? Est-il récent ou le constate-t-on à chaque crise sanitaire ? Quels sont les zones dans le monde les plus touchées ?

Stéphane GAYET : C'est le phénomène de la contrefaçon médicamenteuse, c'est un énorme problème à l'échelle mondiale.

La contrefaçon médicamenteuse en quelques lignes

Un médicament contrefait est un médicament dont on ne connaît pas, en fait, l’origine. Il a été frauduleusement fabriqué, étiqueté et distribué par des personnes qui agissent en toute illégalité, au détriment et mépris de la santé des patients.

Il crée une confusion chez les consommateurs, parce qu'il se fait passer pour un médicament autorisé. Son emballage peut en effet être très proche de celui du médicament d’origine.

On connaît bien la question de la contrefaçon dans le domaine des vêtements, chaussures, sacs à main, montres, etc., mais dans le domaine des médicaments, c'est autrement plus grave.

Le médicament contrefait échappe aux contrôles des autorités sanitaires et des professionnels de santé ; son efficacité et sa qualité ne sont donc pas garanties. Il peut naturellement avoir une composition différente de celle du vrai médicament d'origine : sous-dosage en principe actif, absence totale de principe actif ou parfois surdosage en principe actif ; présence de substances toxiques. Ainsi, un médicament contrefait peut être inactif ou toxique : c'est dangereux pour la santé.

Les médicaments contrefaits peuvent circuler sur Internet : un nombre important de sites internet marchands proposent l'achat de médicaments en ligne ; les messageries électroniques (courriels) sont quotidiennement abreuvées de messages publicitaires incitant à l'achat et la consommation de médicaments, en orientant l'internaute vers des sites illégaux. Et il faut savoir que les médicaments en vente sur Internet sont très souvent des produits contrefaits ; certains sont des copies de médicaments qui n'ont pas été autorisés en France par les autorités de santé (soit parce que leur rapport bénéfices sur risques est incertain, soit parce qu'ils ne respectent pas les critères de qualité pour leur efficacité et leur innocuité…).

L'ancienneté et l'opportunisme du marché des médicaments contrefaits

La copie et la contrefaçon sur le plan général ont été suscitées par le développement des marques réputées, qui entraînent des volumes importants de vente. Concernant les médicaments, ce sont des produits qui sont, soit d'obtention difficile en raison de la réglementation, soit disponibles en faible quantité, soit d'un prix élevé. La contrefaçon des médicaments n'est pas un phénomène récent.

C’est au cours des années 1980 que la question des contrefaçons pharmaceutiques émerge sur la scène internationale. Elle est pour la première fois évoquée comme un problème de santé publique en 1985, lors de la conférence organisée à Nairobi (capitale du Kenya, Afrique de l'Est) par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Depuis le début des années 2000 – et de manière accélérée depuis 2012 -, la mise en exergue de ce problème est manifeste. Le 12 octobre 2009, Jacques Chirac lance du Bénin (Afrique de l'Ouest) l’appel de Cotonou (capitale du Bénin) contre les faux médicaments. Cet appel intervient en prélude à une campagne de mobilisation - par la fondation Chirac - des responsables politiques du monde entier contre les médicaments falsifiés qui font chaque année des dizaines de milliers de morts.

L’Union Européenne (UE) a entrepris un renforcement de sa législation au sujet des médicaments falsifiés. Le 8 décembre 2010, la convention Medicrime est adoptée par le Comité des ministres du Conseil de l'Europe : Medicrime criminalise la contrefaçon ainsi que la fabrication et la distribution de produits médicaux mis sur le marché, et sans autorisation ou en violation des normes de sécurité ; elle est ouverte à la signature dès le 28 octobre 2011 aux 47 États membres du Conseil de l’Europe, mais aussi à des pays extérieurs à l'Europe, tels que des pays africains.

Actuellement, la pandémie CoVid-19 entraîne un fort ralentissement de l'économie mondiale. Ce ralentissement concerne pratiquement tous les secteurs. L'essentiel de la fabrication des médicaments à l'échelle mondiale, est effectué depuis des années en Inde et en Chine. D'une part, les sites de production pharmaceutique ne peuvent pas fonctionner en ce moment à plein régime du fait des mesures sociales de prévention, d'autre part, il existe une forte augmentation de la demande de médicaments utilisés pour soigner la CoVid-19 : la chloroquine (NIVAQUINE) et l'hydroxy chloroquine (PLAQUENIL).

Dès lors, on a vu apparaître un grand nombre de contrefaçons de ces deux produits, qui constituent de belles opportunités pour les contrefacteurs de médicaments : les deux molécules sont depuis longtemps dans le domaine public et ont un coût de fabrication faible ; leur efficacité sur la CoVid-19 est réelle, mais peut-être pas spectaculaire, ce qui permet à un produit contrefait (d'efficacité presque toujours plus faible) de faire illusion, au moins quelque temps. C'est une belle aubaine.

Les régions du monde les plus touchées par la contrefaçon médicamenteuse

En règle générale, c'est le continent africain qui paie le plus lourd tribut au phénomène mondial de contrefaçon de divers produits de santé ; cela est encore le cas avec la pandémie de CoVid-19. La plupart des pays d'Afrique subsaharienne sont touchés par cette gigantesque escroquerie, en particulier : la République démocratique du Congo (RDC, capitale Kinshasa), le Cameroun et le Niger. Il faut souligner que le président des États-Unis d'Amérique a dit que la chloroquine et son dérivé l'hydroxy chloroquine étaient des produits efficaces pour traiter la CoVid-19, ce qui a contribué à faire augmenter leurs ventes dans l'ensemble du monde.

De plus, plusieurs pays africains ont annoncé qu'ils avaient décidé de traiter leurs malades atteints de CoVid-19 avec ces produits. Ces différentes informations ont eu un effet sur le marché des médicaments concernés : les molécules de base servant à les fabriquer ont vu leur prix augmenter rapidement, de même que les médicaments prêts à être distribués.

Il est certain que les contrefacteurs profitent des faiblesses législatives et réglementaires des pays cibles. Leur commerce dans l'Union européenne (UE) est très difficile ; jusqu'à présent, aucun médicament contrefait n'a été détecté, dans une pharmacie en France ; mais il reste bien sûr les sites marchands illégaux sur Internet.

Les trafiquants utiliseraient des noms de vrais laboratoires afin de vendre leurs produits, pour la plupart des ersatz d'hydroxy chloroquine. Comment reconnaitre un faux médicament d'un vrai ? Quels sont les dangers et effets secondaires lorsque l'on consomme ces faux médicaments ?

Il faut un minimum d'expertise, ou au moins une vigilance et une méfiance spéciales pour reconnaître une contrefaçon médicamenteuse habillement fabriquée. En pratique, il faut regarder à la loupe l'aspect et les inscriptions qui se trouvent sur la boîte, le conditionnement interne, ainsi que la notice du médicament. Si l'on est observateur, on peut détecter, sur certains médicaments contrefaits, des éléments suspects ou des incohérences. Il peut par exemple y avoir une adresse ou un numéro de téléphone qui ne correspondent à rien.

Dans l'Union européenne (UE), des éléments de traçabilité sont obligatoires pour les médicaments (numéro de lot, dates…) et c'est encore plus vrai en France où la réglementation est très exigeante : chaque médicament doit comporter l'origine précise de sa fabrication (elle est codée et une expertise est nécessaire pour déchiffrer les informations écrites).

S'agissant des médicaments en vente sur Internet, il est conseillé, avant toute commande de lire les 12 règles d'or qui sont définies par l'Institut international de recherche anti-contrefaçon de médicaments (IRACM).

Et il est toujours possible de demander l'avis d'un professionnel de santé, bien sûr.

Les faux médicaments présentent deux dangers : une inefficacité et une toxicité qui peut parfois être sévère (il peut s'agir d'une toxicité hépatique, rénale, neurologique, cardiaque, hématologique…).

De plus, les faux médicaments peuvent interagir de façon plus ou moins grave avec d'autres médicaments que l'on prend en même temps.

Comment pallier cette crise ? En régulant par exemple ?

Les contrefacteurs sont habiles et savent adapter leurs produits à la demande, voire à certaines exigences de leur marché.

Par définition, les contrefacteurs sont dans l'illégalité et échappent à la régulation législative et réglementaire.

Bien sûr, il faut développer les actions préventives dont le but est d'agir pour les empêcher de vendre leurs produits. Mais c'est difficile aujourd'hui avec la mondialisation et le commerce sur Internet.

C'est pourquoi des actions d'enquête et d'inspection, ainsi que des sanctions se développent.

L'Organisation internationale de police criminelle ou INTERPOL s'est dotée d'une unité spécialisée dans la lutte contre la criminalité pharmaceutique.

Chaque année depuis 2008, des opérations sont menées dans ce domaine ; ces actions sont coordonnées entre autres par INTERPOL ainsi que par l'Organisation mondiale des douanes contre les médicaments contrefaits et illégaux vendus sur Internet : ces opérations, appelées PANGEA, permettent de saisir des millions de comprimés illicites et contrefaits, ce qui représente plusieurs millions de dollars américains.

La France a commencé à partir de 2004 à prendre sérieusement en compte le problème de la contrefaçon pharmaceutique. En automne 2010, le Ministère des affaires étrangères et européennes a ainsi décidé de faire de cette question l'une de ses priorités en matière de santé publique internationale.

Sur le continent africain également, plusieurs pays de la région Est – le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda ainsi que le Burundi – ont commencé à mettre en place des mesures anti-contrefaçons pharmaceutiques.

L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a de son côté fait des propositions concrètes pour lutter contre la contrefaçon pharmaceutique. On le voit, ce problème mondial de santé publique fait aujourd'hui l'objet de nombreuses réflexions.

Pour revenir à la pandémie CoVid-19, l'opération PANGEA a permis récemment de procéder en sept jours seulement, à 121 arrestations dans 90 pays et de saisir des produits pharmaceutiques considérés comme dangereux, représentant au total une valeur de plus de 14 millions de dollars.

C'est ainsi que de très grosses quantités de masques de qualité insuffisante et de comprimés d'hydroxy chloroquine et de chloroquine ont été saisies. De surcroît, du fait de la demande actuelle, les contrefacteurs n'hésitent pas à vendre tous ces produits contrefaits de basse qualité à prix élevé ; c'est donc un commerce illégal très lucratif.

D'une façon plus générale, l'OMS estime que le commerce de médicaments falsifiés (produits susceptibles de contenir une molécule toxique, un mauvais principe actif ou pas de principe actif, ou encore d'être largement périmés), représenterait plus de 30 milliards de dollars chaque année dans les pays à faible ou moyen niveau de vie, ce qui est évidemment énorme.

Toutes ces actions d'enquête, d'inspection, de saisie et de sanction ont un coût non négligeable. Mais à l'heure actuelle, les possibilités de prévention de la contrefaçon médicamenteuse sont insuffisantes ; les actions strictement préventives sont même un peu illusoires, à l'époque de la mondialisation avec des frontières poreuses et parfois inexistantes.

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